Nous sommes capables de mobiliser des ressources insoupçonnées pour survivre aux situations extrêmes. Dans ces situations, nous sommes pleinement nous-mêmes. Et si nous n’attendions pas ces situations pour mobiliser ces ressources au quotidien?
Dans son ouvrage Le ressort invisible, le psychologue social Gustave-Nicolas Fischer a étudié le comportement des individus confrontés à une situation extrême : maladie mortelle, perte d’un proche, expérience des camps de concentration, etc. Il montre que les individus sont capables de mobiliser des ressources insoupçonnées, qui constituent ce qu’il appelle un ressort invisible, qui leur permettent de faire face à ces situations et y survivre. Ce ressort invisible, c’est le sentiment de soi-même, c’est-à-dire l’identité de l’individu, définie comme un type de conduite établi sur des repères qu’on appelle des valeurs ; une valeur, c’est ce qui compte pour un individu. Le sentiment que nous avons de nous-même et de la réalité est structuré par un système de représentations, c’est-à-dire un ensemble de modèles mentaux, à travers lequel nous interprétons les événements pour les comprendre et leur donner un sens.
Fischer observe que face à l’extrême, comme la mort, la maladie ou la violence, les individus adoptent des comportements dépouillés des artifices sociaux qui enrobent généralement leurs conduites. Ils abandonnent une forme de double social qu’ils ont pu créer, et redeviennent qui ils sont vraiment.
La situation extrême éclaire donc nos comportements ordinaires en révélant à la fois leur aspect construit en tant que conduites composées d’artefacts sociaux et la structure d’illusions sur laquelle ils reposent parfois. Elle est l’occasion où la réalité s’impose à nous de façon brutale. Le double est détruit qu’on le veuille ou non.
L’extrême est ainsi un révélateur de dimensions habituellement cachées. Les comportements de survie sont considérés comme des révélateurs de nos comportements ordinaires ; l’extrême dévoile ce qui, dans le quotidien, reste habituellement caché et donc également inexploité.
L’extrême est donc un révélateur de de ressources insoupçonnées. C’est dans une situation extrême que l’individu est pleinement lui-même, réconcilié avec la réalité, en résonance avec elle, aussi difficile soit-elle. J’ai ainsi échangé avec des acteurs en première ligne – dirigeants, cadres, médecins, entrepreneurs – durant le premier confinement, au cœur de la crise de mars 2020. De façon surprenante, nombre d’entre eux m’ont fait part de leur exaltation; c’est le mot qui est revenu souvent. Ils vivaient pleinement l’intensité du moment, même s’ils en mesuraient par ailleurs pleinement la gravité. Un directeur de supermarché expliquait ainsi avec fierté retrouver ses débuts dans le métier en se levant à quatre heures du matin pour aller décharger des palettes « pour nourrir la France. »
Ce rôle de révélateur de dimensions cachées de la situation extrême s’applique également aux individus eux-mêmes. Un dirigeant me confiait ainsi que dans la phase aigüe de la crise, où tout semblait en suspens et où on craignait un effondrement, que certains de ses cadres s’étaient pétrifiés, tandis que d’autres s’étaient révélés, se hissant à la hauteur de la situation. Ce qui le frappait était que ceux qui s’étaient ainsi révélés n’étaient pas nécessairement ceux sur lesquels il aurait parié. C’est pourtant une ancienne leçon qu’avaient tirée les Anglais lors de la première guerre mondiale. Alors que l’encadrement de leur armée était encore très aristocratique, ils avaient été surpris de voir des gens du peuple parfaitement capables de devenir des leaders en remplaçant leurs chefs morts. « Rappelez-vous qu’il n’est aucun de vous qui n’ait dans sa giberne le bâton de maréchal. » Cette phrase, attribuée à Napoléon mais en fait prononcée par Louis XVIII dans un discours aux élèves de l’école militaire de Saint-Cyr en 1819, le soulignait pourtant déjà.
L’exaltation du moment extrême se retrouve d’ailleurs dans la guerre, ce qui explique souvent que les expériences qui y sont vécues sont indicibles. Le soldat s’en retourne de la guerre et ne raconte rien, ou pas grand-chose. Il peut sembler paradoxal que cette exaltation corresponde à une expérience par ailleurs très violente, mais c’est l’intensité qui prime. Cela explique sans doute pourquoi le « retour à la vie civile », c’est-à-dire le retour à une vie ordinaire débarrassée de l’extrême, est parfois difficile. L’un de mes amis avait été militant très actif dans les années 70, participant à des actions violentes et des missions clandestines. Il en était revenu assez vite, mais trouvait depuis que la vie manquait de sel.
Mobiliser le ressort intérieur
Comment mobiliser ces ressources insoupçonnées sans attendre la situation extrême? C’est tout l’enjeu. On pourra penser que c’est impossible: un sprinter olympique atteint la vitesse incroyable de 44 km/h mais seulement sur une distance de 100m et passe des mois à se préparer pour cela. Ces ressources sont mobilisées précisément parce que la situation est extrême.
Pourtant, rappelons-le, le ressort invisible, c’est le sentiment de soi-même, la conscience de son identité, sa flamme intérieure, et il n’y a pas de raison d’attendre une situation extrême pour être pleinement soi-même. Il faut donc aller chercher ce ressort en l’exposant et en le dépouillant de tous les artifices sociaux pour en faire une ressource. C’est ainsi qu’il constituera l’ancrage indispensable pour faire face à l’incertitude du monde.
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2 réflexions au sujet de « Le ressort invisible ou comment survivre aux situations extrêmes »
Merci pour cet article. Il est aussi intéressant que dans ces situations, tout « fait sens » et nous tire irrésistiblement.