Nous sommes entrés dans une période d’incertitude radicale plus forte que ce que nous avions connu, y compris ces dernières années. Nous pensions que nous vivions dans un monde incertain? Nous n’avions encore rien vu. Supporter cette incertitude suppose d’accepter une forme de vertige, ce sentiment d’un monde en déséquilibre. Pour le philosophe André Glucksmann, accepter le vertige du renoncement aux certitudes est une force. Le vertige traduit une forme de libération qui nous permet de penser avec lucidité et constitue un levier de créativité et de transformation. Mais rien ne dit que nous aurons cette force.

Dans La Force du vertige, publié en 1983, André Glucksmann explore le vertige comme une métaphore de l’époque contemporaine. Le vertige est une sensation physique transposée ici en un concept philosophique et politique. Elle exprime la sensation d’un monde en tourbillon où il n’y a plus d’absolu ni de repère, englobant l’incertitude, la peur et le doute existentiel qui marquent notre époque.
Glucksmann écrit dans le contexte géopolitique tendu des années 1980. L’installation de missiles nucléaires américains en Europe, en réponse aux SS-20 soviétiques, suscite une vive opposition pacifiste, notamment en Allemagne. L’ouvrage est une charge vigoureuse contre cette opposition, qu’il dénonce comme une forme de paralysie intellectuelle et morale face à la menace nucléaire.
La bombe atomique, selon Glucksmann, fournit en effet l’une des illustrations les plus frappantes du vertige contemporain. Son invention instaure une forme de terreur par l’incertitude. Contrairement aux guerres du passé, qui reposaient sur des stratégies rationnelles et des objectifs définis (du moins en théorie), l’arme nucléaire rend le pari d’une aventure militaire incertain. Le vertige est bien-sûr stratégique, car la dissuasion nucléaire repose sur un équilibre précaire, où l’usage de la force devient paradoxalement impensable, et les conditions d’utilisation de la bombe restent toujours incertaines, mais il est surtout psychologique: la simple existence de l’arme nucléaire plonge l’humanité dans un état de peur permanente, suspendue au bord de l’abîme de son auto-destruction totale mais devant néanmoins vaquer à son quotidien. Si l’incertitude a toujours été une composante de la guerre, avec la bombe atomique elle devient aussi celle de la paix. Elle devient vertigineuse, car elle touche non seulement l’issue des conflits, mais aussi l’existence même de l’humanité. La question ne peut plus être éludée, alors même qu’elle ne peut non plus être traitée par des schémas historiques de pensée.
Le vertige naît avant tout de l’effondrement des grandes idéologies du XXe siècle, notamment le communisme et le fascisme. Ces doctrines, qui par leurs certitudes prétendaient offrir une vision cohérente du monde et une direction à suivre, se sont révélées être des impasses meurtrières construites sur le mensonge. Leur disparition laisse un vide : une société privée de repères fixes, oscillant entre désorientation et perte de sens. Face à ce vide, il ne semble pouvoir rester que le nihilisme. C’est celui qu’expriment les pacifistes lorsqu’ils proclament « Plutôt rouges que morts »: il n’y a plus ni idée ni valeur qui vaille la peine d’être défendue au-delà de la vie elle-même réduite à sa dimension biologique. Laissez-nous vivants, qu’importe le reste.
Le vertige : entre angoisse et liberté
Pourtant, si le vertige peut être source d’angoisse, il peut aussi être une forme de libération joyeuse. En renonçant aux certitudes absolues, l’homme moderne est confronté à sa propre responsabilité. Il doit faire des choix, sans garantie de leur justesse, et assumer ses décisions dans un monde où les anciennes certitudes se sont effondrées. La liberté n’existe donc pas sans vertige, et c’est pourquoi elle n’est pas confortable. Elle s’accompagne d’une nécessité constante de redéfinir ses valeurs et de faire face à la complexité du réel. Cette acceptation du vertige est illustrée par un épisode du prologue d’Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche: Zarathoustra arrive dans une ville voisine où une foule est rassemblée autour d’un funambule. Celui-ci chute et Zarathoustra lui rend ainsi hommage: «Tu as fait du danger ton métier, il n’y a rien là de méprisable… » Nietzsche, conclut Glucksmann, laisse augurer que le nihilisme signifie moins la mort de Dieu que la disparition de l’homme classique et de son aptitude à côtoyer l’abîme. Donnez-nous des certitudes, n’importe lesquelles, nous sommes fatigués.
Glucksmann rejette cette tentation tout autant que celle du repli sur des illusions rassurantes. Les deux ne sont que les faces d’une même pièce. Au contraire, le vertige est une invitation à la lucidité : comme le funambule, il faut penser sans filet, accepter l’incertitude comme un moteur de réflexion critique et d’innovation intellectuelle. Le vertige n’est donc pas seulement une crise existentielle ; c’est aussi un défi intellectuel et moral que Montaigne célébrait déjà. Il nous invite à sortir de la « caverne des bons sentiments » et à dépasser les simplifications idéologiques pour embrasser la complexité du monde contemporain. Il est une forme de libération, mais il est également une source d’opportunités et un levier potentiel de créativité et de transformation sociale. Après tout, la source de toutes les transformations entrepreneuriales se trouve, précisément, dans la complexité et l’incertitude. Un monde certain serait un astre mort.
