L’illusion des certitudes: ce que la victoire de Donald Trump nous apprend sur l’aveuglement volontaire

Nous vivons dans un monde de surprises, provoquant des événements inattendus, aux conséquences parfois très importantes. Mais ce qui frappe avec chacun de ces événements, c’est que tout le monde n’est pas surpris par eux. Autrement dit, ce qui nous surprend dépend de qui nous sommes. La surprise est un phénomène largement auto-infligé, produit d’un aveuglement. Celui-ci résulte de croyances aveuglantes, des certitudes renfoncées par des mécanismes sociaux, une bulle d’illusion dans laquelle nous nous enfermons avec ceux qui croient les mêmes choses que nous. Un exemple tout à fait typique de cet aveuglement est celui de la seconde victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle américaine.

La vidéo est édifiante. Une professeure d’études politiques américaine à la retraite raconte qu’elle est allée acheter une bouteille de champagne en prévision de la victoire de Kamala Harris. Elle discute avec le caissier qui s’en étonne. « Le scrutin va être serré, elle n’a pas encore gagné » lui dit-il. Il a alors droit à une véritable leçon. « Je suis professeur de sciences politiques, dit-elle, et de toute évidence Harris va gagner. » Et elle lui explique pourquoi. Elle se doute qu’il a voté pour Trump. « Vous avez gaspillé votre vote. » lui indique-t-elle en ricanant. Elle a du mal à finir sa vidéo tant elle rit de l’épisode. L’histoire ne dit pas ce qu’elle a finalement fait de sa bouteille…

Nous fabriquons notre aveuglement. Nous le fabriquons d’abord avec nos modèles mentaux, les croyances profondes que nous développons dans notre vie. Ces croyances nous permettent de filtrer l’information. Elles nous focalisent sur ce que nous jugeons important et significatif, et nous font ignorer le reste. Elles sont ce qui permet à notre cerveau d’interpréter le monde pour pouvoir agir. Mais ils nous enferment aussi. Dans la campagne électorale américaine, comme dans tout épisode de la vie, cet enfermement a joué à plein.

Souvenez-vous de ces stars d’Hollywood venant apporter leur soutien à la candidate démocrate en difficulté. Ici le modèle mental est celui du tiers de confiance. On demande à quelqu’un de connu, et disposant d’un capital de prestige, de mettre ce prestige au service du candidat. « Puisque tel acteur est connu, il est prestigieux, et puisqu’il est prestigieux, son soutien va augmenter le prestige du candidat, et donc plus de gens vont voter pour lui. » Mais comment est interprété ce soutien par les électeurs? L’électeur trumpiste, qui pense qu’il est victime d’un complot de « l’élite progressiste », se dira simplement « Encore une star d’Hollywood dépravée qui vient me donner une leçon de morale en descendant de son jet privé. » Non seulement le modèle ne fonctionne pas, mais on est en droit de penser qu’il est contre-productif. Alors que Trump a fait du complot de l’élite contre les citoyens normaux la base de sa campagne électorale, produire des stars vues comme symbole de cette élite ne fait que renforcer son message. Il est surprenant que les stratèges démocrates n’aient pas eu conscience de cela.

Autre erreur de la campagne: la série d’anciens collaborateurs de Trump déclarant qu’il est inapte à devenir président du pays. Le modèle mental, ici, est: « Des gens sérieux qui connaissent bien Trump disent qu’il est inapte, donc les électeurs ne vont pas voter pour lui. » Interprétation par l’électeur de base: « Encore des traîtres qui passent du côté obscur de l’élite contre nous ». Le message de Trump en sort là encore renforcé. Erreur de modèle mental, à nouveau. Dernier erreur de modèle, mais on pourrait en citer des dizaines: la croyance selon laquelle l’identité détermine le vote. « Les noirs voteront forcément pour les démocrates, puisque Trump est raciste », ou « Les femmes voteront forcément pour les démocrates, puisque Trump est sexiste. » Or, c’est faux. Il s’avère que les déterminants du vote sont beaucoup plus complexes, et que le modèle mental de l’identity politics ne fonctionne pas. Les noirs peuvent être heurtés par les propos de Trump, mais ils sont également sensibles à la sécurité dans leur ville, à l’état des écoles et aux problèmes de drogue. On peut être noir et conservateur, et détester le wokisme des campus. Les humains sont plus complexes que la case dans laquelle on essaie de les mettre.

