La plupart des déclins organisationnels sont auto-infligés. C’est le cas avec les universités américaines. Leur autodestruction, devenue manifeste ces dernières semaines, n’est pas seulement intéressante à observer; elle a aussi une grande importance pour nous.
Elle n’avait plus d’autre issue. Claudine Gay, Présidente de l’Université de Harvard, a finalement annoncé sa démission le 2 janvier. C’est l’aboutissement de semaines de controverses déclenchées par son audition calamiteuse devant le Sénat américain. Celui-ci enquêtait sur les actions d’intimidation antisémites des étudiants suite à l’attaque terroriste du 7 octobre en Israël, actions qui n’ont fait l’objet d’aucune condamnation de la part de l’Université. Les révélations en cascades sur les nombreuses preuves de plagiat dans sa thèse n’ont pas arrangé le cas de la Présidente.
Durant l’audition, la présidente a indiqué qu’elle ne pouvait condamner ces actions. À la question « Est-ce que dire ‘mort aux juifs’ est antisémite ? », elle avait répondu: « Ça dépend du contexte », excipant de la défense de la liberté d’expression. Sur le plan légal, l’argument peut s’entendre. Sauf que depuis des années, Mme Gay, qui a placé la politique woke de DEI – Diversité, Égalité et Inclusion – au centre de sa carrière administrative, d’abord comme doyenne de la faculté des Arts et Sciences, puis comme Présidente, a créé une véritable police du langage. En substance, on peut être exclu de Harvard pour une blague de mauvais goût ou pour refuser de genrer un(e) de ses camarades correctement. Sauf que crier ‘mort aux juifs’ ne pose pas de problème. Derrière l’argutie légale de la défense de la liberté d’expression se cache en fait un double standard: une « diversité » qui ne tolère qu’un seul corpus d’idées, une « égalité » dans laquelle certains sont plus égaux que d’autres, et une « inclusion » qui n’inclut pas les juifs (ni les asiatiques ni évidemment les blancs). Jamais la perversion des mots et le cynisme des théories sous-jacentes n’étaient apparus au grand jour de façon aussi flagrante.
L’historien Niall Ferguson a vécu cette dérive de l’intérieur. Dans un article au vitriol, il écrit: « Pendant près de dix ans, j’ai constaté avec effarement la trahison de mes collègues intellectuels. J’ai également été témoin de la volonté des administrateurs, des donateurs et des anciens élèves de tolérer la politisation des universités américaines par une coalition illibérale de progressistes ‘woke’, d’adeptes de la ‘théorie critique de la race’ et d’apologistes de l’extrémisme islamiste. »
Extinction des lumières
Cette trahison des intellectuels est un choc pour les enfants des Lumières que nous sommes. Avec Condorcet, nous pensions que les hommes de savoir, indépendants du pouvoir, seraient les garants des libertés publiques. Nous avons grandi avec l’idée que l’éducation était la plus sûre garantie contre les superstitions et la haine, qu’elle promouvrait les vertus morales d’un peuple libre et pacifique. Nous avons cru que les institutions d’enseignement, et en particulier l’enseignement supérieur, en seraient le fer de lance. Cette croyance ne traduisait pas seulement une grande naïveté. Elle traduisait également une inculture historique. C’est ce que Ferguson nous rappelle: « Quiconque croit naïvement au pouvoir de l’enseignement supérieur d’inculquer des valeurs éthiques n’a pas étudié l’histoire des universités allemandes sous le Troisième Reich. » Ces universités ont en effet soutenu le nazisme dès avant son arrivée au pouvoir. Les meilleurs juristes, la fine fleur de la science et de la philosophie, ont apporté une aide empressée aux efforts nazis. Ce sont les étudiants d’université qui brûlaient les livres, pas les masses incultes. L’université s’est, comme un seul homme, entièrement et volontairement, avec empressement et alacrité, mise au service d’un projet politique funeste, avec les conséquences catastrophiques de l’on connaît. Et ce n’est pas le seul exemple dans l’histoire. Que l’on songe aussi à la fine fleur des intellectuels français ayant soutenu allègrement les tyrans de par le monde, quand ils ne les avaient pas formés eux-mêmes, tradition qui perdure aujourd’hui.
