La vraie leçon de l’Ukraine: en incertitude, la stratégie est une question de modèles

Rester prisonnier de ses propres façons de voir le monde, même quand elles ne fonctionnent plus : c’est un risque universel, et l’un des plus dangereux en période de changement rapide. La guerre en Ukraine en offre une illustration saisissante. En quelques années, le champ de bataille a été entièrement réinventé : drones omniprésents, information en temps réel, réactions en quelques minutes. Des certitudes militaires solides depuis des décennies se sont révélées obsolètes du jour au lendemain. Dans un monde qui change vite et de façon imprévisible, la capacité à remettre en question ses modèles n’est plus un avantage compétitif : c’est une condition de survie. Cela impose de nouvelles exigences à la réflexion stratégique — pour les états-majors comme pour les organisations.

© Armée de Terre

En mai 2025, en Estonie, l’OTAN conduit un exercice appelé « Hedgehog 2025 » avec 16.000 hommes de 12 pays (dont 1.000 Français). L’exercice se passe mal: l’équipe ukrainienne, qui jouait le rôle de l’ennemi, détruit deux bataillons OTAN (soit environ 2.000 hommes)… en une seule demi-journée! Un commandant présent, observant le désastre se dérouler, résume l’épisode : « On est foutus. » Et le Wall Street Journal de conclure charitablement: l’OTAN a vu le futur et n’y est pas préparé. Oups.

La guerre en Ukraine a complètement révolutionné le sujet. Confrontés à une attaque massive, les Ukrainiens ont développé un système de gestion basé sur l’information en temps réel au plus près des évènements. Le temps de réaction se compte désormais en minutes. Les modèles de ce système sont la transparence du champ (avec les drones plus possible de se cacher, tout mouvement est repéré instantanément et la réaction suit en quelques minutes), la centralité de l’information en temps réel (et donc de sa circulation pour la capter à un endroit et la diffuser là où elle pourra être exploitée), ainsi que l’adaptation permanente des tactiques, un gain obtenu ne durant généralement pas longtemps. Face à cela, les doctrines et les modes d’organisation de l’OTAN sont encore conçus pour des guerres lentes et massives. C’est le modèle des années 80 où l’on anticipait une percée russe à travers l’Allemagne. L’OTAN, avec ses modèles obsolètes, est bien en retard d’une guerre. Et si, au début de la guerre en Ukraine, elle a formé les Ukrainiens, c’est désormais l’inverse qui se produit: l’armée ukrainienne est sans doute la plus moderne du monde et c’est elle qui va nous former.

Enfermement dans ses modèles

Le fiasco de « Hedgehog 2025 » illustre le risque majeur en période de changement, celui de rester enfermé dans ses modèles. Cet enfermement est d’autant plus fort qu’ils sont généralement invisibles – ce sont en général des évidences pour ceux qui les tiennent. Le sentiment de supériorité de l’acteur joue également un rôle important car il renforce l’aveuglement. La faible estime dans laquelle est tenue l’armée russe, au vu de ses déboires en Ukraine, ne facilite sans doute pas les remises en question, et elle est donc un piège mortel. Les périodes de guerre sont toujours des périodes révolutionnaires, au sens où des modèles solides depuis des années peuvent être brutalement remis en question. L’Ukraine en est un nouvel exemple. Difficile pourtant de savoir si la leçon de « Hedgehog 2025 » a été retenue. Que le fiasco ait marqué les esprits, sans nul doute, mais qu’il ait conduit à de vraies remises en question, cela reste à voir. Une des forces des modèles est qu’ils résistent à des échecs qui sont vus comme des aberrations. Ce sont les fameux arguments « Oui mais là c’est différent » ou « Là ça compte pas » qui nous font rire lorsque ce sont les enfants qui les utilisent, mais que les adultes mobilisent volontiers également. Sauf lorsqu’on est confronté à une catastrophe, mais alors il est trop tard, les modèles sont plus forts que les faits. C’est la limite de l’apprentissage passif. Contrairement à ce que l’on pense, en effet, les faits ne nous conduisent que rarement à modifier nos modèles. Au contraire, ils sont généralement filtrés par eux. C’est précisément leur rôle que de filtrer l’information jugée inutile.

