Quand l’incertitude devint inacceptable: Le moment Descartes

L’incertitude, c’est à dire l’indétermination de l’avenir, est presqu’universellement vécue comme un problème majeur aussi bien chez les philosophes que chez les hommes d’affaires et les politiques qui souhaitent, selon le mot fameux de Descartes, se « rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. » Or il n’en a pas toujours été ainsi. L’humanisme de la Renaissance, aux XVe et XVIe siècles, avait une attitude très différente, accueillant la complexité, la diversité et le chaos du monde avec intérêt. Tout change au XVIIe siècle, quand l’humanisme fait place au rationalisme. Pourquoi? La réponse à cette question est fournie par l’œuvre du philosophe Stephen Toulmin. Exploration.

Toulmin observe qu’avant 1600, les recherches théoriques étaient contrebalancées par des discussions concrètes, des questions pratiques, telles que les conditions spécifiques sur lesquelles il est moralement acceptable pour un souverain de lancer une guerre, ou pour un sujet de tuer un tyran. D’Erasme à Shakespeare et Montaigne, les écrits des humanistes de la Renaissance montraient une ouverture d’esprit et une tolérance sceptique, caractéristiques novatrices de cette nouvelle culture laïque. Nouvelle, pas entièrement cependant: Les érudits et les éducateurs médiévaux étaient en effet redevables d’une caractéristique cruciale de l’éthique, de la politique et de la rhétorique d’Aristote: la sensibilité au caractère ‘circonstanciel’ d’une question pratique. Dans une approche modeste typique de cette pensée, Montaigne soutenait ainsi qu’il valait mieux suspendre son jugement sur des questions de théorie générale et se concentrer sur l’accumulation d’une perspective riche. Les naturalistes se réjouissent ainsi de la profusion et de la diversité du monde qui se découvrent à cette époque notamment par les voyages et l’étude de la nature.

Montaigne, furieusement "moderne" (Source: Wikipedia)

Montaigne, furieusement « moderne » (Source: Wikipedia)

À partir de 1600, en revanche, la plupart des philosophes s’engagent dans des questions de théorie abstraite, universelle, à l’exclusion de ces questions concrètes. Là où Montaigne se réjouissait de la richesse du monde et de son ambiguïté, ceux qui sont à la recherche d’un modèle universel ne voient que chaos et confusion. La philosophie moderne met ainsi de côté toutes les questions relatives à l’argumentation – chez des personnes particulières dans des situations spécifiques, en traitant de cas concrets où diverses choses sont en jeu – en faveur de preuves qui peuvent être écrites et jugées écrites. Elle se déplace vers un plan stratosphérique supérieur, dans lequel la nature et l’éthique se conforment à des théories abstraites, intemporelles et universelles. Selon Toulmin, elle opère ainsi quatre changements fondamentaux et opère un virage à 180° par rapport à l’humanisme, dans une véritable contre-révolution:

  • La rhétorique, l’art du langage et de la discussion, qui était la façon de faire de la philosophie, laisse la place à la logique formelle;
  • la discussion des cas particuliers laisse la place aux principes généraux;
  • La diversité concrète laisse la place aux axiomes abstraits;
  • Le transitoire laisse la place à l’intemporel.

Qu’est-ce qui explique ce changement? C’est ici que la thèse de Toulmin est intéressante. Il commence par rappeler le contexte historique. La Réforme prend de l’ampleur depuis le début du XVIe Siècle et le conflit menace de dégénérer. Dans le contexte, le Roi Henri IV, protestant converti au catholicisme pour accéder au pouvoir, mène une politique mesurée, tâchant de concilier les deux partis, ce qui lui vaut naturellement d’être très critiqué. Il considère  que l’on peut être honnêtement catholique ou protestant et pour autant être un sujet loyal du Royaume. Face aux exigences de choix clairs, il défend une solution de compromis qui dissocie les loyautés nationales des affiliations religieuses. L’attitude pragmatique d’Henri IV en politique rappelle celle de Montaigne dans le domaine intellectuel, et ce n’est pas un hasard: les deux sont proches. Henri ne laisse pas plus le dogmatisme doctrinal dépasser le pragmatisme politique que Montaigne ne laisse le dogmatisme philosophique surpasser le témoignage de l’expérience familière. Les deux hommes placent des revendications expérientielles modestes au-dessus des demandes fanatiques de la loyauté doctrinale, et sont ainsi (dans le vrai sens) des sceptiques.

Mais Henri IV est assassiné le 14 mai 1610. L’événement crée une onde de choc considérable dans toute l’Europe. Ce que les gens y voient, selon Toulmin, c’est qu’une politique de tolérance religieuse a été tentée, et a échoué. Après Henri, elle n’a plus aucune chance. Le débat intellectuel entre les réformateurs protestants et leurs opposants de la Contre-Réforme prend fin, et il n’y a plus d’alternative à l’épée et à la torche. Chacun durcit ses positions et le conflit éclate finalement en 1618. Ce sera la guerre de 30 ans et elle dévastera l’Europe, laissant derrière elle un champ de ruines. Au cours des hostilités, il apparaît très vite assez vain d’essayer de « prouver » par le glaive que son camp a raison sur une question de foi, mais les deux partis sont pris dans un engrenage infernal et la situation échappe à tout contrôle.

