L’incertitude, ce n’est pas rassurant. Mais la meilleure manière de se rassurer et de pouvoir agir, ce n’est pas de rechercher des certitudes. C’est une quête sans espoir, et surtout dangereuse. Mais alors comment éviter la paralysie? En avançant à partir de croyances, de façon prudente. C’est la grande leçon, très pratique, du philosophe Ludwig Wittgenstein qui en cela met une grande baffe à Descartes.
De quoi pouvons-nous être certain ? Voilà une très ancienne question philosophique. Elle fait penser à ces questions de baccalauréat qui semblent bien éloignées de la réalité aux candidats, mais notre époque la repose avec force, et semble lui avoir apporté une réponse claire : de rien.
Bien-sûr, Descartes l’avait dit il y a longtemps déjà : il faut douter de tout ! Certes, mais c’est invivable! Dans notre vie de tous les jours, on peut s’appuyer sur bon nombre de choses qui restent vraies suffisamment longtemps. Quand je me prépare un café, il n’est pas nécessaire de douter de l’existence du café ! Je peux travailler au quotidien de façon effective dans mon entreprise sans avoir besoin de mettre en doute tout ce qu’on me dit, tout ce que je vois ou que je vis. La vie en société n’est possible que parce que nous faisons confiance par défaut.

On ne peut pas douter de tout
Autrement dit, Descartes avait peut-être raison en théorie, mais en pratique on peut assez largement l’ignorer ; on doit l’ignorer dans notre vie quotidienne. C’est précisément ce que recommande un autre philosophe, Ludwig Wittgenstein, dans un étonnant ouvrage intitulé… De la certitude. « Méfiez-vous de Descartes », nous dit-il en substance: douter de tout rend la vie impossible. Suis-je certain que la terre est ronde ? Pas tout à fait, mais plein de gens crédibles le disent alors je vais les croire, jusqu’à nouvel ordre, pour des raisons pratiques : j’ai besoin de vivre. Cette croyance est d’autant plus acceptable que le fait qu’elle soit ronde ou carrée ne change rien à ma vie quotidienne. Tant que cette croyance fonctionne pour moi, je peux la garder. Je sais qu’il y a un risque, mais il y en a aussi un à ne rien faire tant qu’on n’a pas de certitude sur tout.
Notre connaissance repose sur un certain nombre de croyances de base. Cela va directement à l’encontre des grands penseurs comme Descartes qui ont toujours soutenu que la base d’un système de connaissance était forcément un ensemble de propositions certaines. Avec Descartes, l’objectif est de reconstruire le monde sur une base solide, exclusivement à partir de certitudes ayant survécu à son filtre. Mais c’est impossible. C’est un idéal inatteignable. En « remontant » à l’origine de nos connaissances, on finit toujours par buter sur une proposition indémontrable, notamment quand pour ce qui concerne le futur. Si on se donne pour règle de ne vivre qu’à partir de certitudes démontrées, on ne peut pas vivre du tout.
En incertitude, s’appuyer sur des croyances
Wittgenstein rejette cette conception. Selon lui, nous ne saisissons pas le monde d’abord par la pensée; nous le saisissons d’abord pratiquement, par l’action, avant de progresser vers une saisie plus intellectuelle. « C’est dans l’usage que je fais de mes mains que se manifeste ma certitude fondamentale que ‘ceci est une main' » écrit-il fameusement. En somme, contra Descartes, ce n’est ni la connaissance ni le doute qui se trouvent au fondement de la connaissance mais ce qu’il appelle des « certitudes animales », c’est-à-dire des croyances qui ne sont pas prouvées, mais seulement éprouvées par le temps. Des modèles mentaux.
Wittgenstein nous offre donc un guide très utile en incertitude : il nous dit que la connaissance que nous avons du monde, et qui nous permet d’agir au quotidien, ne repose pas sur un socle de connaissances fondamentales que nous avons prouvées une à une. Elle repose sur un socle de croyances que nous avons sur notre travail, notre famille, nos voisins, le monde, etc. Ces croyances viennent de loin. Wittgenstein écrit: « L’enfant apprend à croire une quantité de choses. C’est-à-dire qu’il apprend à agir selon ces croyances. Petit à petit se forme un système de ce qu’il croit et, dans ce système, certaines choses sont inébranlablement fixées et d’autres sont plus ou moins mobiles. » Ce système évolue, en partie, avec le temps selon l’éducation, les expériences personnelles et les leçons que l’on tire de la vie. Avec le temps, ces croyances deviennent des certitudes empiriques. Il faut évidemment savoir en douter, mais comme Wittgenstein l’écrit joliment: « Le doute vient après la croyance. »
Pour Wittgenstein, nos croyances fondamentales sont comme des gonds sur lesquels tournent nos questions et nos doutes: afin que la porte de la connaissance puisse tourner, il faut que ces gonds restent fixes. En ce sens, nos croyances ne sont pas des objets de connaissance, mais en constituent la base nécessaire et pratique. Avec le doute radical, l’idéal de certitude empêche toute action. Avec un système de croyances, on peut agir en incertitude, avec bien-sûr le risque que l’une d’entre elles se révèle fausse. Mais c’est le prix à payer pour agir.
Il faut donc douter, mais pas de tout et encore moins de tout en même temps. Voilà une proposition fort pragmatique: en incertitude, la connaissance est difficile, voire impossible, à acquérir. Je ne sais pas de quoi demain sera fait ; je ne peux pas le savoir, et d’ailleurs personne ne le sait. Si la connaissance est impossible, alors la croyance est un bon substitut : j’accepte l’offre d’emploi de l’entreprise X plutôt que celle de Y parce que je crois que X m’offre de meilleures perspectives. En suis-je certain ? Non, bien-sûr, car je ne le saurai finalement que dans quelques années. Mais il faut bien que je me décide. Ou alors je refuse les deux offres parce que je crois que je réussirai mieux en indépendant. Finalement je me décide à me lancer en indépendant, mais après quelques mois, je prends conscience que je ne suis pas très doué pour vendre mes compétences, et je reprends un emploi. La croyance selon laquelle je réussirais mieux comme indépendant s’est révélée fausse, mais elle m’a néanmoins permis d’avancer, de tester quelque chose et d’en apprendre plus sur moi-même. C’est ainsi que depuis la nuit des temps l’être humain a fait face à l’incertitude en construisant un système de croyances, gardant celles qui marchaient et abandonnant celles qui ne marchaient pas.
Croyances prudentes
Agir en incertitude ne nécessite donc pas de trouver des certitudes ; des croyances efficaces suffisent. Et heureusement car ce serait une tâche impossible. Il faut donc avoir une conscience de son propre système de croyances, pour le mettre à profit. Nous pouvons douter de nombreuses choses, mais cela ne nous empêche pas d’avancer sur la base de quelques croyances qui marchent, même s’il faut le faire de façon prudente car certaines sont fausses et toutes ne marcheront pas éternellement.
🔎 Ludwig Wittgenstein De la certitude NRF accessible ici.
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3 réflexions au sujet de « En incertitude, misez sur vos croyances… prudemment. »
Effectivement, ces croyances permettent d’agir. Et si certaines voire une majorité de ces croyances sont des programmes, alors on pourrait nous orienter nos actions et ne pas explorer d’autres croyances, car certains croyances sont qualifiés de « fausses ». Mais sont elles vraiment fausses ?
Et nous distinguerons bien sûr ces croyances aidantes des croyances « limitantes » dont nous sommes parfois très encombrés !