Idéal ou singularité? La leçon de Montaigne pour agir dans un monde incertain

Plus le monde change, plus il est incertain, plus nous devons savoir qui nous sommes pour éviter d’être emporté par la tempête. Mais connaître notre nature profonde fournit bien plus qu’un ancrage. Pour Montaigne, la connaître et surtout l’assumer dans ses limites en renonçant à un idéal permet d’être disponible sans préjugé face à l’incertitude. On ne juge plus ce qui est, on imagine ce qui peut être. Et si il nous fournissait ainsi une clé essentielle pour le monde actuel?

Montaigne (Source: wikipedia)

Connaître notre nature profonde est une quête aussi ancienne que l’humanité et le sujet est inépuisable. Des milliers de livres ont été écrits sur la question. En ce domaine, on tombe rapidement dans le travers du narcissisme – « révèle l’extraordinaire en toi », « découvre tes pouvoirs cachés » ou, de nos jours, « Révèle le leader en toi », ou des slogans séduisants, mais niais, comme celui qu’on nous donne avant un entretien d’embauche ou un examen : « Sois toi-même ».

Sur la connaissance de soi, il vaut mieux se tourner vers le maître incontournable : Montaigne. Il est l’auteur des Essais, une somme entièrement consacrée… à lui-même. Difficile de décrire cet ouvrage, totalement inclassable. C’est une sorte de journal où il évoque sa vie. Mais ce n’est ni une autobiographie à sa gloire, ni un exercice de contrition. Comme le disait Régis Debray à propos de de Gaulle : « Certains écrivent pour se proposer, d’autres écrivent pour se justifier ; de Gaulle, lui, écrit pour être. » Cela s’applique aussi à Montaigne. Montaigne parle de lui, mais de telle façon qu’il parle de tous les humains. Il évoque ses défauts, ses faiblesses et ses errements sans détour, et ceux-ci nous touchent car nous nous y reconnaissons parfois. Il avoue sa paresse, sa gourmandise, sa couardise. Maire de Bordeaux malgré lui, il fuit la peste en abandonnant les habitants dont il est pourtant responsable, dans un épisode peu glorieux ; ça tombe bien, il se méfie de la gloire… comme de la peste.

Comme le note Jean-François Revel, dans son Histoire de la Philosophie Occidentale, « Jusqu’à Montaigne, l’entreprise de la connaissance de soi-même, qu’elle soit platonicienne, stoïcienne ou chrétienne (cette dernière dans les Confessions de saint Augustin par exemple) avait toujours eu un but moralisateur, rectificateur. Il ne s’agissait de se connaître que pour se corriger. » Point de correction chez Montaigne. Pour lui, se connaître ne consiste pas à chercher une nature idéale cachée derrière notre nature réelle, nature idéale qui serait la seule véritablement authentique. Il ne s’agit pas non plus de narcissisme. Se connaître consiste à « laisser parler » notre nature telle qu’elle est, non telle qu’on voudrait qu’elle soit. C’est un principe de réalité.

Du particulier à l’universel

Les Essais sont une magnifique œuvre littéraire et un ouvrage conséquent – il fait plus de mille pages – entièrement consacré aux menus détails de la vie de Montaigne. Il va en cela complètement à rebours de son époque. « Là où le XVIIe siècle, qui est, par excellence, le siècle de la ressemblance, s’efforce toujours de réunir les points communs et d’ignorer les accidents individuels, Montaigne prend plaisir à accumuler ces accidents, à montrer que l’homme n’est qu’une suite de différence et d’exception, à invoquer le petit fait qui interdit de conclure. » ajoute Revel. Pour Montaigne, seule compte la singularité, le cas particulier, l’idiotes des grecs que célébrera plus tard Clément Rosset. Le cas particulier nous en apprend plus sur nous-même, et sur l’humanité, que les généralités des classifications mortifères comme celle du Traité Des Passions de l’Âme, de Descartes, avec ses six passions principales et ses trente-trois variétés. Point de classification ni de catégorie chez Montaigne, seulement des hommes avec leur infinie complexité, et leur singularité. Il part de ce qui est et de ce qui en fait quelque chose d’unique. C’est l’unique, le singulier qui l’intéresse.

Ce faisant, Montaigne assume complètement ce qui nous semble être un paradoxe, celui de dépasser l’opposition entre le particulier et le général. Il prévient d’ailleurs le lecteur, dès les premières pages des Essais : il entend dans cet ouvrage se décrire lui-même et décrire « la forme entière de l’humaine condition » Les deux à la fois ! Car pour lui, se connaître dans sa réalité, dans sa singularité, sans double, c’est aussi connaître l’humanité.

Revel ajoute : « C’est en ne craignant pas de descendre dans les moindres détails de la connaissance d’une individualité particulière, avec tout ce que ces détails peuvent avoir d’apparemment oiseux et, au départ, de théoriquement non généralisables, que l’on a des chances d’aboutir à la vraie généralité. » Le singulier contribue à l’universel. Cette fusion du particulier et du général, tellement contre-intuitive qu’elle fait encore aujourd’hui l’objet de résistance farouche, sera un fil rouge repris par Spinoza, Voltaire et Adam Smith entre autres.

