Pour une raison étrange, il circule de nombreuses idées reçues, ou mythes, à propos de l’entrepreneuriat et de l’innovation. Ce n’est pas juste un problème de folklore; Y souscrire empêche beaucoup de personnes talentueuses de se lancer. Ces mythes sont nombreux, mais les plus courants sont le rapport au risque, l’exigence de vision, l’impératif de prévision et la dimension héroïque prêtée aux entrepreneurs.
Examinons ces mythes pour rétablir quelques vérités plus prosaïques…
Mythe #1: Les entrepreneurs aiment le risque. On dépeint souvent les entrepreneurs comme aimant prendre des risques. Qui, en effet, est capable d’abandonner son travail et de tout risquer pour se lancer dans une aventure bien incertaine? De travailler pendant des mois, voire plus, sans salaire, sans protection sociale, pour lancer une entreprise qui a toutes les chances de ne pas décoller (on répète à l’envi que 50% des nouvelles entreprises ne franchissent pas la cinquième année). Or un tel lieu commun ne résiste pas à l’examen. Des années de recherches ont montré que les entrepreneurs ne sont pas attirés par le risques, il n’aiment pas particulièrement en prendre; ils acceptent d’en prendre, ce qui est différent. Et ce-faisant, ils cherchent à le limiter. Le cascadeur Rémy Julienne a dit un jour: « Mon métier c’est de réduire les risques. » Les entrepreneurs font pareil. D’une part, les entrepreneurs procèdent souvent par petites touches: ils essaient quelque chose et poursuivent si ça marche, encourant une « perte acceptable » dans la foulée. Vraiment, consacrer quelques mois à un projet entrepreneurial, est-ce si risqué que cela? En outre, une telle expérience est de plus en plus valorisée dans les entreprises, ce qui est important si l’entrepreneur rejoint le marché du travail après un échec. Par ailleurs, le monde du travail se précarise, qui pense réellement qu’avoir un emploi dans une grande entreprise, où l’on est à la merci d’un coup de bourse ou d’une délocalisation, est moins risqué que dans une petite entreprise où l’on a beaucoup plus de prise sur les décisions? Enfin, les recherches montrent que ce n’est pas le risque que manipulent les entrepreneurs, mais l’incertitude, propre aux marchés nouveaux.
Mythe #2: Les entrepreneurs sont des visionnaires. L’entrepreneur, c’est celui qui développe une vision et qui s’obstine à la réaliser, bravant tous les obstacles, ignorant les critiques, convertissant un à un les sceptiques. La démarche entrepreneuriale est une épopée opposant celui qui sait, l’entrepreneur, à ceux qui ne savent pas, les autres. Or s’il existe bien des entrepreneurs visionnaires, ils sont peu nombreux – d’ailleurs les livres citent toujours les mêmes – et souvent, lorsqu’on gratte un peu, ils n’étaient pas si visionnaires que cela. Sam Walton, inventeur du supermarché et fondateur de Wal-Mart, avait coutume de dire à propos de sa vision: « Comme toutes les idées de génie, elle a mis vingt ans à mûrir! » Les entrepreneurs sont parfois visionnaires, mais cette vision se développe souvent au fur et à mesure de leur action, elle est construite par les rencontres et les partenaires. Elle existe très rarement au début de l’aventure entrepreneuriale, et en tout cas ce n’est pas nécessaire.
Mythe #3: Les entrepreneurs sont experts en prévision. L’entrepreneur, c’est celui qui fait preuve de vision, qui est capable de détecter une tendance que tout le monde néglige, qui devine vers où va le monde. Il est alerte et comprend mieux son environnement. Sur cette base, il peut démarrer une entreprise qui tirera parti de sa vision. Or aucune étude ne confirme cela. Les entrepreneurs ne sont pas plus visionnaires que vous et moi (enfin vous je ne sais pas, mais moi…) Bien sûr quand on interroge ceux qui ont réussi, ils ont tendance à dépeindre leurs débuts comme celui d’un éclair de génie. La réalité est souvent beaucoup plus prosaïque. Les entrepreneurs ne cherchent pas à prédire l’avenir, ils le construisent.
Mythe #4: Les entrepreneurs sont des super-héros. On ne compte pas les articles dépeignant « l’entrepreneur-héro », essayant de comprendre ce qui rend les entrepreneurs spéciaux. On les décrit dotés de caractéristiques psychologiques supérieures, alertes aux opportunités de leur environnement, créatifs, dynamiques, intelligents, faisant preuve de leadership, etc. Le problème, c’est qu’aucune de ces études théoriques n’est vérifiée dans la réalité. Ce qu’on observe au contraire c’est les entrepreneurs n’ont aucune caractéristique distinctive. Rien! Comme le dit Saras Sarasvathy, chercheuse à l’origine des recherches sur l’Effectuation: « Les entrepreneurs ne sont pas plus différents de vous et moi qu’un astronaute ou qu’un comptable. » Ce qui rend l’entrepreneur spécial, ce n’est pas ce qu’il est, mais ce qu’il fait, et surtout comment il le fait. Ce qui est spécial, c’est l’entrepreneuriat en tant qu’activité, mais cette activité est pratiquée par toutes sortes de gens, dans toutes sortes de situations. Certains sont timides, d’autres sont à l’aise en public. Certains sont des leaders, d’autres fins organisateurs. Certains sont visionnaires, d’autres débrouillards, etc.
En substance, l’entrepreneuriat, c’est comme toute autre activité: elle a ses spécificités, ses méthodes; chacun peut les apprendre, et les appliquer avec plus ou moins de succès. Tout le monde ne s’y adonne pas, mais l’entrepreneuriat c’est pour tout le monde.
Pour en savoir plus sur l’Effectuation, lire mon article introductif ou mon livre d’introduction à l’effectuation. Pour des portraits d’entrepreneurs, voir: L’entrepreneuriat pour tous: la belle histoire de madame Tao; Tout entrepreneuriat est social: l’histoire de Josiah Wedgwood.
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10 réflexions au sujet de « Risque, vision, prévision et héroïsme: Quatre mythes de l’entrepreneuriat »
A reblogué ceci sur Le Blog d'Hélène Ferrariet a ajouté:
Voilà une version très intéressante des quatre mythes de l’entrepreneuriat. A bientôt, Hélène