Le pilote de l’avion: En incertitude, passez de la prédiction au contrôle

Plus le monde est incertain, plus nous sommes inquiets, et plus nous renforçons nos efforts de prédiction. C’est un paradoxe et il est sans issue. La clé en incertitude n’est pas la prédiction, elle est dangereuse, mais le contrôle. Cette posture générale implique sept idées très concrètes pour agir et se donner la possibilité de créer quelque chose de nouveau qui nous est propre.

La posture de contrôle en incertitude est mise en avant par le cinquième principe de l’approche entrepreneuriale de l’effectuation. Ce principe s’intitule « Le pilote de l’avion ». Il énonce que les entrepreneurs n’essaient pas de prédire l’avenir, mais de contrôler sa création. Dans mon expérience, ce principe est toujours difficile à expliquer. Il semble un peu abstrait. La première réaction de ceux qui le découvrent est généralement de demander: « Et donc, en pratique, je fais quoi ? »

Pourtant l’image est parlante: le pilote est celui qui détermine la direction et contrôle la trajectoire. Il contrôle l’avion. Il n’est pas comme les passagers qui, passivement assis à l’arrière, cherchent simplement à passer le temps en attendant d’arriver. Mais tout n’est pas sous son contrôle. Le pilote est évidemment tributaire de la météo et de la mécanique. Beaucoup de paramètres lui échappent et s’imposent à lui. Être pilote, c’est donc avoir conscience de ce que l’on peut et ne peut pas contrôler ; c’est tracer sa voie malgré, voire en fonction, des contraintes qui s’imposent.

Sept idées fortes

Ce principe n’a pas de traduction concrète immédiate, c’est une posture, mais il encapsule un certain nombre d’idées importantes qui, elles, sont directement applicables.

1) Contrôler, c’est ne pas subir ; il s’agit de faire quelque chose que l’on veut, pas quelque chose que les autres ont prévu ou que les autres estiment nécessaire. On passe du nécessaire (impératif moral de moi ou des autres) à quelque chose de possible, mais aussi d’acceptable ou souhaitable pour moi. Le premier refus, c’est celui de suivre les prédictions faites par d’autres, ou à tout le moins de les considérer avec circonspection. Utiliser les prédictions des autres, c’est leur céder le contrôle de votre avenir. C’est se baser sur la façon dont ils voient cet avenir, dont peut-être même ils le souhaitent.

2) Contrôler, c’est faire quelque chose qui nous est propre. Cela renvoie donc à notre identité; on part de qui on est. La prédiction nous dit ce qui sera peut-être ; le contrôle porte sur ce que nous voulons certainement. Contrôler ce n’est donc pas regarder l’avenir tel qu’il est prédit par d’autres, mais tel qu’il pourrait être, ou plus précisément tel que nous voulons qu’il soit. Le pilote de l’avion part d’abord de lui-même comme un ancrage pour créer un futur qu’il souhaite. L’ancrage individuel sera le guide pour agir. Au lieu de partir d’un idéal désincarné, on part de soi, et on agit. Chaque action nous fait regarder l’avenir immédiat à partir de notre singularité. « Que sais-je ? » demandait Montaigne. « Que puis-je faire à partir de ce que je sais et de qui je suis ? » peut-on ajouter, rappelant en cela le premier principe de l’effectuation.

3) Contrôler, c’est créer quelque chose qui nous fait progresser dans notre être. Le contrôle n’est pas l’exercice gratuit de notre puissance. Il doit servir l’idée de progrès, au sens le plus modeste qui soit. Lorsque son mari meurt brutalement et qu’elle se retrouve sans ressource, Mme Tao, une chinoise illettrée, exerce sa faculté de contrôle en refusant d’être mendiante et en cuisant des bols de riz qu’elle vend aux étudiants. Il s’agit d’une forme de progrès pour elle par rapport à l’état de mendiante.

4) Contrôler, c’est ne pas attendre de consensus sur la direction à prendre. Dans une société complexe caractérisée par la diversité, il est impossible d’atteindre un consensus sur un avenir désirable. Nous ne serons jamais d’accord sur ce que nous voulons du futur. Le contrôle est d’abord individuel. Mais ce constat n’empêche cependant pas de le construire avec d’autres. L’idée ici est de repartir de l’observation de Montaigne pour qui nous ne pouvons toucher l’universel qu’en partant de l’individuel. Montaigne renverse ainsi la fausse évidence selon laquelle pour créer quelque chose en commun il faut partir d’un idéal partagé. Le contrôle n’est ni le consensus, ni l’accord sur la vision au sens de futur éloigné souhaitable. Contrôler, c’est partir de ce que l’on veut comme un ancrage.

5) Contrôler, c’est rendre la prédiction non nécessaire. Mme Tao ne prédit rien ; elle ne sait pas où cela va la mener, peut-être jamais plus loin que cuisinière pour les étudiants, mais c’est sans importance. Cuisiner pour les étudiants est suffisant pour l’instant. Elle a progressé dans son être : elle est cuisinière ! Les étudiants lui achètent ses bols de riz et ils lui en sont reconnaissants ! Elle a avancé d’une case, demain est un autre jour et demain, elle pourra recommencer avec la même posture. Cette posture de création et de contrôle nous permet d’avancer dans le sens que nous voulons sans avoir besoin de savoir où cela nous mènera éventuellement.

