Face aux problèmes complexes: l’échec des solutions « catégoriques »

Un député ayant voté les pour les ZFE (zones de faible émission) avouait récemment à l’écrivain Alexandre Jardin, qui est très engagé contre cette mesure: « On a voulu bien faire, même si on a mal évalué l’impact ». On aurait pu croire que les lois étaient précisément votées sur la base de leur impact attendu, mais c’est manifestement faux. Elles semblent être plutôt votées sur des principes idéologiques. Elles constituent en cela ce que l’économiste Thomas Sowell appelle des solutions catégoriques, prétendant apporter une réponse unique et simple à des problèmes sociaux en réalité complexes. Les solutions catégoriques sont devenues monnaie courante aujourd’hui, éclipsant des approches pragmatiques, nuancées et justes, et les conséquences sont catastrophiques.

Pour Thomas Sowell, les élites intellectuelles et politiques se sentent investies d’une mission presque sacrée de résoudre les « grands problèmes » et promeuvent pour cela des politiques fondées sur des visions de supériorité morale plutôt que sur des preuves empiriques. L’un des concepts clés de sa critique est la notion de « solution catégorique », qui décrit une réponse absolue et radicale à des problèmes sociétaux complexes, généralement définis en des termes abstraits (« Abolir la pauvreté! »). Cette réponse est fondée sur la certitude idéologique plutôt que sur l’efficacité pratique. Au lieu de reconnaître la complexité des sujets et la nécessité des compromis inhérents à l’élaboration des politiques, la solution prétend éradiquer complètement un problème, souvent sans tenir compte des conséquences.

Un exemple de solution catégorique est l’interdiction de la construction d’une nouvelle autoroute pour protéger la nature. L’effet direct est indiscutable: comme l’autoroute ne sera pas construite, des dizaines de kilomètres de terrain ne seront pas goudronnés, des arbres ne seront pas abattus, et le couple de grenouilles pourra continuer à batifoler. Victoire! Mais les effets induits seront produits: les camions qui auraient pu emprunter l’autoroute continueront à passer au milieu des villages au lieu de les contourner, les habitants seront bloqués dans des embouteillages, ce qui signifie perte de temps et consommation d’essence accrue, etc.

Ces solutions catégoriques ont quatre caractéristiques: 1) Elles ignorent les coûts et les compromis; elles partent du principe que les avantages d’une solution existent isolément, et ne tiennent pas compte des effets pervers. 2) Elles rejettent l’amélioration progressive; au lieu de rechercher un changement pratique et graduel, elles visent l’éradication totale d’un problème. On tranche le nœud gordien, et voilà! 3) Elles refusent la réalité empirique et les nuances propres aux situations sociales; elles donnent la priorité à la cohérence idéologique plutôt qu’aux preuves concrètes. 4) Elles ne tiennent pas compte des perspectives alternatives; les opinions divergentes sont rejetées, car considérées comme incorrectes, voire moralement suspectes.

Pourquoi les solutions catégoriques persistent-elles ?

Malgré leurs échecs répétés, les solutions catégoriques restent prisées parmi les décideurs politiques et les activistes pour plusieurs raisons :

Elles confèrent une vertu morale – les partisans des solutions catégoriques formulent celles-ci en termes moraux absolus, décrivant l’opposition comme immorale plutôt que pragmatique. Cette vertu affichée procure un prestige qui est un capital social, l’une des ressources les plus importantes dans un collectif.

Elles procurent des victoires symboliques – Même en cas d’échec des solutions, leurs partisans revendiquent une supériorité morale en démontrant leur engagement du « bon côté de l’histoire ». Les victoires symboliques sont très visibles, notamment à l’heure des réseaux sociaux et de l’immédiateté, tandis que leurs effets pervers sont plus difficiles à observer et plus diffus: l’augmentation progressive de la circulation des camions et la dégradation de la qualité de vie des habitants pèsent peu face à une belle annonce de victoire au journal de 20h.

Elles sont faciles à vendre – Les solutions catégoriques sont plus facilement ‘vendables’ car simples et rapides, que la résolution pragmatique proche du terrain qui prend des années.

