Le modèle mental, machine à prédire : comment Sapiens a inventé l’outil qui convertit l’incertitude en risque

Nous croyons décrire le monde ; en réalité, nous le prédisons. Chacun de nos jugements – sur un collègue, un client, une organisation – est un pari implicite sur ce qui va se passer. C’est ce mécanisme, inventé par Sapiens pour convertir l’incertitude en risque, qui explique à la fois notre extraordinaire capacité d’action et notre désarroi dans le monde actuel : nos machines à prédire tournent encore, mais elles prédisent de moins en moins bien.

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Le manque de croissance en France n’est pas technique, il est culturel

La France a un problème de croissance en général, et de ses entreprises en particulier. Si elle crée beaucoup d’entreprises, grâce à une forte énergie entrepreneuriale, celles-ci ne deviennent pas des champions: aucune PME n’est passée au rang de grande entreprise cotée en vingt-cinq ans. Les explications habituelles, investissement insuffisant, marché fragmenté, cachent l’essentiel : un modèle mental hostile à la croissance, dont les coûts, perte de souveraineté et appauvrissement, sont diffus mais réels. Or dans un monde en mouvement, la croissance n’est pas un luxe mais une nécessité si nous voulons conserver notre niveau de vie et notre modèle social. Il devient donc urgent de revoir notre modèle.

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Monopoles et souveraineté: les deux leçons de la banalisation des modèles d’IA

La course à la puissance des modèles d’intelligence artificielle repose sur une idée simple: être à la « frontière » de la technologie est la source d’un avantage concurrentiel durable. La théorie de l’innovation de rupture suggère l’inverse. Dès que la performance dépasse les besoins, elle cesse d’être valorisée; l’offre se banalise et la valeur se déplace. Une dynamique qui éclaire aussi le débat sur la souveraineté.

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L’encyclique et la république technologique: L’intelligence artificielle prise entre deux clergés

Toute technologie révolutionnaire transforme la société parce qu’elle redistribue le pouvoir. C’est pour cela qu’on l’appelle « révolutionnaire ». Cette transformation inquiète les pouvoirs en place, qu’ils soient spirituels, industriels ou politiques. Il en va bien évidemment de même pour l’intelligence artificielle. Deux textes parus à quelques semaines d’intervalle, l’encyclique Magnifica humanitas de Léon XIV et le manifeste de Palantir, prétendent dire ce que l’humanité doit en faire. L’un veut la désarmer, l’autre l’enrôler. Tout les oppose, sauf l’essentiel : le refus de laisser cette technique aux mains des gens ordinaires.

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Musk, SpaceX et Fable 5: la leçon entrepreneuriale pour l’Europe

On peut juger un homme sur ses travers, ou une œuvre sur ce qu’elle rend possible. Les deux exercices sont légitimes, mais on les confond rarement avec autant de constance que lorsqu’il s’agit d’un entrepreneur comme Elon Musk. La spectaculaire introduction en bourse de SpaceX, son entreprise, en offre une nouvelle occasion: très largement commentée, elle nous en dit moins sur Musk que sur la manière dont l’Europe regarde ceux qui créent, et sur ce que cette manière de regarder finit par lui coûter.

SpaceX est entrée en bourse vendredi dernier en levant 75 milliards de dollars. L’événement mérite qu’on s’y arrête, non pour la performance boursière elle-même, mais pour ce qu’il révèle de deux manières opposées d’être au monde : celle de ceux qui créent et celle de ceux qui les commentent. Car il faut se souvenir d’où vient cette entreprise, et de la façon dont on l’a longtemps regardée.

SpaceX a été créée en 2002 par Elon Musk. Les débuts furent laborieux. En septembre 2016, lorsqu’une de ses fusées Falcon 9 explosait au sol, une partie de la presse française titrait, presque soulagée : « La fin d’un mythe ? » J’écrivais alors que cette ironie était déplacée, mais surtout révélatrice. On ne commentait pas un incident technique, ce qui aurait été légitime ; on se réjouissait de voir un ambitieux, ou plutôt un prétentieux, ramené sur terre, littéralement. Les experts disposaient pourtant d’arguments en apparence solides : de par les budgets colossaux qu’il nécessitait, le spatial était forcément réservé aux États, et les fusées réutilisables étaient une idée que les meilleurs experts avaient déclarée irréalisable. Le problème est que ces arguments ne décrivaient pas la réalité ; ils décrivaient un modèle mental, c’est-à-dire un ensemble de croyances tenues pour évidentes sur ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. Dix ans plus tard, Musk a fait voler en éclat ces modèles: son entreprise lance plus de fusées que n’importe quel pays, environ douze par mois, et sert des clients dans 164 pays avec son service Internet Starlink.

