Comment la technologie est la clé de la civilisation créative

La technologie est partout, nous l’utilisons tous les jours, mais qu’est-elle exactement? Bien plus que des machines ou des algorithmes. Elle est l’invention humaine pour partager la connaissance et rendre celle-ci utile à ceux qui ne la possèdent pas. En rendant la coopération humaine possible et créative, elle constitue la base de la civilisation.

Je fais régulièrement l’expérience lorsque je donne un cours d’innovation. Je demande aux étudiants de me définir le mot « technologie ». Ils ont beaucoup de mal, y compris lorsque ce sont des ingénieurs. C’est quand-même fort étonnant. Nous vivons dans une civilisation hautement technologique – celle-ci est partout – et nous ne sommes pas capables de définir ce mot.

Et c’est embêtant parce que la technologie a un rôle extrêmement profond dans notre société. Très souvent, lorsque l’on pense ‘technologie’, on pense ‘machine’ ou ‘informatique’, mais le concept recouvre quelque chose de beaucoup plus large que cela. Pour définir ce qu’est la technologie, il faut parler de connaissance.

Aux temps primitifs, le chasseur-cueilleur était entièrement autonome. Si un tel individu a jamais existé, il devait posséder la totalité de la connaissance nécessaire pour survivre: chasser, fabriquer ses armes, préparer la nourriture, etc. Un tel individu atteint cependant rapidement ses limites. S’il veut gagner en sécurité, par exemple en cultivant du blé ou en produisant de meilleures armes, son besoin en connaissance augmente. La solution? S’allier avec d’autres humains. C’est ainsi que nous avons inventé le groupe. Très tôt, nous avons compris que nous pouvions grandir si nous étions capables de nous appuyer sur la connaissance des autres. Mais comment? Par le langage, qui est évidemment le moyen le plus évident pour partager l’information, puis plus tard, bien plus tard par l’écriture. Mais le langage ne résout pas vraiment le problème: il ne s’agit pas, ou pas seulement, d’acquérir plus de connaissances: d’une part parce que c’est difficile (je suis chasseur, apprendre comment fabriquer une arme est très difficile) et d’autre part parce que je suis de toutes façons ramené à la contrainte qui est qu’un humain ne peut posséder qu’une quantité limitée de connaissances. Il s’agit donc d’être capable d’utiliser les connaissances des autres sans acquérir celles-ci. Entre donc la deuxième grande invention de l’être humain: la technologie.

La technologie prend le plus souvent la forme d’un outil: la lance fabriquée par l’artisan me permet de chasser plus facilement. Je peux utiliser la connaissance de ce dernier sans la posséder moi-même. Mais la technologie est plus générale: une recette de cuisine est une technologie, car elle incarne la connaissance d’un chef sous la forme d’un morceau de papier ou d’une page Internet. Un algorithme est une technologie. Le théorème de Pythagore est une technologie, utilisée par des écoliers et des ingénieurs depuis des siècles. D’une certaine façon, la tradition est une forme de technologie: elle traduit l’apprentissage des générations précédentes transmis aux générations suivantes. Naturellement, rien ne dit que la connaissance ainsi produite est nécessairement bonne, au sens pratique comme au sens moral du terme.

Ainsi, on peut définir la technologie comme une connaissance accumulée sous une forme utilisable par celui qui ne la possède pas. La technologie est donc avant tout un moyen de transmission non pas de la connaissance elle-même, mais de la façon de l’utiliser. C’est cette dissociation de l’expert et de l’utilisateur qui est incroyablement fertile.

Effets

L’insertion de la technologie entre l’expert et l’utilisateur a plusieurs effets. Le premier effet est bien-sûr que la présence de l’expert n’est plus nécessaire pour utiliser sa connaissance. L’utilisateur devient autonome. La connaissance de l’expert dépasse la vie de ce dernier. Sa connaissance pourra être utilisée même lorsqu’il sera mort. Le second effet est le nombre. Si l’utilisateur devient autonome, alors il peut y avoir dix, cent, mille utilisateurs. L’impact de la connaissance se produit dans tout le collectif. Le troisième effet est l’efficacité. Lorsque la connaissance est incarnée sous forme de technologie, elle devient tacite, voire invisible; son utilisation devient routinière. Le quatrième effet est qu’elle permet la division du travail et la spécialisation, parce que désormais, le travail des uns peut être transmis indirectement aux autres. Chacun se spécialise en tirant parti du travail des autres. C’est l’indirection qui permet l’effet civilisationnel de masse.

La technologie permet donc de routiniser la connaissance: elle est ce qui traduit la créativité et l’invention en quelque chose d’utilisable de façon routinière. Il a fallu des années de travail à une équipe nombreuse chez Nestlé pour que nous puissions nous préparer un expresso sans vraiment y penser. Les conséquences de cette traduction continue d’inventions en routine sont considérables. La civilisation progresse en élargissant le nombre d’opérations importantes que nous pouvons effectuer sans y penser, remarquait ainsi Alfred North Whitehead.

Cette dimension civilisationnelle est importante. Pour Friedrich Hayek, dont les travaux couronnés par le prix Nobel ont précisément porté sur la dispersion de la connaissance et ses conséquences, la civilisation commence lorsque l’individu, dans la poursuite de ses objectifs, peut utiliser plus de connaissances qu’il n’en a lui-même acquises et lorsqu’il peut transcender les limites de son ignorance en profitant de connaissances qu’il ne possède pas lui-même.

La technologie est sociale

La technologie est donc essentiellement sociale. Elle ne peut donc exister sans le collectif, sauf de façon très limitée, puisqu’elle en exprime la puissance créative: aucune technologie un tant soit peu sophistiquée n’est créée par un unique humain. Elle est toujours la forme intégrée de la connaissance d’une multitude d’humains, dont beaucoup sont sans doute morts depuis longtemps. Inversement, un collectif ne peut pas exister sans technologie, car sans elle il ne peut pas partager de connaissance utile. Chacun doit tout réinventer et tout faire soi-même, la division du travail n’est pas possible, et alors le collectif n’a pas vraiment d’intérêt. Ce type de situation peut convenir aux ermites qui vivent isolés au fin fond de l’Alaska en parfaite autonomie, mais il n’est pas un modèle pour la plupart d’entre nous.

Un mécanisme essentiel

La dénonciation du « techno-solutionnisme » fréquente à notre époque repose souvent sur une conception étroite de ce qu’est la technologie. La technologie n’est pas simplement un outil, mais le mécanisme essentiel par lequel la connaissance est partagée, appliquée et intégrée dans la société. Elle permet ainsi le progrès humain et constitue le fondement même de la civilisation.

✚ Sur la technologie, lire mon article précédent: Quand la technologie est source de rupture: L’exemple des tests de grossesse.

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2 réflexions au sujet de « Comment la technologie est la clé de la civilisation créative »

  1. « Ce type de situation peut convenir aux ermites qui vivent isolés au fin fond de l’Alaska en parfaite autonomie »
    Et encore… l’ermite n’est pas complètement nu et possède des outils. Il a bien appris à faire du feu par exemple.

    Excellent article, très fécond.
    Merci

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