Elles sont rentables – Il vaut mieux satisfaire totalement un petit groupe motivé et influent que négocier un compromis où personne n’obtiendra entièrement gain de cause et donc où tout le monde, d’une certaine façon, sera frustré et déçu. En bref, nourrir sa tribu est plus rentable qu’améliorer la savane.

Leurs échecs sont sans conséquence – L’échec des solutions catégoriques n’est souvent visible, s’il l’est, que plusieurs années après. Leurs partisans peuvent facilement rejeter la faute sur des facteurs externes (manque de financement, résistance du public, etc.) au lieu de reconsidérer les solutions elles-mêmes. Personne n’a payé le moindre prix politique pour le démantèlement de la filière nucléaire française qui nous a amené au bord de la catastrophe en 2022 de même que personne ne paie de prix pour l’échec de la « guerre à la drogue » menée depuis… 1970.

Réfléchir en termes d’arbitrages

Pour Sowell, le monde réel doit plutôt évoluer sur la base d’arbitrages et de compromis. Il n’est pas rempli de ‘problèmes’ à ‘résoudre’ mais de gens à faire vivre ensemble. L’arbitrage consiste à tenir compte de plusieurs variables, et non une seule, entrant en ligne de compte d’une décision, et à admettre qu’aucune ne peut être maximisée aux dépens des autres. Spécifiquement, une posture d’arbitrage implique avant tout d’admettre la complexité des questions sociales: celles-ci sont le produit de facteurs multiples et nécessitent des décisions nuancées. Elles sont sujettes aux effets pervers : toute décision qui produit des résultats induit nécessairement aussi des inconvénients qu’il convient d’évaluer autant que possible avant la prise de décision. La solution d’aujourd’hui peut créer le problème de demain. Il faut donc utiliser des preuves empiriques en fondant les décisions sur ce qui fonctionne réellement, et non sur un engagement idéologique, et adopter une approche progressive : les petites améliorations testées (petites victoires) donnent souvent de meilleurs résultats à long terme que les grandes réformes.

Le danger de la pensée catégorique

Sowell met donc en garde contre une approche excessivement idéologique dans la gestion des questions complexes car celle-ci amène à des solutions inefficaces, voire contre-productives. Plus grave, ces solutions créent un sentiment d’injustice. Elles constituent une victoire par KO d’un groupe, généralement petit et militant, sur un autre, généralement la population nécessairement moins organisée. Or, les recherches en sociologie ont montré que les gens sont plus sensibles à la façon dont une décision est prise qu’au résultat de la décision lui-même. L’un des effets pervers les plus importants de l’approche catégorique est donc que progressivement, les victimes de ce type de ‘solutions’ se désengagent du processus collectif, estimant que le système ne prend plus en compte leurs intérêts. Le collectif n’est plus régulé, il est divisé.

Dans un monde où des solutions simplistes et globales utilisent l’argument moral pour s’imposer sans discussion alors qu’elles ne cessent de montrer leurs résultats néfastes, le plaidoyer de Sowell pour une approche plus prudente et plus juste devrait être plus largement entendu.

🔎 Source: Thomas Sowell The Vision of the Anointed (1995)

✚ Sur les limites de la radicalité, lire mon article précédent Transformation: Face aux grands problèmes, faut-il être radical? ainsi que Changement social: la majorité silencieuse n’a pas d’importance. Sur les petites victoires, voir mon ouvrage Petites victoires.

🇬🇧 Une version en anglais de cet article est disponible ici

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8 réflexions au sujet de « Face aux problèmes complexes: l’échec des solutions « catégoriques » »

  1. Thomas Sowell est un modèle sur ce thème: il a étudié, en tant que sociologue et historien, le phénomène pour le moins « complexe » de l’immigration aux USA, sur le long terme. Ses analyses sorties dans les années 60 ont déplu à tous les idéologues des solutions simples qui, de surcroît, postulaient que l’immigration ne posait aucun « problème ». Grâce à lui, on peut mieux saisir le Pourquoi et le Comment de tel ou tel évènement social liés aux migrants (quand il est problématique évidemment: délinquance, pauvreté, crimes et viols, etc). Son réalisme et sa finesses d’analyse sur ce point auraient pu immédiatement le faire comparaitre devant le tribunal médiatique de la bonne pensée vertueuse au motif de sociologie raciste: mais comme il est Noir, il a évité le bûcher.