6) Contrôler, ce n’est ni ignorer les autres, ni les écraser mais composer avec eux. Lorsque Thomas Edison a voulu promouvoir l’éclairage électrique, tout à fait nouveau à l’époque, il a su faire des concessions là où c’était nécessaire, en préservant le cœur de son innovation, et en trouvant des alliés. La façon la plus efficace de contrôler, c’est de construire un patchwork, une œuvre collective dans laquelle chacun s’appuie sur sa singularité pour créer quelque chose de nouveau. C’est le troisième principe de l’effectuation.

7) Contrôler, c’est se donner la possibilité de créer quelque chose de nouveau. En effet, si le monde ne peut être prédit, alors il doit être créé. Sa création résulte de nos actions. L’acte de création part d’un refus de suivre ce que les autres font. Ce refus est un préalable, une condition pour tracer sa propre voie. Mme Tao finira par créer une marque de sauce épicée vendue dans le monde entier, et elle est aujourd’hui une entrepreneuse star en Chine.

Création ultime

Ce « quelque chose de nouveau », permis par la posture de contrôle, est notre création ultime. Le pilote dans l’avion c’est la création du grand-œuvre; de notre grand-œuvre. Il pourra paraître petit aux autres, mais il est immense pour nous, parce que c’est le nôtre. C’est le petit espace que nous avons créé pour nous-même où nous ne subissons pas les autres, mais où nous travaillons avec eux dans une relation équilibrée, pour le faire grandir. Face à l’incertitude, cessez de chercher à prédire à tout prix. Identifiez ce que vous pouvez contrôler, notamment avec des partenaires, et avancez à partir de cela.

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3 réflexions au sujet de « Le pilote de l’avion: En incertitude, passez de la prédiction au contrôle »

  1. Un point important (mais j’imagine que tous vos lecteurs le savent), c’est que « contrôle » est un faux ami.
    Quant à votre comparaison aéronautique, plus que « prédiction ou contrôle », on distingue entre « pilotage » et « guidage » : en simplifiant (beaucoup), le pilotage, c’est rouler jusqu’à atteindre la vitesse prescrite dans le manuel de l’avion pour tirer sur le manche d’une valeur spécifiée, pour un taux de montée définie dans la réglementation jusqu’à l’altitude demandée par le contrôleur. Quand au guidage, il consiste à respecter une liste de « caps » à tenir pour aller à l’endroit voulu, en respectant les zones dangereuses ou à risque (militaire ou météo).
    Dans le cas d’un calculateur de missile, le « pilotage » sera plutôt en virgule fixe, quand le « guidage » sera en virgule flottante : différence de nature… La « prédiction et le contrôle » ne font leur apparition soudaine que quand les choses se passent mal… Souvent trop tard…

    En fait, ce sont des notions beaucoup plus intéressantes dans le cas des « générations » de semi-conducteurs, même si le modèle (entre perte d’influence d’Intel et limitations physiques) à perdu de sa clarté. Je vous fais un petit rappel ?
    1) Un acteur dominant de l’industrie de semi-conducteur (Intel) définit une « roadmap » pluri-annuelle dans laquelle le « nombre de nanomètres » est l’information pour journalistes et pour conseillers financiers.
    2) De multiples chercheurs (publics ou privés) mettent « de la viande sur le projet » : diélectriques à faible k, facteur de mérite de la logique et j’en passe (j’imagine que le maintien en place des atomes est un « gros » sujet actuellement)
    3) On construit une usine neuve, pour un coût digne du PIB d’un petit pays, et l’on vend des milliards de pièces à des fabricants d’électronique qui ont conçus leurs nouveaux produits avant l’existence non seulement des composants mais de la technologie pour les faire : il sautent du plongeoir quand la piscine est vide, car elle va se remplir durant leur chute (je me souviens que ça ne vous emballait pas… et pourtant, ceux qui ne le font pas n’auront que des produits dépassés, et sont condamnés à mort…).
    J’ose dire que c’est une approche 100% prédictive. Et pourtant, il y a une sacrée dose de contrôle sous-jacent. Parce que les choses ne se passent JAMAIS comme prévu.
    Contrôler l’innovation en temps réel, en s’efforçant de maintenir l’illusion que « tout se passe comme prévu » (et tout le monde n’a pas droit à l’information…).
    Prévision et contrôle ? Oui, dans ce cas, vous avez raison. Mais les deux sont entrelacés. Le contrôle vient amender la prévision, mais la prévision est elle-même le résultat d’un contrôle « au niveau stratégique ».

  2. Voilà un beau « recadrage » sur le contrôle, un autre regard bien loin de la vision figée voire crispée qui coupe les ailes. Merci beaucoup ! Et je retiens l’histoire de Mme Tao comme belle métaphore de la détermination pas à pas à partir de soi pour éviter de subir et de sombrer

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