Défendre la science? Et si les universités commençaient par balayer devant leur porte?

Avec le slogan « Stand up for science », des marches ont été organisées le 7 mars dernier pour défendre la science comme pilier de la démocratie. Ces manifestations visaient à protester contre les coupes budgétaires et les licenciements massifs dans les organismes américains et les universités, décidés par la nouvelle administration Trump. Aucune institution, même parmi les plus prestigieuses, ne semble épargnée par cette vague de répression. Pourtant, les institutions universitaires ne sont pas de simples victimes innocentes. Elles portent une lourde part de responsabilité dans la crise de légitimité qu’elles traversent, ayant depuis longtemps oublié l’idéal de vérité pour se mettre service de causes idéologiques.

« Nous ne déclinons pas parce que les barbares nous envahissent. Les barbares nous envahissent parce que nous déclinons. » — Arnold Toynbee.

Rien n’illustre mieux la dérive de l’université, en particulier anglo-saxonne, que cette annonce de poste récente pour un professeur de sciences politiques à l’Université de Manchester : « Le candidat retenu sera intégré au groupe Économie politique mondiale, dont les membres explorent des questions clés sur la dynamique du capitalisme mondial, telles que : comment ce système dépend-il et reproduit-il les inégalités liées à la race, au genre, à la sexualité, à la classe et à la géographie ? Quelles sont les causes de ses crises ? Quelles idéologies le soutiennent et rendent la résistance à son pouvoir si difficile ? Quelles formes de résistance émergent et quelles alternatives sociétales envisagent-elles ? Comment le capitalisme contribue-t-il à l’insoutenabilité écologique ? »

Avec une telle feuille de route, l’orientation de la recherche est clairement biaisée. Les conclusions sont prévisibles, et les hypothèses alternatives sont exclues d’emblée. Comment un « chercheur » recruté sur de tels critères peut-il prétendre à une quelconque crédibilité scientifique ? Peut-on réellement le considérer comme un défenseur crédible de la science ? Ce que l’on cherche ici, ce n’est pas un scientifique, mais un militant partageant la vision idéologique des recruteurs. « Stand up for science » ? La bonne blague. Et cette fiche de poste est tout à faire représentative de pratiques courantes explicites ou implicites dans les universités occidentales.

Oui, la science est attaquée, et c’est très grave, mais le véritable problème n’est pas que l’administration Trump s’en prenne à elle. Le problème est qu’elle puisse attaquer les institutions scientifiques sans que personne ne se sente réellement motivé pour les défendre. Et si personne ne souhaite les défendre, c’est parce qu’elles ont perdu leur légitimité. Depuis des années, elles ont promu des théories non scientifiques douteuses, voire franchement foireuses (wokisme), confondu science et politique, et mis la recherche au service de causes militantes. Dans le même temps, elles ont écarté des chercheurs ne partageant pas ces causes, soutenu des manifestations antisémites sur leurs campus, discriminé des candidats sur des bases raciales, et nommé à des postes de direction des individus ayant plagié leurs doctorats sans en subir les conséquences. « Stand up for science » ? Autre blague.

Les scientifiques ont raison de rappeler que la science, qui a pour mission de rechercher la vérité, est un pilier de la démocratie. Mais ils doivent aussi reconnaître que de nombreuses institutions prétendant la servir ont trahi cette mission. Il est légitime que la société leur demande des comptes. Elles sont les premières responsables de la situation actuelle, même si cela ne justifie en rien les décisions catastrophiques de l’administration Trump.

Certaines universités commencent à le reconnaître, plus ou moins volontairement, et s’engagent à pratiquer une neutralité institutionnelle, c’est-à-dire à ne plus prendre position sur les questions politiques. C’est un progrès, mais cela ne suffira pas. C’est tout un système, construit et alimenté au service de causes politiques, qu’il faut remettre en question si les universités veulent avoir une chance de regagner leur légitimité. Tant que cela ne sera pas fait – et cela prendra des années – les attaques de Trump porteront, car elles auront une certaine justification et seront soutenues par une partie de la population.

🇬🇧 Une version en anglais de cet article est disponible ici

✚ Sur le même sujet, voire mon article précédent: L’autodestruction des universités américaines, et pourquoi c’est important pour nous.