Dans un monde qui change rapidement et profondément, et en particulier qui remet brutalement en question ce que l’on considérait comme des évidences, parfois depuis très longtemps, la capacité à remettre en question ses modèles devient une condition de survie. Quels sont nos modèles sur ce sujet? En quoi sont-ils pertinents et utiles? En quoi sont-ils obsolètes et dangereux? Ces questions doivent désormais être intégrées à la réflexion stratégique. Pour cela, il faut d’abord être capable de les rendre visibles. Cela suppose d’abandonner toute forme d’arrogance au profit d’une posture de modestie épistémique. Cela suppose aussi que des dispositifs organisationnels et managériaux soient mis en place pour que ce questionnement ne soit pas le fait d’individus isolés, et facilement ostracisés, mais le produit d’une démarche systématique et collective.

Y’a un truc

Mais il y a bien-sûr un truc. Le truc, c’est que la leçon ne peut pas simplement être qu’il faut savoir adapter rapidement ses modèles et ne pas rester enfermé dedans. Réussir cela, c’est déjà difficile, mais ça ne suffit pas. La leçon ne doit pas non plus être que les Ukrainiens doivent nous former à la nouvelle stratégie militaire, même si cela sera très utile évidemment. Car la prochaine guerre ne sera pas comme celle d’Ukraine. Aucune ne ressemble à la précédente. A rester dans un seul paradigme d’adaptation, on court le risque d’être toujours en retard d’une guerre. Il ne faut pas simplement s’adapter; il faut préparer de nouvelles éventualités et anticiper le fait que nos modèles peuvent devenir obsolètes du jour au lendemain. La seule possibilité est pour cela d’entretenir un vivier de modèles alternatifs que l’on peut mobiliser lorsque les modèles dominants échouent.

C’est ce qu’a fait l’Armée française avant la guerre de 1914-1918. Dans les années qui ont précédé la guerre, les militaires n’ont pas cessé d’expérimenter de nouvelles armes, de nouvelles technologies et de nouvelles formes organisationnelles. Rien de tout cela n’était officiel, ces expérimentations remettaient même la doctrine officielle en question, mais elles étaient tolérées et l’expérimentation était très répandue: utilisation des vélos, qui permettait des liaisons beaucoup plus rapides et discrètes, nouveaux fusils, nouvelles poudres, ballons dirigeables, avions de reconnaissance et de soutien à l’artillerie, protection des canons, modes d’attaque, etc. Lorsque l’échec de la doctrine officielle est devenu patent dans les premiers mois de la guerre, toutes ces innovations ont été mobilisées et mises en œuvre à l’échelle en un temps parfois record.

Penser la stratégie en termes de modèles

Identifier ses modèles, s’entraîner à les questionner de façon systématique, être prêt à les changer rapidement, et nourrir un vivier de modèles alternatifs, voilà les nouveaux impératifs de la stratégie dans un monde de changements profonds, rapides et imprévus.

🔎 Sources pour cet article: article du compte OpexNews signalée par Nicolas M (merci) sur X. Article du Wall Street Journal: NATO has seen the future ans is unprepared.

✚ Sur la l’adaptation de l’Armée française en 1914, voir mon article: L’incroyable transformation de l’Armée française en 1914.

🇬🇧 Une version en anglais de cet article est disponible ici.

📬 Abonnez-vous pour être averti des prochains articles par mail (cliquez sur “Abonnez-vous” plus bas).

▶️ Retrouvez-moi sur LinkedIn pour échanger sur cet article.

🎧 Vous pouvez également vous abonner au format podcast des articles via votre plateforme favorite: Apple Podcast – YouTube Music – Spotify – Amazon Music/Audible – Deezer


En savoir plus sur Philippe Silberzahn

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

6 réflexions au sujet de « La vraie leçon de l’Ukraine: en incertitude, la stratégie est une question de modèles »

