Quand nos croyances sont une source d’enfermement: la (vraie) leçon de l’esprit MAGA

Dans un monde idéal, la présentation de faits objectifs devrait naturellement amener les individus à réviser leurs croyances. Pourtant, l’expérience nous montre une réalité bien différente : nos croyances et nos opinions, même absurdes, sont une source d’enfermement et nous restons souvent inébranlables face aux preuves contraires. La base électorale MAGA (Make America Great Again) de Donald Trump est un cas d’école extrême qui fascine les chercheurs. Mais comme toujours, il y a un « mais » et la leçon n’est pas celle qu’on croit…

Un article très intéressant (Inside the MAGA mind) s’est plongé dans la mentalité des électeurs de Donald Trump, et en particulier de son groupe d’ardents supporters, les MAGA. L’un des phénomènes les plus surprenants les concernant est leur capacité à croire des choses manifestement fausses, voire franchement absurdes. Aucune correction factuelle, aucun rapport d’enquête, aucune dénonciation des travers de leur candidat ne peut ébranler leur dévotion. Il ne s’agit pas d’une simple ignorance. Ils ne sont pas simplement mal informés; ils sont désinformés.

Pour l’article, ce phénomène s’explique par plusieurs mécanismes psychologiques profondément ancrés dans notre fonctionnement cognitif. Nous avons tendance à privilégier les informations qui confortent nos convictions préexistantes, c’est à dire nos modèles mentaux, et à dévaloriser celles qui les contredisent. Nous filtrons activement les faits, accordant plus de crédit à ceux qui s’alignent avec notre vision du monde. Nos modèles sont conçus comme une protection contre le chaos en nous donnant une lecture du monde qui nous satisfait. Tout fait qui vient fragiliser cette lecture est rejeté, il en va de notre survie psychique.

Une croyance, même fausse, est très utile, car elle donne une apparence logique et rationnelle aux préjugés. Par exemple, durant la campagne, Trump a accusé les immigrants haïtiens de manger les chiens des Américains. Cette accusation ne reposait sur rien, évidemment, mais elle a été reprise en boucle par le courant MAGA. Y souscrire me permet de détester les Haïtiens tout en se convainquant que ce n’est pas par racisme, mais pour une bonne raison. Donc on se sent rationnel.

L’identité sociale joue également un rôle crucial. Un groupe est toujours unifié autour de croyances. Remettre en question ces croyances reviendrait à fragiliser notre position au sein de ce groupe, provoquant un inconfort psychologique significatif et une mise en danger. Si mes amis disent eux aussi que les Haïtiens mangent les chiens, je suis conforté dans ma pensée et mon groupe est unifié autour d’un ennemi commun. Autrement dit, une croyance, même absurde, fournit une sécurité psychologique: je suis rationnel, j’ai raison de ressentir mes émotions, et je ne suis pas seul; nous formons un groupe qui doit se défendre contre les autres. Cela pointe sur une leçon très importante de la psychologie, qui est que la croyance est un phénomène social. Les faits contradictoires ne changent pas une croyance solidement ancrée si notre identité sociale en dépend.

L’enfermement dans les croyances pour tous

Mais la leçon la plus importante de l’article n’est pas là. Elle réside dans ce qu’il ne dit pas, ou dans ce qu’il suppose… c’est à dire dans les croyances de l’auteur. Car celui-ci n’échappe en effet pas, lui non plus, à l’enfermement. Premièrement, il suppose que déterminer si une croyance est absurde ou pas est évident. Or c’est souvent un jugement de valeur. Croire que les Haïtiens mangent des chiens est certainement absurde, mais croire que le système économique ne vous est pas favorable ne l’est pas. Autrement dit, toute croyance a un degré de fondement plus ou moins solide, et un peu de nuance en la matière serait bienvenu.

Deuxièmement, l’auteur suppose que seuls les MAGA ont des croyances absurdes. Il ignore les croyances tout aussi solides tenues par les démocrates. Chaque camp a ses loyalistes enfermés dans leurs croyances extrêmes. Ce n’est, hélas, pas un privilège d’extrême droite. La gauche a également une longue histoire d’enfermement dans des croyances absurdes, comme on a pu le voir en URSS sous Staline, en Chine sous Mao ou encore aujourd’hui. Certes, certaines croyances des MAGA sont plus extrêmes et plus bizarres, de loin, mais cela ne change rien. La recherche sur la désinformation politique suggère d’ailleurs que les deux côtés extrêmes de l’échiquier politique montrent une résistance aux faits dérangeants. Il s’agit moins d’une opposition droite-gauche que d’une opposition modéré-extrême. D’où une erreur de grille de lecture, c’est à dire de modèle mental de l’auteur.