Les universités américaines suivent la même trajectoire. L’idéologie est différente, mais la logique est la même. Cette politisation est un cancer qui les ronge. Elles finissent par former des militants au service de causes qu’elles jugent importantes, plutôt que des citoyens aptes à prendre leurs propres décisions. Des générations d’étudiants sont ainsi formées à l’idée que la fin justifie les moyens; que ce qui compte est d’être du « bon » côté de l’histoire, ou dans le « bon » camp politique, en l’occurrence ici le camp des « opprimés ». Si la devise de Harvard est Veritas (la vérité), la recherche de celle-ci n’est plus depuis longtemps ni l’objectif de l’institution, ni le critère pour juger un travail universitaire. Ce qui compte, ce n’est plus comment on pense, mais ce qu’on pense, qui doit correspondre au Canon. Harvard n’est plus une université, mais une école de théologie. L’ironie est que c’est ce qu’elle était à l’origine! À cette aune-là, que la thèse de sa Présidente ne soit qu’un patchwork de morceaux plagiés n’est donc pas un accident. Si les sociologues ont reconnu que toute régularité dans le comportement d’une institution doit être comprise en fonction de son contexte culturel, l’inverse est aussi vrai: le contexte culturel permet, voire suscite et même justifie certains comportements. Il peut donc les expliquer. Le contexte culturel, ici, est que c’est « la cause » qui est importante, pas la vérité. L’institution, initialement vouée à la recherche de cette vérité, est corrompue en son cœur.
Est-ce que la démission de la Présidente changera quelque chose? C’est peu probable. Ces universités produisent un bien de très haute valeur sociale, l’accès à un club exclusif, pour lequel le nombre d’étudiants prêts à payer très cher est presqu’infini. Il y aura des changements, des promesses de bien se comporter, croix de bois, croix de fer, mais rien ne changera, et la lente autodestruction se poursuivra.
Un formidable cadeau aux populistes
Cette autodestruction est importante. Elle est importante parce que les universités américaines, par leur prestige et leur puissance, ont profondément influencé les universités du monde durant tout le XXe siècle, aussi bien dans ses théories que dans ses pratiques institutionnelles. Cette influence perdure aujourd’hui, et rien de ce qui s’y passe ne peut donc nous être indifférent. Elle est importante également parce que l’existence d’institutions où les faits sont examinés pour ce qu’ils sont, sans se préoccuper de savoir s’ils plaisent à telle ou telle autorité, est fondamentale dans une démocratie. Alors qu’elles auraient dû être le rempart contre les fake news, les complotismes, les mensonges, les passions, les modes, les contre-vérités historiques et les théories funestes, les universités ont perverti leur mission et en sont au contraire l’un des vecteurs. Elles deviennent donc des proies faciles pour leurs détracteurs, qui n’attendaient que ça, et il se trouvera de moins en moins de monde pour les défendre. Qu’on ne s’y trompe pas: le grand gagnant de cette autodestruction des universités américaines s’appelle Donald Trump, et à sa suite tous les politiques illibéraux de la planète.
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25 réflexions au sujet de « L’autodestruction des universités américaines, et pourquoi c’est important pour nous »
Excellente analyse ! L’université est à la fois le lieu idéal d’apprentissage technique et d’embrigadement idéologique. Au-delà du Troisième Reich, il peut être aussi intéressant de noter, à la fois plus proche temporellement et plus éloigné géographiquement, que les « gardes rouges » de la révolution culturelle de Mao Zedong étaient essentiellement des étudiants, qui ont contribué à la persécution des modérés et notamment Deng Xiaoping. Ce qui peut aussi expliquer la méfiance du même Deng Xiaoping lors des mouvements étudiants ultérieurs de 1989.
merci pour votre article et votre énergie pour la modération
c’est l’idéologie le problème de fond
Oui, malheureux dévoiement de la mission d’enseigner, que vous appelez « autodestruction », que vous auriez aussi pu titrer « »obscurantisation » des universités américaines ».
Le problème n’est pas l’utilisation de l’argument de la liberté d’expression par Gay.
On lui a posé la question de telle façon que si elle condamnait le slogan, elle irait contre cette liberté d’expression à l’américaine. Elle était coincée et à essayé de s’en sortir en jouant le formalisme juridique.
C’est la notion même de liberté d’expression à l’américaine qui est foireuse, comme je l’ai dit pour Chomsky et le négationnisme (http://www.exergue.com/h/2010-10/tt/chomsky-negationnisme.html).
Le problème des intellectuels, c’est qu’ils construisent des théories qui sont souvent fausses. Ce n’est pas nouveau. L’histoire des idées est l’histoire des erreurs.
Je pense que votre analyse des accusations contre Claudine Gay montre bien qu’elle et les wokistes de Harvard avaient dépassé les bornes, mais je m’inquiète des conséquences de l’acharnement avec lequel elle a été poursuivie. En ce moment les actions juridiques des donateurs puissants de l’extrême droite visent uniquement les adhérents des idées qu’ils condamnent, rendant tout débat inutile, vu que les décisions sont déterminés par l’argent et les avocats grassement payés. Au lieu d’améliorer les efforts d’inclusion par la coopération et la discussion, mes concitoyens américains se retranchent de plus en plus derrière leurs idées reçues, sans réfléchir, laissant le champs aux actions des big donors pas très ouverts. C’est ça la leçon que je pense que les Français devraient retenir!
les excès des uns alimentent ceux des autres, et au milieu les modérés sont broyés.