L’erreur des experts portait sur la nature même de l’innovation, qui n’est jamais linéaire. Nespresso a mis vingt et un ans pour réussir, et il ne s’agissait que d’une machine à café. Les frères Wright ont accumulé les échecs avant Kitty Hawk, dans l’indifférence générale, et Ariane elle-même a connu son lot de revers, on l’oublie trop souvent, avant de devenir la réussite que l’on sait. Les explosions de SpaceX n’étaient pas la « fin d’un mythe »; elles étaient le chemin, le prix à payer quand on trace sa propre voie avec un pari radicalement nouveau. Juger une démarche entrepreneuriale sur un échec intermédiaire, c’est confondre un point d’une trajectoire avec sa destination, et ne rien vouloir comprendre à une démarche qui ne voit pas l’échec comme une faute morale ou une punition divine mais comme une caractéristique intrinsèque de l’entreprendre.

L’outrage

À cette posture d’entrepreneur s’en opposent deux autres. La première est celle du sceptique, qui tient le doute pour une preuve d’intelligence : annoncer l’échec ne coûte rien, donne l’air lucide, et permet de se réfugier dans le confort de n’avoir jamais rien tenté. La seconde est celle du moraliste, qui ne discute pas ce qui a été créé mais s’indigne de ce qu’il révèle ; lorsque la réussite advient malgré tout, il n’y voit plus une création mais une anomalie, un outrage et son indignation lui tient lieu de contribution. Bien sûr, le caractère de Musk en fait une cible presque idéale. C’est un dirigeant autoritaire; son passage en politique a été calamiteux; son comportement est erratique. Ces travers sont réels, mais aussi commodes : ils permettent de condamner l’homme et, dans le même mouvement, de tenir son œuvre pour négligeable. Or on ne peut exiger d’un homme qu’il réunisse toutes les vertus avant de lui reconnaître ce qu’il accomplit. Au contraire des moralistes qui ne voient que ses travers, on peut admirer Musk pour ce qu’il crée malgré ceux-ci, un homme qui a poussé l’industrie automobile à se décarboner et transformé l’accès à l’espace comme à Internet.

Ces deux postures ont un coût, même s’il reste longtemps invisible. Le sceptique et le moraliste façonnent le regard collectif, et ce regard décourage ceux qui, sans lui, auraient essayé. Ce coût est pourtant réel, et un épisode récent vient de le rendre visible. La semaine dernière, le gouvernement américain a placé sous contrôle des exportations les deux modèles d’intelligence artificielle les plus avancés de l’entreprise Anthropic, contraignant celle-ci à en couper l’accès dans le monde entier, y compris pour les Européens qui en dépendaient. La question intéressante n’est pas la décision américaine elle-même, qui relève de sa propre logique de puissance. Elle est dans la réaction qu’elle a provoquée de ce côté de l’Atlantique : la découverte, soudaine, que l’on dépendait entièrement d’une technologie conçue, financée et contrôlée ailleurs, et qu’on pouvait nous en priver du jour au lendemain sans que nous ayons quoi que ce soit à lui opposer. Cette dépendance n’est pas un accident de calendrier. Elle est le résultat différé d’une longue préférence européenne pour le commentaire hostile sur la création et pour la réglementation, et d’une longue hostilité à la figure de l’entrepreneur. Une société qui passe son temps à dénigrer ceux qui entreprennent finit logiquement par décourager les vocations, et se retrouve un jour spectatrice de technologies qu’elle ne maîtrise pas. La bise fut venue.

