Lorsque les choses vont mal pour nous et que l’incertitude est partout, nous sommes sur la défensive. La tentation est de nous protéger. Pour cela, nous nous faisons discrets, nous minimisons notre singularité, et nous nous conformons aux modèles dominants qui, eux, semblent réussir. Et si face à l’adversité, il fallait au contraire affirmer sa singularité pour se rétablir? C’est ce que suggère un épisode peu connu du redressement d’Apple en 1997.
Lorsqu’en 1996 Steve Jobs reprend les rênes d’Apple, qu’il avait cofondée vingt ans avant et dont il avait été viré sans ménagement en 1985, l’entreprise est exsangue. Sa part de marché est devenue négligeable, elle n’a plus d’argent ni de projet de développement. Alors qu’elle avait lancé la révolution du PC en 1977 et connu une croissance fulgurante, elle n’est plus qu’une note de bas de page dans le paysage technologique mondial. Le redressement que Jobs opérera, et qui fera d’Apple à nouveau un des grands leaders de la technologie, est désormais un cas d’anthologie de l’histoire des entreprises.
Un épisode illustre la façon dont Jobs s’est appuyé sur la singularité d’Apple dans sa stratégie de redressement que j’évoquais dans un article précédent. Peu après son arrivée, il apprend que l’agence de communication BBDO a proposé à Apple une campagne de marque avec le slogan « We’re back » (Nous sommes de retour). La direction d’Apple y est favorable mais Jobs s’y oppose, bien qu’il ne soit encore officiellement que « conseiller du président ». Pour lui, le slogan est stupide car Apple… n’est pas encore de retour, loin de là. Penser qu’Apple est de retour, c’est se bercer d’illusion car la réalité à ce moment-là est qu’Apple lutte pour sa survie. Personne ne le croira. L’affirmer, c’est mentir et se décrédibiliser. C’est persister à vivre dans une bulle, ce que fait Apple depuis des années. Par son opposition, Jobs impose un principe de réalité, avec laquelle il ne faut pas tricher.
Il fait accepter une campagne très différente qui fait figurer de grands pionniers (Einstein, Dylan, Gandhi, etc.) Chaque portrait est affiché avec un slogan simple : Think different (pensez différent, la faute de grammaire étant volontaire). Penser différent ? Au premier abord cela paraît ridicule, pour une entreprise qui n’a plus que quelques pourcents de part de marché, dont les produits sont obsolètes et qui n’a rien fait d’innovant, ni de différent, depuis longtemps. L’auteur de ces lignes, pourtant plutôt fan de la marque, se souvient de son malaise à la vue de ces grandes affiches à l’époque. Différent en quoi ? Quelle arrogance ! Quelle suffisance ! et surtout, quel aveuglement !
Et pourtant, ça marche. La campagne fait beaucoup parler d’elle, et elle permet de remotiver les fans de la marque, le dernier carré en quelque sorte, car elle touche directement un trait identitaire d’Apple, à la fois pionnier et différent, qui trace sa propre voie. C’est un trait des marques fortes de résister au temps et de faire qu’elles nous parlent malgré les aléas de la vie, et les passes difficiles qu’elles traversent.
Se reconnecter à son identité
L’intelligence de cette campagne est en effet de se reconnecter à l’identité de l’organisation et de repartir du réel qui est que, pour un noyau certes réduit de gens, Apple symbolise la différence. Apple s’est construit dans les années 70, et en particulier dans les années 80, contre IBM qui symbolisait la grisaille des ordinateurs compliqués à utiliser. Lorsqu’IBM a décliné, Apple a substitué Microsoft à IBM comme nouvel adversaire. Apple était cool, IBM et Microsoft étaient ringards. Certes Apple n’est plus « cool » depuis longtemps, mais le trait identitaire est resté, il « parle » encore à des gens.
Par cette campagne, Apple remotive ses fidèles non pas cette fois en s’opposant au reste du monde, en se trouvant un nouvel « ennemi », comme avant l’arrivée de Jobs, mais en repartant de qui l’entreprise est, de sa flamme intérieure, même si elle n’est plus alors qu’une toute petite flamme bien fragile. Qu’importe si le reste du monde rigole, et s’il a plein de raisons de le faire ; ce sont des feux extérieurs que Jobs ignore ; l’objectif de ranimer la flamme intérieure est atteint.
Ainsi dans l’adversité, et l’entreprise est alors au bord du gouffre, Jobs ne minimise pas la singularité d’Apple; au contraire, il l’affirme comme une base, comme un ancrage pour se redresser. Il fait appel à l’identité profonde de l’entreprise, qui est probablement l’une des dernières ressources qu’il lui reste, mais c’est la plus importante. Ce mouvement de retour vers soi dans l’adversité permet de résister aux feux extérieurs des fausses évidences: à l’époque, chaque « expert » y allait en effet de son avis sur ce qu’Apple devait faire pour survivre. Jobs les a tous ignorés.
