Il existe une croyance très répandue sur le changement : pour changer le monde, transformer une organisation, une société, ou même une habitude, il faudrait d’abord avoir de bonnes idées. Les bons arguments. Le bon discours. C’est rassurant, parce que c’est simple. C’est aussi, très souvent, pourquoi le changement n’arrive pas. Quelqu’un qui l’avait compris est William Buckley, artisan du renouveau du conservatisme américain dans les années 70-80, et sa biographie est fascinante.

William F. Buckley Jr. est l’une des figures les plus influentes de la vie intellectuelle et politique américaine du XXe siècle. Il est peu connu en France et c’est dommage, parce que ce qu’il a accompli illustre quelque chose d’essentiel sur la façon dont on transforme réellement une société.
Né en 1925, Buckley n’a que 25 ans lorsqu’il publie en 1951 God and Man at Yale, pamphlet virulent contre le progressisme (la gauche) dominant des universités américaines. Le livre fait scandale. En 1955, il fonde la National Review, qui va devenir pendant trois décennies le centre de gravité intellectuel de la droite américaine. Puis en 1966, il lance Firing Line, émission de débat télévisé qu’il animera pendant trente ans – record absolu dans l’histoire de la télévision américaine. Il y reçoit tout l’échiquier politique, de Ronald Reagan à Noam Chomsky, avec une égale curiosité et une redoutable capacité à déstabiliser ses interlocuteurs.
Son impact s’explique par une chose précise. Dans les années 50, le conservatisme américain est sur la défensive, en proie à l’obscurantisme, au racisme, à la bigoterie et au repli. Bien que ce soit son univers d’origine, Buckley va évoluer progressivement et en faire autre chose : un mouvement offensif, cohérent, intellectuellement respectable. Il ne change pas le camp – il change ce que signifie appartenir à ce camp. On peut désormais être conservateur et pas nécessairement bigot et raciste. Mais son action va au-delà: il organise aussi le courant de pensée. Comme son biographe l’observe: « Ce qui manquait, c’était une autre forme de direction, un groupe d’intellectuels bien organisé et discipliné. Les progressistes en disposaient. Les conservateurs, non. C’était là la brigade que Bill Buckley était prêt à former – et à diriger. »
C’est ce travail de redéfinition et d’organisation disciplinée, mené patiemment sur trente ans, sans idée initiale précise mais qui se construit progressivement, qui rendra possible l’élection de Ronald Reagan en 1980, ce que ce dernier reconnaîtra volontiers.
Ce qui frappe rétrospectivement, c’est que Buckley n’a pas produit d’idées nouvelles. Il n’était pas un intellectuel en ce sens. Et ne l’a jamais prétendu. Il n’a pas conçu de programme politique ni de réforme audacieuse. Il n’était pas non plus journaliste, soumis à une forme de neutralité ou de distance. Il a fait quelque chose de plus difficile : rendre audibles, désirables et socialement acceptables des idées qui existaient déjà mais que personne ne savait articuler de façon convaincante. Changer un mouvement, ce n’est pas changer ses idées. C’est changer le modèle mental à travers lequel ses membres se voient eux-mêmes. C’est institutionnaliser et légitimer des idées plus que produire celles-ci. C’est quelque chose que les grands innovateurs font également: Ford n’a pas inventé l’automobile, et il n’a pas écrit de pamphlet pour la promouvoir; il a en changé les modèles mentaux pour qu’elle devienne désirable et évidente. Avant la Ford T, l’idée que chaque Américain puisse avoir une voiture était ridicule. Après elle, elle était évidente.
Élection française
Peut-être l’œuvre de Bill Buckley offre-t-elle une leçon pour la France alors que s’ouvre la campagne de l’élection présidentielle de 2027. Sans doute celle-ci offrira le triste spectacle d’une course de petits chevaux se sentant chacun investi d’un grand destin. Chacun tâchera de bricoler un programme avec quelques idées fortes martelées sur les plateaux de télévision, et rien ne changera. Au moment du vote, en effet, tout est déjà joué parce que, comme l’avait déjà remarqué le président américain John Adams, les révolutions commencent d’abord dans les têtes, pas dans les programmes qui n’en sont que les lointaines conséquences. Buckley l’avait compris mais pas les politiques dont la plupart n’ont qu’un horizon de pensée qui ne dépasse pas la prochaine élection. Quand un courant politique français s’interroge sur son manque d’influence, il cherche de meilleures idées ou un meilleur communicant. Il ferait mieux de se demander s’il dispose d’une institution qui structure la pensée et d’un modèle mental que ses soutiens peuvent arborer avec fierté. Ce n’est pas le programme qui fait défaut; c’est la brigade.
🔎 Lire la biographie de Bill Buckley par Sam Tanenhaus : Buckley: The Life and the Revolution That Changed America
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3 réflexions au sujet de « Pour changer le monde, la leçon de Bill Buckley »
Comme nouveau modèle mental, on pourrait par exemple passer au Suffrage Universel Direct pour le vote des Lois, et éviter la case de monopole « Parti ». Les Français s’exprimeraient eux-mêmes sur ce qui les concerne. Techniquement, c’est simple à organiser (dans les entreprises, dans les quartiers, en ligne, etc). Les Partis serviraient à produire des documents (et des idées…) , comme d’autres organismes (CESE, Associations, etc), et (c’est à discuter ) ils participeraient éventuellement au vote des lois, en cas d’abstention majoritaire des Français. Les débats deviendraient plus pratiques et moins passionnels car non médiatisés par les partis et leurs représentants Il faut en finir avec le monopole des Partis et le monopole des Stars politiques.
Bonjour,
Ce que vous décrivez n’est-il pas (devenu) le rôle des think tanks ?
Bigben
précisément non: ils produisent des programmes, trop aval