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12 réflexions au sujet de « Défendre la science? Et si les universités commençaient par balayer devant leur porte? »

  1. Petit détail dans cette affaire de soutien aux dits « scientifiques » américains : il ne faudrait pas, non plus, que la France soit l’Idiote Utile de Trump et s’engage à financer en priorité, à la place des USA, des chercheurs américains qui retourneront chez eux après avoir consommé des finances publiques qui sont déjà restreintes (bien avant l’arrivée de Trump) pour les universités et chercheurs français…

  2. Je ne suis pas d’accord non plus avec cet article : l’attaque frontale des universités sur leurs recherches est bien une attaque contre la science : par exemple, sur le poste que vous citez, « le capitalisme contribue-t-il à l’insoutenabilité écologique » (mais ça vaut sur les autres thèmes évoqués) est une recherche.
    En science, vous émettez une hypothèse basée sur des observations, vous mettez en place des expériences ou des modèles pour les infirmer ou les confirmer, vous diffusez par voie de presse scientifique vos recherches pour que d’autres vous infirme ou confirme… Nier tout lien entre capitalisme et insoutenabilité écologique d’emblée, c’est… militant. Si vous apportez la preuve que ce lien est faux, alors oui, votre critique est scientifique.

    De plus, les sciences humaines, qui sont souvent des remises en cause de la société, ne sont pas les seules à être attaquées : les sciences dures comme l’étude du climat, l’étude des océans, la médecine (en nommant un anti-vaccins au ministère de la santé US, on ne peut pas dire qu’elle n’est pas attaquée) le sont tout autant, par des coupes budgétaires, des blocage dans l’échange d’information, etc.

    Trump musèle ce qui est sciences humaines pour avoir une société « modèle » selon ses normes (comme nombre d’autocrates : il n’y a pas de gay en russie, pas de COVID en chine, pas de trans en Corée du Nord, pas de liberté pour les femmes en Iran, etc.) et ce qui est science dures pour promouvoir sa vision économique du monde. Trump le capitaliste enterrant la lutte pour le climat au nom de l’économie montre bien que s’interroger sur le fait que « le capitalisme contribue-t-il à l’insoutenabilité écologique » n’est pas militant. Ce n’est peut-être pas vrai, car peut-être qu’un capitalisme soutenable est possible, mais seules des études le diront.

    Pour vous lire régulièrement, je ressens que le militantisme exacerbé de ces dernières années vous irrite, particulièrement quand il touche le monde de l’entreprise, comme Disney, dont vous avez parlé plusieurs fois. Mais militantisme d’étudiants et recherches universitaires ne sont pas les mêmes choses : on peut faire des recherches sur l’esclavage en France sans militer pour une réparation. Et le militantisme en général n’est pas lié au monde universitaire.

    1. Ce qui est facheux, ce n’est pas la pluralité des points de vue, dont celui que vous paraissez soutenir, mais la monotonie de ceux-ci, devenus uniques, des idéologies du jour. Ça a toujours été, pourriez vous me répondre. Certes, mais les prêts à porter courants des sciences molles, peuvent paraître bien étouffants, étouffant au passage l’usage d’une pensée critique de jeunes écervelés, ce qui est un pléonasme bien entendu, j’ai quelques souvenirs du temps jadis.

  3. Oh là là qu’est-ce qu’il a pas dit le Philippe… Wokisme
    Pfff, l’armada au grand complet des geigneurs victimaires se réveille avec la panoplie complète. C’est le florilège, le feu d’artifice.
    La prochaine fois, Philippe, y fera attention à ne pas froisser les froissés de toujours. C’est difficile, mais en les caressant incessamment dans le sens de leur longs poil, ça doit être possible.
    Il faut être prudent

  4. Genre les sciences économiques n’ont pas toujours fonctionné par écoles de pensée ? Ou est la dérive ? Dans vos rêves….