Au-delà de l’exploit industriel: l’optimisme

C’est d’autant plus regrettable que la véritable portée de l’œuvre de Musk dépasse largement l’exploit technique et industriel, pourtant gigantesque. C’est ce que j’écrivais également dans un autre article, toujours en 2016 : Musk nous donne la possibilité de l’optimisme. Il faut mesurer ce que cela signifie dans un monde saturé de récits négatifs et d’appels à la résignation et à la décroissance. Un sentiment s’est installé selon lequel les grands jours seraient derrière nous, qu’il n’y aurait plus grand-chose à inventer, que l’avenir ne pourrait être qu’une gestion de la pénurie et du déclin, au nom d’une robustesse qui n’aurait pour ambition que la survie. Ce pessimisme n’est pas nouveau, et il a une caractéristique remarquable: il s’est toujours trompé. Malthus annonçait la famine inéluctable à la fin du XVIIIe siècle ; Paul Ehrlich la promettait à nouveau en 1970 ; entre-temps, la population a été multipliée par huit et la part de l’humanité vivant dans l’extrême pauvreté n’a cessé de reculer. Ce que démontre Musk, c’est qu’on peut encore rêver de grands projets, et surtout qu’on peut se donner les moyens de les réaliser. Le rêve seul est de l’idéalisme ; les moyens seuls sont de la gestion; c’est leur combinaison qui fait l’entrepreneur, et c’est elle qui, depuis des milliers d’années, améliore la condition humaine. Elle fait ainsi mentir les prophètes de malheur en rendant possibles des choses qui paraissent ridicules à une génération et deviennent indispensables à la suivante.

L’introduction en bourse de SpaceX et l’épisode d’Anthropic reposent donc une question ancienne qui concerne l’Europe au premier chef. Toute société dispose en abondance de gens pour douter, juger et s’indigner ; ce sont les postures les moins coûteuses, car elles n’engagent rien et ne s’exposent à aucun démenti. On professe une vertu dont on tire une rente. Ce dont une société manque toujours, ce sont ceux qui acceptent de promettre l’invraisemblable, d’échouer publiquement et de recommencer. Or rien ne garantit qu’ils émergent : comme l’a observé l’économiste Deirdre McCloskey, ils ne prospèrent que lorsque la société, par son regard, leur accorde du prestige ; ils dépérissent sinon. L’Europe se demande aujourd’hui comment rattraper son retard technologique, et cherche la réponse dans les plans d’investissement et la réglementation. Mais la véritable ligne de partage ne tient ni aux budgets, ni aux normes, ni aux plans pilotés par des technocrates : elle oppose ceux qui entreprennent de transformer le monde à ceux qui se plaisent à en faire la critique. C’est dans l’allocation du prestige, aux premiers ou aux seconds, que se joue l’avenir d’une société.

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La république technologique de Palantir: Le projet illibéral de la Silicon Valley

Partis de leur garage et parvenus à créer de très grandes entreprises, certains entrepreneurs se piquent de faire de la politique. Le phénomène n’est pas nouveau, mais il appelle à chaque fois la prudence. Certains achètent des journaux, d’autres écrivent des livres. Celui d’Alexander Karp, La République technologique, fait grand bruit. Karp est le fondateur de Palantir, société qui produit des logiciels de surveillance militaire, et il en a récemment tiré un manifeste. Le lire et le comprendre importe à un double titre : parce que la technologie occupe une place croissante dans nos sociétés, et parce que certains de ses producteurs dans la Silicon Valley, à l’instar de Karp, prennent des positions radicales dans un projet illibéral. Décryptage.

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Augmentation ou substitution: comment anticiper l’impact de l’IA sur le travail?

« 50% de tous les emplois dans le secteur technologique, ainsi que les postes de juristes débutants, de consultants et de professionnels de la finance, disparaîtront complètement d’ici un à cinq ans. » C’est ce que déclarait récemment Dario Amodei, PDG d’Anthropic, éditeur de l’outil IA Claude. Ce type de prédiction est désormais assez courant, et toujours certain de faire son effet tant la peur fait vendre, mais il n’en est pas exact pour autant. Pour anticiper l’impact de l’IA sur le travail, ou mieux encore être un acteur intelligent de cet impact, il faut se garder de déclarations péremptoires et plonger plutôt dans le détail du travail lui-même.

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Profit ? Superprofit? TotalEnergies et la leçon oubliée des économistes Knight et Demsetz

En ces temps de forte augmentation des prix de l’énergie, les profits d’entreprises du secteur font polémique. C’est en particulier vrai pour TotalEnergies. Chaque fois qu’elle publie ses résultats, le même scénario se rejoue. Les bénéfices sont qualifiés de « super-profits », le terme circule sans être interrogé, et la conclusion s’impose d’elle-même : il faut les taxer. Le raisonnement paraît évident. Il repose pourtant sur une compréhension contestable de ce qu’est, économiquement, le profit. Deux économistes peu connus, Frank Knight en 1921 et Harold Demsetz en 1973, ont proposé des explications qui méritent d’être relues à la lumière du débat actuel.

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L’entrepreneur et les ingénieurs, ou comment 1+1 devient 1.000

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