Affirmer sa singularité alors qu’on est en grande faiblesse est contre-intuitif. Pourtant, c’est parce qu’Apple est en situation de faiblesse que l’intransigeance identitaire est fondamentale. Car si l’identité cède, il ne reste plus rien. Ce n’est pas sans rappeler un épisode célèbre de la Seconde Guerre mondiale: inquiet de la très mauvaise relation qu’entretenaient Roosevelt et de Gaulle, Churchill reprocha à ce dernier sa rigidité. Il lui recommandait d’être plus souple, de faire plus de concessions, de tendre la main, notamment auprès de transfuges de Vichy. « Je ne peux pas, lui répondit de Gaulle, je suis trop faible et trop pauvre pour céder. »
L’affirmation de sa singularité n’est pas réservée aux plus forts, au contraire; c’est l’arme ultime du faible dans l’adversité. C’est souvent tout ce qu’il reste, mais c’est aussi la ressource ultime et, pour peu qu’elle soit défendue et affirmée, la clé du rétablissement.
🇬🇧 Une version en anglais de cet article est disponible ici.
➕ Pour aller plus loin sur le sujet, lire mes articles précédents: 📃La singularité, clé de votre stratégie en incertitude; 📃Idéal ou singularité? La leçon de Montaigne pour agir dans un monde incertain.
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7 réflexions au sujet de « La singularité, ressource ultime face à l’adversité »
« Rentrer dans le rang », être « compatible », c’était la stratégie de Sculley, le « bon gestionnaire » le genre de patron qui ne connait son entreprise qu’à travers son passé comptable (nous en avons quelques uns chez nous…), et grâce a qui Apple s’est mis à accumuler les mauvais produits (mauvais au plan technique, quand les commentateurs se souciaient surtout d’esthétique, tout aussi ratée…). Et vu l’attitude des « autorités informatiques » dans les entreprises (hors média), ça équivalait à « mettre la tête sur le billot ».
Mais entre Sculley « le bon gestionnaire » et Jobs « le charismatique », il y a eu Amelio. Un ingénieur qui a quitté son job de CEO de National Semiconductor (fabricant de « puces » principalement analogiques, avec pas mal d’innovations « au compteur », racheté depuis par Texas Instrument). Le véritable « papa » de l’iMac (la boule bleue sans disquette, avec un clavier et un mulot USB plus un Ethernet « rapide », le tout planqué derrière une petite trappe), et pas Jobs.
Seulement, avec le « boulet » financier des produits Sculley, Apple n’avait plus les moyens de lancer sa nouvelle machine. Les « coupes sombres » ne suffisaient pas, et Amelio n’avait pas le charisme pour être plus brutal…
Le charisme, Jobs l’avait, et la brutalité aussi. On est passé des « coupes sombres » aux « coupes rases ». Des lignes de produits entières ont été « steeved » (argot d’Apple). Plus, il a trouvé une source de financement miraculeuse chez … Micro$oft, une des raisons étant la menace de « tronçonnage antitrust » par un juge fédéral.
Un paramètre important dans la survie d’Apple, c’est la fidélité de ses ingénieurs, au moins aussi grande que celle des clients (clients qui se cramponnaient à leur vieux Mac « pré-Sculley » comme un automobiliste se cramponne à son vieux diesel). En toute logique, la compétence aurait du s’évaporer…
Quant à votre notion de « singularité, j’en fait une lecture … différente (logique, non ?). Jobs a probablement compris qu’il était inutile de vouloir coexister avec les « fanatiques du PC », volontiers « exterminateurs de Macs ». Il y avait d’ailleurs tout un tas d’histoires et de dessins humoristiques sur ce thème dans les média « geek » (mais un gestionnaire sérieux ne lit pas ce genre de presse…). Donc… autant revendiquer sa différence. Mais pour ça, il faut (re-)devenir visiblement meilleur, sachant qu’il avait l’arme pour cela : l’iMac d’Amelio.
Je me souviens des réactions des décideurs et prescripteurs informatiques à la campagne d’affiches d’Apple (média permettant de les « contourner »). C’était surtout de la colère… Eux qui, depuis des mois, affirmaient que « Apple n’existait plus » (j’en ai même connu un qui précisaient la date de leur faillite !) se retrouvaient « en porte à faux » face à leurs ouailles.
Donc, oui, en appeler à la « singularité » était la meilleure stratégie possible. Mais avouez qu’il s’agit d’un contexte que ne se présente pas tous les jours…
Un point que je ne retrouve pas dans l’article (sauf si j’ai lu trop vite) est la référence au slogan d’IBM :THINK!
Think different c’est donc une opposition au modèle d’IBM, comme mentionné plus bas dans l’article.
PS: il y a une photo célèbre de Jobs, qui fait « un doigt » sous le logo d’IBM; que je m’amusais à montrer à mes collègues à l’époque du « partenariat » Apple/IBM
Le lien vers la photo mentionnée dans mon premier commentaire
https://www.globalnerdy.com/wordpress/wp-content/uploads/2008/11/jobs-flips-off-ibm.jpg
Le partenariat en question portait sur les processeurs, quand Apple a décidé d’abandonner la famille 68K de Motorolla, « à bout de souffle » faute de capacité de financement de la R&D, leur seul client « sérieux » étant Apple (pour un volume par trop limité).
Au passage, c’est une décision qui a coûté très cher aux grosses boîtes de l’aérospatiale, très dépendantes de cette famille de processeur bien que n’en étant que des clients marginaux… Ce qui n’avait pas empêché leurs directeurs informatiques de tout faire pour en arriver là, indirectement…
La leçon n’a d’ailleurs pas porté.