Plus la guerre se développe dans sa brutalité, les massacres succédant aux massacres, plus les partisans de chaque système religieux cherchent un moyen de prouver que leur doctrine est la bonne. La prudence et la modestie de Montaigne sont devenues inacceptables, caduques: l’heure est à la clarté, à la vérité universelle. Si l’incertitude, l’ambiguïté et l’acceptation du pluralisme humaniste n’ont conduit en pratique qu’à une intensification de la guerre religieuse, alors il est temps de découvrir un moyen rationnel de démontrer l’exactitude ou l’inexactitude essentielles des doctrines philosophiques, scientifiques ou théologiques. Ce que la guerre ne peut pas trancher, sans pour autant qu’on sache l’arrêter, c’est à la « science » de le faire.

L’époque appelle alors les hommes d’esprit à proposer un moyen d’accéder à la vérité, une vérité qui ne puisse être contestée, sur la base de laquelle la société puisse se reconstruire. Pour cela il faut que cette vérité soit indépendante des contingences humaines dont on voit ce dont elles sont capables. Il faut s’abstraire de ce monde réel de passions qui ne produit que du sang. Et c’est Descartes qui va répondre à cet appel.

Descartes persuade son époque de renoncer à des champs d’études comme l’ethnographie, l’histoire ou la poésie, riches en contenu et en contexte, et de se concentrer exclusivement sur des champs abstraits et décontextualisés comme la géométrie, la dynamique et l’épistémologie. Son espoir, et celui de ses successeurs, est de ramener au final tous les sujets au champ d’une certaine théorie formelle.

Il en résulte le passage d’un style de philosophie qui tient également compte des questions de la pratique locale et temporelle et de la théorie universelle et intemporelle, à celui qui où seule cette dernière a droit de cité dans la « nouvelle philosophie ».

Descartes n’est donc pas tant l’assassin de l’humanisme, mort en 1618, que son fossoyeur. Contrairement à son image de philosophe détaché des contingences matérielles, sa philosophie répond à une demande sociale pressante, la quête de la certitude, qui naît de temps troublés. Mais son impact est majeur. Il marque le passage d’une époque où l’incertitude et l’ambiguïté étaient vues comme une source de richesse et de jouissance à une époque où elles sont sources de tous les maux. Il en modifiera jusqu’à la conception-même du monde et de la société, l’ensemble étant vu comme un système, Dieu régnant sur le monde, le Roi sur les hommes (le « Roi-Soleil »!), le mari sur sa femme, le noble sur le paysan, etc. Dès lors, la voie est ouverte pour une pensée qui n’aura de cesse de produire des outils visant à réduire l’incertitude, soit en ramenant tout à une série d’équations, soit en essayant de planifier, et séparant nettement le domaine de la pensée du domaine des passions humaines.

Quête futile mais désespérée que de supprimer l’incertitude… il faudra des siècles pour que celle-ci soit à nouveau reconnue comme une caractéristique essentielle et féconde de notre environnement, celle qui est la source du profit capitaliste (rémunération du jugement face à l’incertitude montré par Frank Knight) mais plus généralement de la liberté: avec l’incertitude, le monde n’est plus déterministe, et le champ de l’action humaine s’ouvre, sans limite. Il nous faut sans doute relire Montaigne, furieusement « moderne », et réapprendre à aimer l’incertitude.

L’ouvrage de Stephen Toulmin: Cosmopolis (en anglais seulement). Sur l’incertitude et les travaux de Frank Knight, lire mon article ici. Sur Montaigne, on peut lire le chapitre 3 de l’histoire de la philosophie de Jean-François Revel ici. Mieux encore, on pourra lire les Essais, en version française modernisée, avec un plaisir de fin gourmet, ici.

On me signale aussi l’ouvrage de Paul Feyerabend « Conquest of Abundance: A Tale of Abstraction versus the Richness of Being » qui défend la même idée d’une opposition entre l’abstraction et la richesse de la vie, mais je n’ai pas lu l’ouvrage.

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11 réponses à “Quand l’incertitude devint inacceptable: Le moment Descartes

  1. Damien Cailliau

    Merci pour ce nouvel article,
    En fait, déterministe ou pas, on sait que le monde est « par essence » indéterminable (théorème d’incomplétude de Gödel).
    Ce que je retiens de votre propos serait : embrassons donc le chaos, chacune de nos actions ayant un impact, et adaptons, toujours, nos actions à la réalité.
    Dit autrement, avoir un plan A, un plan B, un plan C, certes, mais surtout une aptitude à en créer d’autres, au fil de l’eau, selon les circonstances ; le tout doublé d’un regard clair et modeste, et d’une volonté courageuse de s’adapter en permanence.
    Dans la nature, comme dans la vie, comme dans les affaires, à la fin, c’est toujours Darwin qui gagne ?

