Innovation de rupture: face à l’élite, miser sur les gueux

L’histoire est pleine de prédictions malheureuses, mais celle du New York Times qui affirmait en 1903 que le vol humain ne serait pas possible avant un à dix millions d’années reste l’une des plus marquantes. Un cas classique de pessimisme d’une époque incapable d’anticiper le progrès technique? Pas seulement. L’affaire est autrement plus intéressante… C’est celle d’une élite qui prend son échec pour la démonstration d’une impossibilité face aux gueux qui persistent à essayer, et finissent par réussir.

Langley Aerodrome n°5 (Source: Wikimedia)

Le 8 décembre 1903, le Langley Aerodrome, un prototype d’avion, échoue une nouvelle fois à décoller et finit sa course dans la rivière Potomac sous les yeux des journalistes et des officiels. Samuel Langley, secrétaire de la Smithsonian Institution, la grande institution de la science américaine, vient d’engloutir l’équivalent de deux millions de dollars actuels de fonds publics dans cet appareil qui refuse obstinément de voler. C’est à la suite de cet échec que le New York Times affirme que le vol humain ne sera pas possible avant un à dix millions d’années.

Le raisonnement implicite du journal est le suivant : les ressources, les diplômes et la légitimité institutionnelle sont les conditions nécessaires de l’innovation. Si ceux qui réunissent ces conditions échouent, personne d’autre ne peut réussir. La frontière du possible coïncide avec celle des capacités de l’élite accréditée. Si « les meilleurs d’entre nous » n’y arrivent pas, c’est que c’est impossible. Le journal ajoute, charitablement, que « pour l’homme ordinaire, il semblerait que cet effort soit plus profitable ailleurs », une observation que l’on entend encore toujours au sujet de chaque innovation.

Pourtant, quelques jours plus tard seulement, le 17 décembre, les frères Orville et Wilbur Wright ridiculisent cette prédiction en faisant voler leur avion à Kitty Hawk, dans un vol historique. Ce sont de parfaits inconnus, des gueux face à la noblesse scientifique et financière représentée par Langley. Ils sont mécaniciens de vélos, sans diplômes, sans subventions, sans prestige institutionnel. Ils n’ont pour budget que quelques centaines de dollars de leurs propres économies. Mais ce sont eux qui gagnent.

Le modèle mental en jeu

Cette histoire est instructive à plusieurs titres. Premièrement, tous gueux qu’ils soient, les gueux ont un avantage: ils n’ont rien à perdre. Langley gérait une réputation, un budget public, une institution. Lorsque, pour la deuxième fois, l’avion a échoué et a fini dans la rivière Potomac, devant des journalistes et des officiels, la réputation de Langley était perdue. La mise était trop élevée. Les Wright, de leur côté, n’avaient pas de réputation à défendre. Leurs échecs initiaux étaient connus d’eux seuls, ils étaient donc plus libres d’essayer de nouvelles approches. La mise était limitée. Un échec? On essaie de comprendre pourquoi, et on recommence. C’est la fameuse approche par la perte acceptable de l’effectuation.

Deuxièmement, l’élite a un handicap: elle peut plus facilement abandonner. Ce qui frappe avec Langley, c’est qu’après le deuxième crash, il décide d’arrêter les frais. Il se sent humilié, mais surtout il peut poursuivre tranquillement sa carrière ailleurs. Il est comme un sportif amateur: il essaie un peu, mais il n’insiste pas. L’essentiel est de participer. Si ça ne marche pas, on est vexé mais c’est tout. Un gueux, lui, joue sa peau. Les frères Wright sont obsédés par le vol. Ils persévéreront tant qu’ils le pourront. Ils gagnent parce qu’ils persistent.

Troisièmement, l’épisode illustre la posture de l’élite à la fois arrogante et pessimiste. Elle ne dit pas « nous n’avons pas réussi » ou « Nous ne savons pas comment faire ». Elle dit « c’est impossible ». Ce glissement n’est pas anodin : il transforme un échec personnel en loi universelle. C’est la marque d’une pensée qui confond sa propre limite avec celle du réel, et qui n’imagine même pas que quelqu’un d’autre, ailleurs, autrement, puisse réussir là où elle a elle-même échoué. En outre, il est plus facile de déclarer un problème insoluble qu’admettre qu’on a échoué. L’incapacité de l’élite à envisager la solution d’un problème se traduit en un pessimisme coûteux pour la société entière. Ce n’est pas la première fois que ça se produit, avec Langley, et ça ne sera pas la dernière.