  1. « drones omniprésents, information en temps réel » : sauf que la réussite récente de la contre-offensive ukrainienne s’inscrit en contrepied de ces nouvelle « certitudes » : avec la déconnexion des terminaux « pirates » de starlink, les russes ont perdu l’information en temps réel. En outre, il a fait très froid durant quelques jours, limitant le temps de vol des drones (les batteries n’aiment pas le froid…). Les deux camps étaient impactés mais, faute de liaison « temps réel », les drones d’observation russes ne servaient plus à grand chose. Cerise sur le gâteau : sur le sol gelé, les chars Abrams ukrainiens ont pu fonctionner de manière optimale (d’autant que l’artillerie russe, faute d’observation par drones, avait du mal à viser). Ils sont devenus des « bons chars », qui ne s’embourbent pas … faute de boue. Depuis, les températures ont remonté, et les ukrainiens ont probablement à nouveau changé de paradigme…
    Tirer de l’expérience de cette guerre une nouvelle liste de « leçons », qui « annule et remplace la liste précédente » est une erreur, que nos fringants militaire ont très probablement commis. Il y a beaucoup trop de paramètre en jeu pour en tirer une réponse unique, même si c’est intellectuellement plus confortable. Au fond, j’en reviens toujours aux bases de l’analyse de la valeur : ne jamais formuler une solution sans garder la trace de la totalité du processus de décision. Vous pouvez bien concevoir la fourchette idéale, ça ne vous servira à rien si l’aliment ciblé peut être liquéfié et bu dans un verre (vous connaissez le « verre à dents » de Pierre Dac ?)… Alors, pour quelle raison (peut-être excellente) aviez vous choisi la fourchette, au départ ?

  2. « Les modèles de ce système sont la transparence du champ » dites vous. Même cela a été remis en cause il y a peu. La vague de froid qui s’achève a considérablement réduit l’autonomie des drones, limitant les capacités d’observation comme d’attaque. Et le sol gelé a rendu toute leur efficacité aux chars Abrams, habituellement peu appréciés des combattants sur le sol « mou » habituel : leur quasi invulnérabilité aux petits drones a joué à plein, l’incapacité de l’armée russe à communiquer avec leur artillerie a fait le reste. L’équipement disparate de l’armée ukrainienne, si souvent cité comme handicap, est devenu un avantage temporaire, avec des effets sur le terrain : remise en cause permanente et totale ! Oui, nous avons le plus grand besoin de nous inspirer, non pas de leurs méthodes, mais de leur logique d’optimisation permanente !

  3. « C’est ce qu’a fait l’Armée française avant la guerre de 1914-1918. Dans les années qui ont précédé la guerre, les militaires n’ont pas cessé d’expérimenter de nouvelles armes, de nouvelles technologies et de nouvelles formes organisationnelles. Rien de tout cela n’était officiel, ces expérimentations remettaient même la doctrine officielle en question, mais elles étaient tolérées…… »
    On est au cœur des problématiques françaises, et de ses failles conceptuelles. Le modèle français actuel à pilotage administratif centralisé , par l’accroissement constant de sa massivité et de sa cohérence, empêche justement l’expérimentation périphérique, jamais encouragée ni même tolérée. La solution doit venir du haut, lequel haut est courtisé pas des groupes de pression, y compris idéologiques, ce qui produit une théorie monolithique bientôt incluse dans une routine rassurante, jamais mise à l’épreuve par quelque manœuvre hedgehog que ce soit, et imperméable à tout influence, en particulier issue des alternances politiques.
    Les seules expériences novatrices sont celles des « task forces » (reconstruction de Notre Dame, J.O de Paris 2024) dérogeant au moule administratif habituel, mais sont les réussites ne paraissent entraîner aucune interrogation quant à la pertinence de ce moule.

    1. En fait c’est récent. Le rapport RAND sur Dassault expliquait justement que c’était une flexibilité de la maitrise d’ouvrage, couplé à des décisions assez proches de l’effectuation (tissus de compétences et de relation, travail avec ce qu’on a déjà…)
      https://www.rand.org/pubs/reports/R1148.html

      j’avais bavardé avec Grok sur ce thème, ca a fini en Ukraine
      https://grok.com/c/76ac7c2c-9498-491b-ae4a-20ca7603ada7?rid=e59e2927-d69f-41f1-8a0c-52dd5ed7822c
      La confiance, coté RH, coté sous-traitance, et coté Maitrise d’ouvrage, ca paye.

Laisser un commentaire