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Réponse à Vincent Berger: les (vraies) leçons du recrutement d’un Prix Nobel américain à Paris-Diderot

Dans article paru dans Le Monde daté du 15 février dernier, Vincent Berger, président de l’Université Paris-Diderot tire les leçons du recrutement du Prix Nobel de Physique George Smoot par la même université. Selon lui, si l’Université française manque de moyens et si elle ne paye pas suffisamment ses chercheurs, son modèle réussit néanmoins car la véritable motivation des chercheurs est l’excellence technique. La faible rémunération individuelle, et en particulier le fait que les chercheurs ne soient pas rémunérés au mérite, facilite le travail d’équipe. « La grande leçon que nous devons tirer de la venue de George Smoot », indique-t-il, « est que l’efficacité de la recherche française réside pour une immense part dans la qualité du travail collectif qui se fait dans ses laboratoires. » Et d’alerter sur les dangers qu’il y aurait à indexer trop fortement les rémunérations sur l’évaluation, c’est à dire sur les résultats individuels.

Il faut se pincer pour le croire, vraiment. Il est indéniable que la recherche française dispose d’excellents laboratoires dans certains domaines, mais il faut dire clairement que cette excellence est obtenue malgré le système universitaire français, pas grâce à lui. Ce système est à l’agonie: j’ai été formé à l’université, j’y ai enseigné, et cette agonie est évidente. Ce système est misérable: le salaire des chercheurs est ridicule, et on peut questionner les choix d’un pays qui paie plus une secrétaire de direction de PME qu’un chercheur expérimenté. Ce système est absurde: l’absence de rémunération au mérite est depuis longtemps un facteur de démoralisation, comme le confirmera pratiquement n’importe quel universitaire. Ce système est injuste: les promotions s’y font presque indépendamment de la performance. Ce système, enfin, est inefficace: les moyens y sont ridicules, sauf quelques laboratoires d’exception. D’ailleurs Vincent Berger reconnaît, mais ne semble pas s’en inquiéter plus que ça, que la fuite des cerveaux est une réalité. Comment peut-il en être autrement lorsqu’un chercheur est payé 2.000 euros par mois quelque soit son travail, est assommé d’heures d’enseignements et de charge administrative en France,  et ne dispose presque pas de moyens, tandis qu’il gagne au moins deux fois plus aux États-Unis au départ, avec charge d’enseignement réduite, soutien administratif béton, moyens pléthoriques et des possibilités de gagner beaucoup , très rapidement sur la base de ses résultats?

Ah oui mais l’individualisme américain me direz-vous? La belle affaire! Que je sache, la science américaine n’a pas tellement à en rougir. Personne ne soutiendra sérieusement la supériorité du modèle français – à supposer qu’il existe – sur le modèle américain – qui lui existe vraiment. Dès lors, les considérations sur un soi-disant individualisme américain à opposer à l’altruisme collectiviste français relève de la rhétorique anti-américaine qu’affectionne les élites françaises, en un éternel remake du renard et des raisins, en quelque sorte. La triste vérité, c’est qu’il n’existe pas de modèle français de système de recherche alternatif. Il existe simplement une misère du système de recherche français tout court. Il est regrettable qu’un président d’université, qui devrait hurler chaque jour à propos de cette misère, perpétue ce fantasme français du sport pour la gloire et prenne la plume pour faire passer cette misère pour un détachement sain des lois de l’argent. Oui, un prix Nobel américain, n’ayant peut-être plus rien à prouver et sans doute pour des raisons très personnelles, a décidé de venir faire un tour à Paris. Combien de temps restera-t-il? Est-il vraiment représentatif? Nos universités sont-elles assaillies par des candidats internationaux de haut niveau attirés par le génie de notre système de recherche? Est-ce notamment le cas pour de jeunes chercheurs plein d’avenir? J’en doute fort. Bien au contraire, notre système forme, tant bien que mal, des docteurs de qualité qui s’enfuient à l’étranger à la première occasion, tandis que ceux qui restent forcent l’admiration par leur capacité à faire fonctionner un système exsangue. On peut s’en féliciter, on devrait s’en inquiéter.

Frais d’inscription des universités: Devons-nous payer les études des futurs traders ?

La décision de Dauphine d’augmenter ses frais d’inscription et surtout de les indexer sur les revenus des étudiants (en fait des parents) n’en finit pas de susciter des réactions fortes. Je réagis notamment au billet d’Emmanuel Davidenkoff, du magazine l’Etudiant, dont je reprends le titre un brin provocateur. Pour (essayer de) résumer, en gros on a d’un côté la position égalitariste (point de vue social) et de l’autre la position institutionnelle (point de vue des universités).

La première estime toutes les études devraient être gratuites pour tous, sous peine de discrimination sociale. Comme il supposé essentiel pour la nation que le plus de gens possible fasse des études, la mobilité sociale indispensable exige qu’aucune barrière ne soit mise ni dans le choix des études (pas de sélection) ni dans leur poursuite (gratuité). Dans la même logique, il ne faut surtout pas que les diplômes soient différents d’une université à l’autre sans quoi se dégageraient peu à peu des universités prestigieuses et d’autres moins. Cette position égalitariste repose sur plusieurs hypothèses. La première est que la mobilité sociale passe nécessairement par les études. C’est naturellement faux. Elle peut – et devrait – aussi être atteinte par d’autres moyens, comme l’entrepreneuriat notamment. La création de sa propre entreprise est par exemple un des moyens principaux de progression sociale chez les minorités et immigrants aux États-Unis (cf rapport de la Caisse des Dépôts ici). Et on ne parle pas là de start-ups high-tech cotées en bourse, mais bien de petites entreprises souvent de service qui ne changent pas le monde, mais qui changent la vie de leurs créateurs. La deuxième hypothèse est qu’il est dans l’intérêt du pays de pousser ses habitants vers les études les plus longues possibles. Là encore rien n’est plus faux. Nous avons tous dans notre entourage un ami qui poursuit ses études simplement parce qu’il ne sait pas quoi faire dans la vie. Outre le coût direct pour l’État de financer ce type de passe-temps, il y a naturellement un coût d’opportunité pour le pays et pour l’étudiant – peut-être celui-ci serait-il plus productif, et plus motivé, dans un job? Son départ libérerait des ressources qui pourraient profiter à ceux qui restent et qui sont, eux, motivés.

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