S’ouvrir à l’infini

Mais ce n’est pas tout. Les humanistes comme Montaigne écrivent au moment où l’Europe découvre le vaste monde. Avec les naturalistes de l’époque, il se réjouit ainsi de la profusion, de la complexité et de la diversité du monde qui se découvrent à cette époque, notamment par les voyages – c’est l’ère des grandes découvertes – et l’étude de la nature. Ces découvertes bouleversent les croyances de l’époque. C’est une ère d’incertitude dans laquelle des croyances anciennes sont fragilisées, voire volent en éclat. L’unité du monde chrétien éclate en des croyances irréconciliables. Il devient de moins en moins possible, par exemple, de croire que le soleil tourne autour de la terre ; mais si c’est l’inverse, tout notre univers mental s’effondre ! Cette incertitude terrifie, y compris les savants de l’époque, mais pas Montaigne. Il accueille au contraire l’incertitude avec bonheur, avec jouissance, avec la gourmandise d’un enfant qui, s’il ne sait pas où il va, sait pourtant qu’il va bien s’amuser. Avec lui, il ne s’agit plus de viser la certitude, ce n’est ni possible ni souhaitable, mais au contraire d’assumer l’ambiguïté et l’incertitude, la nôtre et celle du monde.

Point essentiel, souligne Revel: « Encore aujourd’hui, les philosophies, avec leur hantise de ce qui est ‘authentique’ et de ce qui ne l’est pas dans l’homme, se hâtent d’installer prématurément au cœur de l’être humain cet éternel procès. Mais il n’y a pas dans l’homme les choses importantes et les autres, le secteur noble et le secteur trivial, l’authentique et l’inauthentique. » Les grands auteurs de la métaphysique avaient en effet fait de l’homme un être à part, interlocuteur de Dieu. Pascal voulait amener l’homme à se considérer comme implicitement divin, à refuser tout autre destin qu’éternel et céleste, à créer un double magnifique idéal pour échapper au réel méprisable.

Mais créer ce double idéal, c’est nous juger en rapport avec celui-ci. Nous ne pouvons qu’être déçu car par définition cet idéal est inatteignable. Il nous écrase, et notre action paraît insignifiante. Nous sommes tentés de nous résigner et de nous réfugier dans la spéculation. Montaigne n’a que faire de cet impossible idéal ; il dissout le double pour remettre au contraire l’homme à sa place, dans le réel de la nature, en s’acceptant tels qu’il est.

De ce renversement de l’idéal vers l’homme, il fait un moteur. En effet, lorsque nous partons de qui nous sommes et que nous l’acceptons, nous sommes disponibles sans préjugé face à l’imprévisible de la réalité. Nous considérons l’événement non pour le juger en rapport avec un idéal, mais pour lui donner un sens en fonction de qui nous sommes. Nous regardons le vaste monde et nous nous demandons: « Que puis-je faire avec ce que j’ai et qui je suis? » En assumant notre singularité, malgré toutes les limites qui sont les nôtres, nous retrouvons la possibilité d’agir.

Montaigne veut donc amener l’homme à ne rechercher que ce qui est à sa portée – foin d’idéal -, mais tout ce qui est sa portée. Pascal humiliait l’homme en lui montrant qu’à partir de son insignifiance, il ne pouvait, il ne devait qu’aspirer à l’infini ; Montaigne célèbre l’homme et ses limites pour qu’il trace sa voie dans cet infini. Le premier enferme l’homme dans ce qui doit être; le second l’invite à chercher ce qui peut être. Le nécessaire fait place au possible.

Une clé essentielle pour le monde actuel

Avec Montaigne, nous pouvons accepter ce qui nous semblait paradoxal, à savoir que face à l’incertitude, c’est l’acceptation de nos limites qui nous ouvre à l’infini des possibles pour agir, et c’est en assumant notre singularité que nous contribuons à l’universel. Et si, au-delà de nous fournir ainsi une clé essentielle pour le monde actuel, Montaigne était, aussi, le père spirituel de tous les entrepreneurs modernes?

🇬🇧 Une version en anglais de cet article est disponible ici

➕ Sur Montaigne, on pourra lire mon article précédent: 📃Quand l’incertitude devint inacceptable: Le moment Descartes. Sur l’idée de s’ouvrir à l’infini des possibles en commençant par soi-même, lire: Effectuation: Comment les entrepreneurs pensent et agissent… vraiment. Sur la singularité et son importance pour la stratégie des entreprises, lire mon article La singularité, clé de votre stratégie en incertitude.

🎧 Cet article est disponible en version audio Podcast. Voir les plateformes ici.

📬 Si vous avez aimé cet article, n’hésitez pas à vous abonner pour être averti des prochains par mail (“Je m’abonne” en haut à droite sur la page d’accueil). Vous pouvez également me suivre sur linkedIn et sur Twitter/X.


En savoir plus sur Philippe Silberzahn

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

6 réflexions au sujet de « Idéal ou singularité? La leçon de Montaigne pour agir dans un monde incertain »

Laisser un commentaire