Troisièmement, l’auteur ignore que les croyances d’un camp sont également le produit des actions de l’autre camp, et que les deux se renforcent mutuellement de façon dialectique. S’intéresser au phénomène MAGA sans prendre en compte l’évolution sociologique et les courants de pensée du côté démocrate, c’est un peu comme étudier la marche en ne regardant qu’une seule jambe.

La paille, la poutre…

De façon très involontaire, et très inconsciente, l’article est en fait la démonstration que tout le monde a ses enfermements, l’auteur compris qui se veut très rationnel. Car « les gens » enfermés dans des croyances stupides, c’est aussi nous, à des degrés divers. Pour ne prendre qu’un exemple, 28% des Français croiraient à l’astrologie. Je rencontre tous les jours des gens qui sont coincés dans des croyances que je trouve absurdes. Bien que je sois persuadé du contraire, je suis probablement moi aussi, oui même moi (hi hi hi), prisonnier de telles croyances. Le problème n’est donc pas tant l’enfermement que penser que seuls « les autres » sont enfermés et la certitude d’avoir raison. La paille, la poutre, tout ça…

Le phénomène MAGA est certainement fascinant sur le plan de la psychologie sociale et nous interpelle fortement sur la capacité d’un groupe à croire des choses absurdes. Mais on gagnerait à faire des études plus sérieuses que simplement basées sur des préjugés inconscients pour véritablement en comprendre les ressorts. Là comme ailleurs, si l’on veut se donner la capacité de comprendre un phénomène qui nous semble étrange, nous devons nous méfier de nos préjugés. Cela suppose une posture d’ouverture propre à la science qui exige d’énoncer ses hypothèses avant de lancer une étude. Ne pas faire cela, c’est contribuer à renforcer l’enfermement que l’on prétend dénoncer.

🇬🇧 Une version en anglais de cet article est disponible ici.

✚ Sur le sujet de l’enfermement dans ses modèles, voire mon article précédent: Comment les modèles mentaux bloquent l’innovation: Le cas de la maladie d’Alzheimer.

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7 réflexions au sujet de « Quand nos croyances sont une source d’enfermement: la (vraie) leçon de l’esprit MAGA »

  1. Il y a un « Esprit MAGA » dans un article récent de Libération, affirmant que le Réchauffement Climatique provoquait une augmentation des excisions en Afrique. Hypothèse sans études ou enquêtes scientifiques, évidemment. Mais surtout volonté non affichée d’éliminer une autre hypothèse, celle là vérifiée : l’existence d’un patriarcat et d’un machisme incontestables en Afrique (et ailleurs), avec son corollaire inévitable: la soumission des femmes. Un esprit borné et fermé peut en effet se cacher derrière une posture (publication, par ex) se proclamant elle-même (étiquette) ouverte. C’est l’exemple type du journalisme « Magaration ».

  2. Bonjour. Je suis nouveau lecteur, et je me réjouis d’avoir découvert votre fil d’articles : enfin un souffle de raison et d’analyse critique dans notre univers de postures et de croyances manichéenes et auto justifiées… Je suis psychosociologue (à la retraite) et j’anime un « café psy » ou j’ai déjà présenté une séance sur les biais cognitifs, et une prochaine sur la théorie de la dissonance cognitive !
    Votre article est une superbe illustration de cette dernière théorie, même si son label n’apparaît pas dans le corps de l’article. L’auto justification des croyances erronées par encore plus d’engagement, la rationalisation a tout prix par évitement du questionnement sur les incohérences… Tout y est, y compris l’invitation à se questionner soi même sur nos croyances et nos opinions pour ne pas oublier la poutre dans nos yeux !
    M’autorisez vous a faite connaître votre article pour illustrer mon prochain exposé sur la DC ? Il est pour moi une occasion concrète et factuelle pour montrer combien cette théorie (une des rares théories « predictives » que nous ayons en sciences humaines) est vivante et explicative de bien des phénomènes de l’actualité politique et sociale.
    Je rêve d’un jour, sans doute lointain, où nos politiques, analystes, journalistes, leaders d’opinion… auront une connaissance aussi afutée en sciences humaines (particulièrement psychologie et psychosociologie) qu’en économie ou finance…! Peut être pourront ils alors nous aider à mieux regarder le monde et le contexte qui nous entoure et façonne notre mode de pensée.
    Merci pour ce regard.
    Didier C.

  3. Assez basique mais bon à répéter. De même que rappeler aux électeurs, lecteurs et manifestants que les opinions ne sont pas des réalités, autrement que parce qu’elles ont été émises et possiblement enregistrées durablement de manière irréfutable.

  4. Il nous manque en effet les études sur les croyances des foules qui deviennent majoritaires et se mettent à influencer le cours des évènements. La tulipe noire, la guerre de 14… Le rêve des démiurges, et certains y arrivent.

    Historiquement, l’effondrement de ces bulles peut prendre du temps, hélas.

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