Quatrièmement, l’épisode souligne aussi la prémisse de l’article du New York Times : seul compte ce que font les acteurs légitimes et cette légitimité vient de qui ils sont, pas de ce qu’ils font. C’est une pensée aristocratique. Si eux ne peuvent pas, personne ne peut. Les inconnus de l’Ohio ne comptent pas, ce sont des gueux et ils ne sont pas dans le cercle de ceux dont on attend les découvertes. D’ailleurs, l’exploit des deux frères recevra très peu de couverture médiatique. C’est une vision du monde où l’innovation est l’apanage des accrédités, des experts, des diplômés et des estampillés officiels, et où le reste de l’humanité est spectateur. Saint Simon s’y serait reconnu. Elle est pourtant erronée: le monde a souvent été changé par des amateurs. A maints égards, la révolution industrielle a été l’œuvre d’amateurs brillants, et non de savants et de dirigeants institutionnels, et c’est encore vrai aujourd’hui avec des figures comme Steve Jobs ou Elon Musk.

Place aux gueux!

La piteuse expérience de Langley et son traitement par le New York Times montrent le danger de réserver l’innovation aux grandes institutions, qu’elles soient privées ou publiques. Bien-sûr, celles-ci ont un rôle à jouer, mais lorsqu’il s’agit de rupture, le seul véritable avantage est la capacité à voir les choses différemment, à questionner les évidences et les modèles mentaux dominants, et l’intérêt à le faire. Ce sont des choses difficiles pour les produits du système actuel, bardés de diplômes et de médailles. Une société qui veut rester innovante doit miser sur les gueux.

🔎 Source : @HansMahncke et @PessimistArchive sur X

✚ Voir mes articles: 📄120 ans après le vol des frères Wright, quelques leçons à propos de l’innovation et 📄L’innovation de rupture, facteur-clé de la démocratie.

🇬🇧 Une version en anglais de cet article est disponible ici.

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8 réflexions au sujet de « Innovation de rupture: face à l’élite, miser sur les gueux »

  1. Très vrai aussi en littérature et dans le domaine du cinéma ou du théâtre… Si on se renseigne un peu sur les débuts de ces arts ou les époques où nous y avions des génies… c’est frappant… les très grands films réalisés à la campagne entre amis, les immenses pièces de théâtre faites à l’arrache mais avec passion, les écrivains non reconnus, etc… Hélas (pour nous).

  2. Je traiterais cet article en disant que celui-ci décrit assez bien un échec de lisibilité émotionnelle et épistémique, mais qu’avec le Triangle de Lucidité Émotionnelle (TLE) il faut le désenflammer un peu pour ne pas remplacer une illusion par une autre.

    Le TLE permettrait de lire cette scène en six temps.

    1. Ce que l’article voit juste

    L’article repère bien un phénomène central : un acteur en position de prestige peut transformer son propre échec en vérité générale.

    Autrement dit, on passe de :
    • “je n’y arrive pas”
    à
    • “ce n’est pas faisable”

    Du point de vue du TLE, c’est typiquement un moment où une émotion première non clarifiée infléchit le jugement sans être reconnue comme telle.

    Ici, on peut supposer chez Langley, autour de lui, et dans le commentaire du journal :
    • de la peur : peur du ridicule, de la perte de réputation, du discrédit public, du gaspillage visible ;
    • de l’envie au sens TLE : confrontation à une limite, à un obstacle, à un échec qui résiste ;
    • éventuellement une blessure de valeur de soi : “si moi, légitime, équipé, soutenu, j’échoue, alors le réel lui-même doit être impossible”.

    L’article voit donc juste sur un point important : il y a probablement eu confusion entre limite personnelle, limite institutionnelle et limite du réel.

    C’est un excellent cas de raisonnement motivé.