« Les certitudes sont des ennemis plus dangereux de la vérité que le mensonge. » — F. Nietzsche

Dans la vidéo évoquée plus haut, la professeure estime que la question des droits de reproduction est centrale dans le vote, et que jamais les femmes ne laisseront Trump gagner. Cette affirmation regroupe un paquet de croyances sur l’importance d’un sujet par rapport aux autres, et sur la sophistication des électeurs. On a ainsi constaté que des femmes ont pu voter contre les restrictions à l’avortement dans les quelques scrutins qui étaient organisés localement ce jour-là, et voter également pour Trump par ailleurs. Ce qui frappe surtout dans la vidéo est l’absence de doute qui est la marque des modèles devenus invisibles, et l’arrogance extrême du sachant: « Je sais mieux que vous, simple caissier, parce que je suis professeure de sciences politiques ». Comme l’écrivait Nietzsche, « les certitudes sont des ennemis plus dangereux de la vérité que le mensonge. »

On comprendra bien ici qu’il ne s’agit pas de dire qui a raison ou qui a tort, mais simplement d’observer que la surprise totale du résultat – on nous a dit pendant des semaines que le résultat était très serré alors que Trump a gagné dans à peu près toutes les catégories possibles et imaginables – résulte de modèles mentaux considérés comme des évidences et qui ont été brutalement démentis le soir du vote. Autrement dit, on ignore le rôle des modèles mentaux – les siens et ceux des autres – à ses dépens.

Sociologie des modèles mentaux

L’importance des modèles mentaux est renforcée par notre comportement. Nous avons tendance à fréquenter des gens qui pensent comme nous, ou plus précisément qui partagent nos modèles mentaux. Nous nous regroupons par grandes bulles de pensée. Combien connaissez-vous de gens qui ont des idées très opposées aux vôtres? Personnellement, j’ai conscience que la plupart, voire la totalité, des gens que je fréquente sont horrifiés par Trump comme je le suis moi-même. C’est super agréable, c’est un confort douillet, mais c’est dangereux. Il y a donc une sociologie de l’aveuglement: la force apparente de nos modèles est renforcée par nos fréquentations, ce qui rend la prochaine surprise d’autant plus probable, et d’autant plus forte.

Nous sommes désormais dans une ère dans laquelle les modèles les plus éprouvés volent en éclat les uns après les autres. Alors attachez vos ceintures et posez-vous la question: Que croyez-vous fermement qui est en train de devenir faux?

🔎 La vidéo de la professeure (en anglais) est accessible ici.

✚ Sur Trump et l’aveuglement collectif sur son ascension, lire mon article de mars 2016 (et oui) ici: Homogénéité et aveuglement: Ce que Donald Trump nous apprend sur les surprises stratégiques. Sur l’aveuglement volontaire, voir aussi: Quand l’aveuglement est volontaire: Autisme stratégique et refus de comprendre l’adversaire

🇬🇧 Une version en anglais de cet article est disponible ici

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9 réflexions au sujet de « L’illusion des certitudes: ce que la victoire de Donald Trump nous apprend sur l’aveuglement volontaire »

  1. Pour tout dire, si je ne suis pas si étonné du résultat malgré le total loupé des oracles de service, je ne pense pas qu’il résulte non plus uniquement d’erreurs de campagne ayant pu renforcer une sphère complotiste. Au moins pas au niveau ayant permis une telle razzia.

    Le citoyen US est assez pragmatique et le point fondamental de la décision a toujours été la situation économique et sociale (+ sécuritaire souvent liée) aux périodes ou elle fut mauvaise.

    Sur ces points, Trump a beaucoup promis et on verra ce qu’il tiendra mais ce qui est certain, c’est qu’il n’hésitera pas à prendre prendre des décisions brutales au besoin (on l’avait vu sur les télécoms sur son 1er mandat par exemple, rapidement suivi par ses alliés ; On le verra sans doute sur l’auto et la microélectronique, évolutions déjà en cours mais pas encore en mode uppercut) à l’opposé hélas (il faut bien le dire) d’un Macron brassant du vent sur le doliprane et une réindustrialisation annoncée « grand bon en avant » qui tourne rapidement à la version de feu Mao.

  2. Ne pensez-vous pas que la (relative) disparition de véritables débats d’idées soit la conséquence de la façon dont on utilise les réseaux sociaux ? Plutôt que d’écouter les arguments de l’autre et d’essayer d’y répondre on s’insulte sans s’écouter et on est encouragé par une « communauté » qui renforce nos convictions.

  3. Ne serait-il pas plus simple de parler d’arrogance? En fait, un nombre incroyable de gens (les élites ?) se disent démocrates mais ne le sont en pratique que si le résultat colle à leur vision de la société. Parler de « modèle mental » me parait bien compliqué. On peut parait parler plus trivialement « d’insolence méprisante ou agressive » … définition de l’arrogance. Et cette vidéo en est un excellent témoignage.

  4. Je vous conseille « The tyranny of merit » qui vous apportera sûrement quelques futurs articles. Pour reprendre vos mots, Michael Sandel parle beaucoup du modèle mental de la méritocratie (ce qu’on mérite versus que ce qu’on gagne). Je pense que ca vous plaira 🙂

  5. Excellent article, qui souligne l’aveuglement d’une élite intellectuelle et bureaucratique, plutôt orientée à gauche, développant une forme de bien-pensance morale et éthique. Cette manière de penser, profondément ancrée dans les rouages universitaires et considérée noble selon certains angles, évoque pour moi le concept de polarisation coopérative, tel que décrit par Irving Janis (1972), ou celui de polarisation de groupe, étudié par Moscovici et Zavalloni (1969).

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