Toutefois, à la lumière des chocs que nous subissons, de l’horreur quotidienne de l’actualité et des développements parfois insensés au sens propre du terme auxquels nous assistons, il n’est pas certain que le nihilisme et les illusions rassurantes soient derrière nous. C’est presque même le contraire, et l’appel de Glucksmann pourrait rester un vœux pieux: notre époque semble en effet être un curieux mélange de retrait (qui n’a pas un ami qui se fait construire une maison autonome à la campagne avec panneaux solaires et élevage de poules) et d’exacerbation des clivages politiques, avec une recherche désespérée de nouvelles certitudes, si absurdes soient-elles et un retour d’idéologies qu’on croyait, à tort, disparues.
La tentation
La tentation est forte. Nous pourrions bien être incapables d’accepter joyeusement l’incertitude vertigineuse de notre époque, et accueillir avec soulagement, aussi lâche soit-il, le premier aventurier qui saura nous convaincre que ses certitudes sont les bonnes, cette fois promis juré. Il ne tient qu’à nous d’y résister.
Mis à jour: 11/2025.
✚ Lire mes articles précédents: Raison d’être des entreprises: Spinoza reviens, la France a peur! Sur les certitudes: En incertitude, misez sur vos croyances… prudemment.
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4 réflexions au sujet de « La force du vertige: penser avec lucidité face à l’incertitude »
L’incertitude que déclenche Donald Trump a le mérite de nous rappeler une réalité chronique qui tient, elle, de la Certitude : notre Ami Américain supposé a prouvé souvent, dans le passé, qu’il savait lâcher ses alliés quand son appétit commercial le commandait. L’exemple le plus frappant est celui du Sud-Vietnam : l’immense marché chinois a fait briller les yeux du Yankee dollarisé, au point de l’aveugler sur les intentions de ses nouveaux amours. Et la petite démocratie asiatique en a payé les pots cassés immédiatement. Sitôt les accords dénommés « De Paix » signés en 1973, Mao a envahi les Paracels, et Pham Van Dong a envahi le Sud. Ingratitude des dictatures: une certitude aussi. L’Ukraine va t-elle subir le scenario vietnamien ? A ce jour, oui, c’est certain. L’incertitude, c’est l’ampleur de la catastrophe L’abandon US de 1973 avait provoqué le génocide Khmer Rouge, et le Goulag vietnamien…
Je ne suis pas convaincu que vu à hauteur d’homme, les époques précédentes aient été moins nourries d’incertitudes que la nôtre. Et c’est trop prêter je crois au communisme et au fascisme que d’en faire la source du vertige. La mort de Dieu me paraît avoir un impact d’une toute autre magnitude en privant les hommes de repères et de sens. Nous sommes les premiers à tenter l’aventure de vivre sans dieu(x) à qui parler; et si c’était ça la véritable origine du vertige?
Je postulerais l’inverse : les bouleversements dans la cosmogonie collective ne précèdent pas les bouleversements dans les attitudes et comportements, parce qu’ils ne précèdent pas les reformulations contingentes de nos rapports au monde matériel.
Bien évidemment, l’humanité a déjà rencontré des chocs importants. Cependant, l’actuel semble plutôt majeur, touchant tous les domaines de la vie du plus abstrait au plus concret du quotidien (la banalisation de la recomposition familiale semble un sacré morceau par exemple), et son originalité pourrait résider dans sa portée mondiale et sa vitesse de transformation. La révolution du néolithique a été sans doute moins brutale par exemple. La religion est un mécanisme de production d’auto-narration qui permet à chacun un équilibre cognitif dans sa relation à son groupe social et ses structures ; elle permet de construire un sens à sa soumission à des injonctions qui sont liées à des boucles de rétroaction, souvent très distantes et indirectes mais surtout bien des fois tout à fait contraires à des intérêts individuels si on pouvait correctement les calculer (même au regard de l’intérêt à appartenir au groupe, c’est pourquoi il y a parfois des mouvements sociaux : l’ordre social n’est qu’une impression, ce qui compte c’est l’organisation, qui est certes dynamique mais, c’est bien joli, a besoin de lisibilité et d’un minimum de continuité… on est dans le déséquilibre et l’arbitrage constant). Il y a coïncidence suspecte entre cette « mort de Dieu » (qui me semble témoigner d’un possible biais, je préfèrerais parler d’affaiblissement du théisme) et tous les autres bouleversements que nous traversons. Ce niveau de crise religieuse, et dont l’expression violente de radicalisme est bien un signe et pas du tout celui d’une résilience, doit être compris comme participant à une rupture civilisationnelle. A partir de là je dirais que si nous sommes suffisamment talentueux pour conserver notre civilisation jusqu’à ce qu’elle nous survive… si nous sommes un peu mauvais, alors nous pouvons échouer et en produire une nouvelle qu’on pourra toujours artificiellement affilier à l’actuelle dans une production de discours et de mythes adéquats. Il y aurait donc un vertige avec lequel nous aurions un intérêt, collectif et individuel, à apprendre à cohabiter, et se durcir sur d’anciennes postures (se forcer à croire en un Dieu parce qu’il faudrait bien) serait contreproductif. La « mort de Dieu » serait un fait, et c’est son deuil qui serait un devoir, même si très difficile et très douloureux.