    2. Ce que le TLE ajouterait immédiatement

    Le TLE dirait : attention, le problème n’est pas “l’élite” en soi.
    Le problème est la fixité émotionnelle.

    Car une élite peut être lucide, et un outsider peut être aveugle.
    Un institutionnel peut persévérer justement, et un “gueux” peut s’enfermer dans une obsession stérile.

    Donc la bonne reformulation n’est pas :
    • élite = fermeture
    • gueux = vérité

    mais plutôt :
    • fort enjeu symbolique + peur non reconnue = fermeture probable
    • faible coût réputationnel + possibilité d’essai = mobilité plus probable

    Le TLE déplace ainsi la question de la sociologie brute vers la configuration émotionnelle et relationnelle.

    3. Lecture TLE des quatre pôles dans cette affaire

    Le plus fécond serait de relire toute la scène selon les quatre orientations.

    a) Pôle peur : le danger

    Chez Langley et l’institution, le danger n’est pas seulement technique.
    Il est aussi :
    • danger de honte publique,
    • danger de perdre la face,
    • danger de voir s’effondrer une autorité,
    • danger d’apparaître incompétent malgré les moyens reçus.

    Quand cette peur n’est pas reconnue, elle peut se déguiser en conclusion objective :
    “ce n’est pas moi qui suis atteint, c’est le projet qui est impossible.”

    b) Pôle envie : la limite

    L’échec répété confronte à une limite réelle : technique, conceptuelle, expérimentale.

    Deux voies deviennent possibles :
    • soit la limite est lisible et travaillée ;
    • soit elle devient insupportable pour la valeur de soi, et on la transforme en impossibilité universelle.

    Le TLE dirait que l’article décrit bien ce second cas.

    c) Pôle admiration : la beauté, l’excellence

    Les frères Wright semblent davantage orientés vers l’objet lui-même : comprendre, ajuster, essayer, faire voler.

    Autrement dit, ils paraissent moins captifs de leur image et plus disponibles à une forme d’admiration opératoire pour le problème.

    Cette admiration ne garantit pas la réussite, mais elle soutient souvent la persévérance, parce qu’elle garde l’attention tournée vers le réel plutôt que vers la seule réputation.

    d) Pôle gratitude : le don, l’appui reçu

    Le TLE inviterait aussi à regarder ce qui, dans l’innovation, relève du don :
    • héritages techniques,
    • essais antérieurs,
    • apprentissages cumulés,
    • coopération implicite avec le réel,
    • appuis modestes mais décisifs.

    L’article insiste sur la rivalité sociale. Le TLE rappellerait que l’innovation n’est pas seulement une lutte de prestige ; c’est aussi une réception progressive de ce que le réel laisse apparaître.

    4. Ce que le TLE verrait aussi dans… l’article lui-même

    C’est là que ça devient intéressant.

    L’article dénonce un raisonnement motivé de l’élite, mais il est possible qu’il soit lui-même porté par une valence affective forte :
    • irritation contre les accrédités,
    • plaisir à ridiculiser les puissants,
    • revalorisation des exclus,
    • goût du renversement symbolique.

    Ce n’est pas un défaut moral. C’est simplement à clarifier.

    Le TLE poserait donc aussi la question suivante :

    quelle émotion oriente l’écriture de l’article ?

    Peut-être une forme d’envie au bon sens du terme : rendre visible la limite des dominants.
    Peut-être aussi de l’admiration pour l’inventivité périphérique.
    Peut-être enfin une peur politique : qu’une société étouffe l’innovation en sacralisant ses institutions.

    Cette seconde lecture est importante, parce qu’elle évite de faire du texte un pur diagnostic neutre. Lui aussi est situé.

    5. Ce que le TLE corrigerait dans la thèse “miser sur les gueux”

    Le TLE serait, je crois, d’accord avec l’intuition de fond :
    une société innovante doit laisser exister des acteurs peu légitimes, marginaux, non accrédités, capables d’essayer autrement.

    Mais il corrigerait la formule.

    Pourquoi ? Parce que “miser sur les gueux” risque de devenir l’inversion symétrique de l’erreur dénoncée.