  5. Beaucoup d’affirmations discutables dans cet article. Quelques observations: – Le poste à pourvoir est une poste de professeur de sciences politiques, les Sciences Politiques ne sont pas des sciences exactes ou « dures »;
    – Dans ce cadre, questionner le rôle du capitalisme dans l’insoutenabilité écologique, l’accroissement des inégalités sociales, est légitime. Dénier la crédibilité de ce questionnement est certainement faire preuve d’idéologie;
    – Qualifier le mouvement Woke de théorie franchement foireuse vous disqualifie franchement pour parler de la recherche de la vérité ou de la neutralité scientifique. Il n’y a pas de « théorie Wokiste ». Le terme de Wokisme a été inventé par les tenants du suprémacisme blanc, qui ne veulent surtout pas voir remis en cause leurs avantages, puis repris par tous les mouvements de droite;
    Enfin, pour autant que je me souvienne, les plagiaires qui ont été démasqué, sont autant de droite que de gauche ou sans « étiquette ». Les associer aux université antisémites ou racistes anéantie votre crédibilité sur le sujet de la Défense de la science.

    1. ce que l auteur ecrit c est que les reponses aux questions etaient deja dans l intitulé (par ex le capitalisme est responsable des problemes ecologiques).
      Comment vous pouvez faire de la recherche si on vous indique ce que vous devez trouver ? et si vous savez que si vous vous ecartez de la ligne du parti vous allez avoir de serieux problemes ?

      Pour ce qui est des theories woke, il me semble qu au debut les membres reevendiquaient ce terme (ca veut dire eveillé, regardez ce que declare C De Haas par ex). Et sur le cote foireux je vous conseille https://www.francetvinfo.fr/sante/decouverte-scientifique/la-culture-du-viol-chez-les-chiens-un-vaste-canular-academique-piege-des-revues-americaines-de-sociologie_2971525.html

      PS: tant que les theories woke etaient jsute sur certains campus US c etait pas trop grave et on pouvait considerer que ca allait passer comme toute mode. Le probleme c est quand ca c est generalisé non seulement aux USA mais aussi en europe (par ex ma societe (non US) a instauré des formations obligatoires basées la dessus. Heureusement c est un film a visionner sur l intranet et donc on peut faire du vrai travail en laissant le film se derouler a coté)

    2. Non, le terme Woke (et donc le terme Wokisme) n’a pas été inventé par les tenants du prétendu « suprémacisme blanc » en Occident, mais bel et bien par les idéologues prétendus « éveillés » (WOKE), ou Avant-gardistes, face à leur construction fantasmatique d’un Etat occidental présenté comme fasciste, nazi, « suprémaciste blanc », etc, dans lequel ils s’expriment en totale liberté et dans lequel ils font valoir et appliquer leurs droits. C’est bien le problème des idéologies que vous illustrez à merveille : leurs mots (totems), armes de guerre, finissent par les auto-décrire (exemple type: les dits Communistes soviétiques qui ont crée une société inégalitaire, égoïste et sans Soviet). Pour un vrai « Suprémacisme » de surcroit coloré, allez voir ce qui se fait dans certains endroits en Afrique ou en Asie…. Là, ça colle.

  6. Je lit toujours vos blogs avec beaucoup d’intérêt mais votre analyse ici est partiellement vraie et on aura compris que vous êtes anti woke, ce qui est tout à fait légitime. Je trouve pour ma part que démocratiquement la coexistencedes différents courants de pensées même au sein de l’université est saine. Là où vous faites malheureusement vous aussi de l’idéologie, c’est quand vous comparez les manifestations en soutien à un peuple colonisé et contre une guerre genocidaire à de l’antisémitisme.

  7. Suc transit. Vius montrez combien la recherche académique est (était ?) biaisée.
    Saint Trump nous a délivré du diable Wokistophélès. Alors on lui baise les pieds. Mais est-ce pour nous inciter à la Vérité ? J’en doute. C’est plutôt pour imposer ce qu’il nomme « le bon sens », c’est à dire son idéologie à lui, qui pue un peu sur les bords.
    Ça n’arrête pas de biaiser.
    Aille, aille, aille, un clou qui chasse l’autre reste un clou.

  8. Merci de cet article qui remet les choses en perspective. Trump et ses excès ne sont que la réponse aux dérives manifestes qui ont lieu dans le sens inverse depuis tant d’années, sans d’ailleurs que celles-ci ne soient remises en cause. Il est tant de réagir en effet.

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