Les meilleures leçons de management ne se trouvent pas toujours dans les livres … de management. Parfois, la littérature offre des perspectives bien plus riches. C’est le cas de Kim, le roman de Rudyard Kipling, paru il y a plus d’un siècle. Il y est question de tracer sa voie dans un monde complexe et incertain.

L’histoire se déroule en Inde à la fin du XIXe siècle et suit les aventures d’un jeune garçon nommé Kim, qui est orphelin et vit dans les rues de Lahore. Kim est un personnage complexe, qui navigue entre les mondes indien et britannique, et qui est impliqué dans des intrigues d’espionnage et de découverte de soi. Le roman débute lorsqu’une vieille prophétie, que Kim n’a jamais oubliée, se réalise: un régiment irlandais s’installe près de là où il vit et il est recruté comme agent. Il découvre à cette occasion qu’il s’appelle en fait Kimberly O’Hara, et que son père était soldat de ce régiment. Il est donc Irlandais, mais a toujours vécu comme un Indien. Grâce à son intelligence, il permettra de déjouer les plans d’agents russes qui combattent l’influence anglaise dans la région.
Navigateur de cultures
Kim est à la fois indien et britannique, et il navigue entre ces deux cultures avec une grande facilité. Le roman explore les défis et les complexités de l’identité culturelle, et montre comment les individus peuvent trouver leur propre voie en intégrant différentes parties de leur héritage en échappant aux cases strictement définies. Il en résulte une forme de fluidité qui est la marque de Kim, aussi à l’aise face à un colonel britannique que face à une marchande de légumes de Lahore qui ne s’en laisse pas compter. Le monde colonial était un monde de séparation, chacun de son côté, avec un minimum d’interaction; un monde pyramidal, avec les colons en haut, et la population en bas; un monde de silence, avec un minimum de paroles: on donnait des instructions, et on attendait qu’elles soient exécutées. Le monde de Kim est au contraire un monde d’intimité, beaucoup plus égalitaire. Pour Kim, un colonel anglais, un lama ou une marchande de légumes sont trois humains intéressants. C’est un monde du verbe: on parle sans arrêt. On se jauge. On négocie car entre égaux on ne peut rien imposer par la force. Kim trouve sa voie non parce qu’il dispose d’une autorité formelle, mais parce qu’il sait comment fonctionnent les choses mais aussi et surtout comment fonctionnent les gens. Il obtient ce qu’il veut parce qu’il sait leur parler, quelle que soit leur condition sans aucun a priori ni jugement, et il sait leur parler parce qu’il les connaît depuis toujours. Il est dans la réalité; il en fait partie. Il prospère dans un monde dans lequel un colon ne survivrait pas trois jours sans faire appel à une autorité supérieure.
Bien que Kipling ait été accusé d’être un héraut de l’impérialisme britannique, Kim offre de ce dernier une vision nuancée. Les tensions et les conflits entre les colons britanniques et les indigènes indiens, ainsi que les injustices et les abus de pouvoir sont manifestes. Les colons sont loin d’y avoir le beau rôle, et le jeu ambigu de Kim suggère une certaine prise de distance de l’auteur sur le sujet. D’ailleurs, le fait que les personnages soient parties prenantes de ce qui est décrit comme un « grand jeu » suggère bien une forme de futilité de l’exercice, à moins qu’il ne s’agisse d’une métaphore pour la réalité dont il faut comprendre les règles?
Kim offre une représentation riche et non dénuée d’affection de la société indienne de l’époque, avec ses diverses castes, religions et cultures. Le roman montre comment ces différentes facettes de la société interagissent et coexistent, et met en lumière les défis mais aussi les opportunités de la diversité de tout milieu humain pour peu qu’on y prête une sincère attention. Kim joue remarquablement de cette diversité qu’il maîtrise parfaitement. Ce qui frappe chez lui est cette forme de joie à en jouer, à la traiter comme une matière première et non comme une contrainte pesante dont il faudrait s’affranchir.
Il a d’ailleurs une capacité innée à lire les émotions, les motivations et les intentions. Il comprend ce qui motive les différents personnages, de la quête spirituelle du lama dont il est le disciple aux ambitions des officiers britanniques, en passant par la ruse des espions. Il passe sans difficulté d’une culture à l’autre et d’une classe sociale à l’autre, car il est à la fois mendiant, étudiant britannique, disciple de son lama et agent secret. Il gagne ainsi la confiance et la loyauté de personnes très différentes. Elles le respectent parce qu’il comprend et respecte leurs points de vue et qu’il sait parler leur langage. Son succès n’est donc pas dû à la force, il n’est qu’un mendiant, mais à sa capacité à comprendre les gens, à s’adapter à eux et à les influencer subtilement mais puissamment.
Leçons de management
Kim est une œuvre qui continue de résonner aujourd’hui, car elle offre des perspectives précieuses sur les défis et les complexités de toute société humaine. Sans aller jusqu’à recommander de devenir mendiant, elle peut cependant inspirer le monde du management, mais aussi de l’entrepreneuriat, par ce qu’elle met en avant: une posture d’ouverture d’esprit, une absence de jugement, une lucidité sur le monde, une intelligence pratique, une capacité d’influence sans recours à la force, un intérêt sincère pour les gens quelle que soit leur position sociale ou leur culture, et par-dessus tout: une immersion joyeuse dans le maelstrom de la réalité.
✚ Sur le lien avec la réalité, lire mon article précédent: Stratégie: Le dirigeant doit-il se concentrer sur la vision et ignorer la « tuyauterie »? et Pourquoi les solutions catégoriques ne permettent pas de résoudre les problèmes complexes.
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🇬🇧 Une version en anglais de cet article est disponible ici
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Une réflexion au sujet de « Kim ou les leçons de management d’un roman pour des temps incertains »