    On passerait de :
    • seuls les légitimes comptent
    à
    • la vérité vient surtout des illégitimes

    Or le TLE dirait plutôt :

    Une société devient plus innovante lorsqu’elle évite de laisser une seule configuration émotionnelle dominer la définition du possible.

    Autrement dit, elle doit permettre la coexistence de :
    • prudence et audace,
    • institution et périphérie,
    • expertise et expérimentation,
    • réputation et droit à l’échec.

    Le vrai enjeu n’est donc pas de remplacer l’élite par les gueux, mais d’empêcher qu’une forme de fermeture émotionnelle accréditée monopolise le pensable.

    6. La formulation TLE que je proposerais

    Je reformulerais le cœur de l’article comme ceci :

    L’affaire Langley-Wright montre moins que l’élite se trompe toujours et que les marginaux ont raison, qu’un système fortement exposé à la honte, au prestige et à la justification publique peut devenir émotionnellement moins mobile face à l’échec.
    Là où l’échec est coûteux pour l’image, il tend plus facilement à être converti en impossibilité.
    Là où l’essai reste supportable, l’erreur peut rester lisible, donc retravaillable.
    L’innovation de rupture dépend alors moins du statut des acteurs que de leur capacité — personnelle et collective — à ne pas confondre blessure, limite provisoire et structure du réel.

    En langage TLE très condensé

    Je résumerais la lecture ainsi :
    • Valence initiale : humiliation, menace, perte de face.
    • Erreur : la valence et l’émotion ne sont pas reconnues comme orientant le jugement.
    • Conséquence : raisonnement motivé, fermeture du possible, universalisation abusive de l’échec.
    • Différence Wright : coût réputationnel moindre, plus grande possibilité d’essais, meilleure habitabilité de l’échec.
    • Correction TLE : ne pas opposer moralement élite et gueux, mais comparer leurs conditions de mobilité émotionnelle.
    • Enjeu politique : construire des cadres où l’on peut échouer sans devoir transformer son échec en vérité générale.

    Le point le plus fort, pour moi, est celui-ci :

    avec le TLE, le cœur du problème n’est pas l’échec ; c’est l’impossibilité affective de rester lisible dans l’échec.

  3. Cet article est absolument fantastique ! À afficher dans le hall d’entrée de toute les grandes organisations « scientifiques », et dans le bureau de tous leurs directeurs ! Mais désormais, les élites se protègent… Le « principe de précaution » est largement détourné dans ce but, surtout en France. « Vous voulez innover ? Sans autorisation ? Mais c’est interdit, pour votre bien ! »

    1. Et la prédiction antérieur, que les passagers des trains mourraient d’une fluxion de poitrine (Arago)

    2. On voit déjà parfois accroché chez certains directeurs le classique:
      « Des chercheurs qui cherchent, on en trouve.
      Des chercheurs qui trouvent, on en cherche! »

      Ce qui est un peu le propos de l’article, même si l’intuition et le bagage scientifique et technique sont deux choses très complémentaires pour transformer l’essai en histoire industrielle.

  4. Remarquable analyse ! C’est entre autres, la raison pour laquelle nous français avons raté la révolution tant de l’ordinateur du téléphone portable et de l’internet. Parce que ceux qui pensent que c’est impossible sortent des mêmes écoles qui ceux qui peuvent vous financer.

  5. Bonjour,
    Entièrement d’accord avec les critères de réussites par l’innovation, la rupture, la pensée en faisant un pas de côté etc
    Mais le choix sémantique et connoté du terme ‘ gueux’ a une dimension populiste, paternaliste et fédératrice parce qu’un grand nombre de personnes peuvent s’y identifier même si je comprends votre position et votre démarche d’ouverture pour opposer ‘ experts’ officiels ET non légitimes sur le plan social
    Le risque est qu’une masse d’experts autoproclamés sans expérience, connaissance, savoirs théoriques ni habitude des responsabilités mais ayant le goût du pouvoir ( territoire, images symboliques) veuillent prendre des décisions engageant la situation de personnes crédules et suivistes ds des aventures plus coûteuses qu’utilement créatives.
    N’hésitez pas à me contredire.
    B cordialement DCG

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