Exact… mais les modérés sont en voie de disparition de nos jours aux USA. Merci pour votre article stimulant.
Je crois que les modérés n’ont pas disparu. Je crois qu’ils sont la majorité, mais qu’on ne les entend pas.
Quelques bons points. Toutefois notez que qualifier la thèse de Dr Dr Gay de patchwork de morceaux plagiés serait de la diffamation en France, il y a des segments plagiés mais la thèse entière n’est pas un assemblage de ceux-ci.
D’autre part il est de bon ton de critiquer l’Université aux US mais il serait intéressant de regarder en France. La plupart des Universités de grande ville sont noyautées par les gauchistes avec la complicité des présidents et présidentes qui sont des amateurs, voir ScPo Grenoble mais aussi les repaires de gauchos a Paris Lyon Bordeaux etc. Le CNRS pour les sciences molles comme socio et etudes de genre est tout aussi woke que Harvard.
Que dire d’autre à l’auteur de cet article que « merci Monsieur ». Et diffuser cet article autant qu’on le peut.
Revel aussi nous manque
Bonjour ! d’où vient l’illustration de votre article ? AI ? Merci
Dall-E
Merci. Je préfère vous lire sur ce sujet où vous excellez sans pareil, plutôt que sur la part du colibri où n’apparaît que votre manque de poésie.
😉
Ce sont qui les politiques libéraux aujourd’hui ? Je n’en connais aucun…
Je suis d’accord avec la quasi totalité de l’article…sauf les dernières lignes…si bien le libéralisme n’est pas une panacée…le gauchisme a démontré être là pires des options…et le mouvement woke est soutenu par qui??? Par les libéraux ??? …je ne comprends pas votre position. L’article fait preuve de neutralité dans l’analyse, et cette neutralité est contredite par les dernières lignes
je dis simplement que l’affaiblissement des universités américaines concerne des institutions qui pourraient faire rempart au populisme.
Très bel article, merci.
Vos propos me rappellent deux citations.
L’une de Thomas Sowell : «La prochaine fois qu’un universitaire vous dit à quel point la « diversité » est importante, demandez-lui combien il a de Républicains dans son département de sociologie».
L’autre de George Orwell : «Les intellectuels sont portés au totalitarisme bien plus que les gens ordinaires».
Dès 2021, une autre université on moins prestigieuse -Princeton- décidait que le grec et le latin ne seraient plus obligatoires en lettres classiques. Officiellement, l’université expliquait vouloir diminuer les disparités d’accès entre les étudiants en supprimant l’obligation d’avoir un niveau en grec ou en latin, en expliquant de ce fait « favoriser la diversité ». On ne peut toutefois exclure des raisons ayant conduit à cette décision, les pressions de nombre d’étudiants se réclamant du « wokisme », qui estiment que la culture antique se fonde sur une société « esclavagiste et raciste » et refusent tout simplement de l’étudier. Certains professeurs de lettres classiques se sont même vus menacés. Cette situation commence à apparaître en France.
C’est bien navrant: Platon décrit justement comment la tyrannie succède à la démocratie !
S’il est légitime de rechercher les moyens d’une plus grande intégration, il est profondément flippant de voir des pans entiers de savoir menacés au motif qu’ils seraient discrimants. Tout comme la disparition de certains sujets du débat public au même motif…
Je me permets de vous suggérer un thème pour un de vos prochains -et excellents- billets: est-ce en niant ses racines et en ré-écrivant sa culture que l’on favorise l’intégration ? Le thème est également valable pour les entreprises…
excellent thème en effet, merci!
Bonjour,
La trahison de la vérité par les intellectuels est un phénomène ancien. On se souvient que le marxisme soviétique dominait intégralement la pensée universitaire de la France des années 50-70. Dans le meilleur cas l’intelligentsia française se taisait face à la répression communiste à Budapest 1956 ou Prague 1968. Certains applaudissaient même les tanks soviétiques au nom du socialisme. Car voyez-vous, il ne fallait pas « désespérer Billancourt » (les ouvriers de l’usine Renault, avant-garde du prolétariat).
On saluera quand même la lucidité de Raymond Aron et quelques autres à l’époque, face au bulldozer du marxisme.
Aujourd’hui, on est rendu au même point. Le wokisme est simplement une version contemporaine du marxisme.