  2. Merci pour nous livrer ce morceau d’histoire. Pour embrasser le(s) futur(s) il faut bien comprendre le passé et ses enseignements pour mieux s’en détacher.
    On dit qu’il y a 3 sortes de personnes : celles qui créent le changement (et de fait réduisent une part de l’incertitude ?), celles qui regardent le changement se produire et celles qui disent « Qu’est-ce qui s’est passé ? ».
    Avec l’expérience, il parait bon d’être de moins en moins cartésien, de plus en plus adaptable et par-dessus tout de rester humble (ça aide à désapprendre).

  3. « Quête futile mais désespérée que de supprimer l’incertitude », merci de ce rappel par l’histoire et Ö combien nécessaire de rappeler et rappeler encore que l’incertitude est le cadre originel de la vie, du début à la fin…L’époque moderne, du règne de la quantité, cherche à nous le faire oublier voire à nous faire croire au contraire.
    Je vous renvoie aussi au livre « Penser le risque : Apprendre à vivre dans l’incertitude » de Gerd Gigerenzer qui montre que la statistique se révèle très incertaine…et ce sont bien dans ces conditions que l’entrepreneur apprendra à « surfer » sur l’incertitude, en en faisant une allié, là ou d’autre la combatte…en toute futilié…CQFD ;-))). MERCI !

  4. Je vous recommande le Traité de l’efficacité qui compare adroitement la notion de réalité modèle européen à celle malléable et mouvante asiatique. Je pense que cela approfondirait certains notions que vous effleurez dans cet article.

    Celà dit c’est toujours un plaisir de vous lire.

  5. Un peut trop déterministe (et justement trop théorique). Ça fait un peu thèse marxiste de l’idéologie comme reflet. Les théories sont plus autonomes. C’est vrai que la coupure empirisme/théorie est une opposition constitutive de la pensée actuelle. Mais la réalité du phénomène de préférence pour la théorie est beaucoup plus récente (avec Popper en particulier et l’économie mathématisée). Il ne faut pas oublier que les sciences humaines, plus empiriques, sont nées aux 18e et 19e.

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  9. Bonjour M. Silberzahn,
    Je vous lis depuis quelques années et c’est toujours plaisant.
    Dans le cas de votre recension de la théorie de S.Toulmin, cela m’a obligé à aller dépoussiérer mon vieux Discours de la méthode en même temps que je me replongeais dans un ou deux segment des Essais. Car finalement vous citez les deux auteurs, l’un passé à la postérité comme le rationaliste mécaniste suprême et l’autre comme le gentil « philosophe sans système » explorant les limites de la rhétorique (cf N.Malebranche et M.Guéroult).
    De fil en aiguille, il m’a fallu revenir sur la doctrine métaphysique de R.Descartes de la création des vérités éternelles qui établit que l’incompréhensibilité humaine de l’action divine ne saurait dépendre de la perception du monde réel quand prévalent les fictions des mondes possibles.
    En fait, Descartes résout l’incertitude en acceptant de restreindre le champ de ses investigations et conclusions à la sphère qui lui est accessible : il restreint son périmètre d’étude à la capacité de ses capteurs et accepte une posture tactique, ou au mieux opératique, en abandonnant à un échelon plus informé la conception stratégique.
    Pourquoi cette longue causerie sur des éléments connus de tous et qui intéresseront peu ?
    Parce que, en cheminant de Toulmin à Descartes, j’ai personnellement fini sur la question de l’intelligence économique et à la guerre de l’information.
    Parce que notre propre contexte contemporain, cette temporalité sur laquelle repose toute la finesse de la méthodologie de S.Toulmin, notre propre contexte est celui d’une polémique sur une possible « post-vérité ».
    Que le terme soit juste ou galvaudé, peu importe : importe bien plus le fait que cette polémique présente de fortes analogies avec les disputations philosophiques pré-Descartes. Serions-nous en train de revenir en amont des doctrines rationalistes et systémistes ? L’invocation de « faits alternatifs » serait-elle une forme d’interrogation des univers possibles auxquels l’entendement limité de nous-même et de nos outils médiatiques nous aurait condamné quand d’autres « spéculateurs » verraient plus clairs, ou tout du moins, n’auraient pas tort ?
    Comme vous l’exprimiez en fin de billet, l’incertitude serait « à nouveau [depuis quelques décennies] reconnue comme une caractéristique essentielle et féconde de notre environnement ». Arbre ou forêt ? Un glissement important est en train d’intervenir, et comme tous les glissements, il connaîtra un point critique au sens Leibnizien où un emballement surviendra et on nous rebattra encore les oreilles avec une fable de surprise stratégique. Je viens de me procurer le petit ouvrage de O.Schmitt « Pourquoi Poutine est notre allié ? » qui semble être une illustration, dans les dynamiques croisées des opinions domestiques et des RelInt, de la fécondité d’un tel glissement./.
    Bien respectueusement,
    Colin./.

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