  2. Interessant mais l auteur devrait trouver pour l illustrer un autre ex que l autoroute A69 car je suis pas sur que ca soit un bon exemple d une decision qui est au final negative (par ex l autoroute aurait ete deficitaire, le contribuable aurait du payer, ou le fait que l autoroute renforce notre dependance aux hydrocarbures contrairement a une liaison en train)

    Chaque decision entraine un gain et une perte. Il est difficile de savoir qui l emportera dans un horizon de 10 ou 20 ans. Ici l auteur parle du nucleaire et des probleme qu on a eut en 2022. Mais imaginons que Poutine n ait pas envahi l Ukraine (voire carrement qu il decide de developper economiquement son pays en s alliant a l UE), la decision de sortie du nucleaire aurait ete positive. Meme resultat si on aurait fait face a un accident nucleaire (ou un attentat)

  3. Je trouve que les solutions catégoriques sont l’apanage des deux idéologies aux USA – la droite parle de l’importance de ne pas entraver les start-ups, les entrepreneurs, et les boîtes innovantes afin d’abolir les règlements qui protègent les salariés et l’environnement, et votre article montre les écueils de la gauche qui décrète des mesures qui vont souvent trop loin. D’accord avec vous qu’il vaudrait mieux avancer pas à pas (et dans le dialogue) mais les groupes polarisés n’ont pas envie de discuter. Chez nous, les Américains, ce sont les avocats qui gagnent!

  4. Ce qui compte c’est les principes qui nous animent et les objectifs qu’on veut atteindre. Les approches progressives nécessitent une compréhension, une vision et une anticipation. Ex: le changement climatique. Plus on retarde les choix d’orientation et la mise en oeuvre de politiques pour y faire face, plus l’urgence nous fera aller vers des choix catégoriques avec leur lot de simplifications délétères.

    1. Vous avez entièrement raison de prendre le changement climatique comme exemple: le GIEC est emblématique de la solution catégorique. Comme il est centralisateur, il fonctionne comme un Polit Buro. Personne ne va vraiment vérifié les analyses, et encore moins les solutions, du « Pape ». C’est la Bible. Ce faisant, personne ne va lire d’autre analyses sur ce sujet. On en arrive à des expressions du type « consensus scientifique » ou « les Scientifiques disent que » dès qu’on parle du climat: pourtant le GIEC est une institution totalement politique (organisation interne à l’ONU) qui ne comporte aucun Scientifique. Il fait appel à un ou deux Scientifiques (Climatologues) à chacun de ses rapports sur la Physique du climat, qui ont été précieusement sélectionnés par le Politique avant d’être embauchés. Depuis qu’il existe, les analyses sur le climat (Physique, Chimie, Thermique, etc) ont donc été faites par une minorité de minorité de Scientifiques ( à tout casser: une dizaine), alors qu’il y a des milliers de climatologues sur terre.
      Autre chose: dans aucun rapport du GIEC sur la Physique du Climat (la partie la plus mince de tous ses rapports…!) , le CO2 n’est déligné comme seul et unique responsable du réchauffement en cours de la planète. Pourtant toutes les autres parties de ses rapports font comme si c’était acté..(postulat idéologique qui était, d’ailleurs, un peu à l’origine de la création de cette organisation).
      Pour finir : la traduction française du titre international de cette organisation (IPCC) comporte le terme ‘Experts », qui est absent du titre officiel. On fait donc Croire, religieusement, les Francophones. L’imposture est totale.

  5. C’est toujours la même histoire, et c’est toujours le même problème : l’abstraction platonicienne. Le jour où l’on comprendra que les idées ne sont que des asbstractions et par le fait même des simplifications du réel, tout devrait aller mieux. Mais ce n’est pas demain la veille…

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