À l’ère où l’intelligence artificielle peut créer des images d’une beauté époustouflante sur simple commande, on pourrait se demander si les écoles d’art ont encore leur place. Cette question s’étend aux professions créatives telles que les artistes, les écrivains, et même à des domaines comme la comptabilité ou le droit. Les capacités avancées de l’IA générative menacent-elles de rendre ces métiers obsolètes? Je pense que non, mais cette affirmation vient avec un « mais » significatif. Il est crucial de réfléchir à la manière dont nous intégrons l’IA dans ces domaines, en valorisant l’apport unique et irremplaçable de l’humain dans la création et la décision.
La scène se passe dans les années 90. Nous sommes dans un bureau d’étude qui travaille sur un nouveau véhicule. Plusieurs ingénieurs s’affairent devant leur écran où tourne un logiciel de conception assistée par ordinateur (CAO). Le designer qui pilote le projet, Jean-Patrick, fait sa petite visite. Il s’arrête derrière l’un des ingénieurs et observe son travail pendant quelques instants.
Jean-Patrick: Votre bloc ne tient pas sur sa pièce.
L’ingénieur: que voulez-vous dire?
Jean-Patrick: ce que je viens de dire. Votre bloc ne tient pas sur sa pièce.
L’ingénieur, agacé: si, il tient debout, ça se voit bien à l’écran, non?
L’ingénieur refuse d’en démordre, malgré plusieurs demandes. Jean-Patrick décide alors de débrancher l’ordinateur, qui bien-sûr s’éteint immédiatement. Silence de mort dans la salle.
Jean-Patrick: Prenez une feuille de papier et un crayon, et dessinez-moi votre bloc.
L’ingénieur s’exécute. Commence son dessin puis ralentit de plus en plus jusqu’à s’arrêter. « Vous avez raison, il ne tient pas. »
Formé uniquement sur des outils informatiques, l’ingénieur n’avait jamais acquis le sens des proportions, et la maîtrise de la matière tangible. Il était incapable de « voir » véritablement une pièce, sa géométrie, son volume, et sa dynamique, incapable de la « sentir » en vrai. Il ne possédait pas les fondamentaux. Des années plus tard, en 2011, lorsqu’avec Jean-Patrick et Renault Gautier nous avons lancé le programme IDEA (Innovation, design, entrepreneuriat et art) à emlyon business school, nous avons décidé qu’il commencerait avec des cours de dessin « à l’ancienne », c’est-à-dire papier, crayon, gomme. On s’est beaucoup moqué de nous, mais grâce à Jean-Patrick, nous savions ce que nous faisions et pourquoi nous le faisions.
Pour tirer le meilleur parti de l’IA, il faudra maîtriser les fondamentaux
Quel rapport avec l’IA? Eh bien un rapport direct. Photoshop me permet de modifier des images. Cela me permet de faire des choses que je ne pourrais pas faire sinon. Mais Photoshop ne me transforme pas en graphiste. Avec Photoshop, un graphiste fera toujours beaucoup mieux que moi. Il en va de même pour l’IA. Ceux qui maîtrisent les fondamentaux d’un domaine en tireront toujours mieux parti que des amateurs. La clé, cependant, est qu’ils ne soient pas enfermés dans des modèles mentaux corporatistes bien-sûr, et qu’ils ne se contentent pas non plus d’utiliser l’IA pour seulement améliorer leur pratique, mais pour la réinventer.
Jamais donc les compétences individuelles, et notamment les fondamentaux, n’ont été aussi importants. La meilleure façon de former nos jeunes pour l’IA est de les former à ces fondamentaux: lecture, écriture, calcul, raisonnement, et bien-sûr la culture générale pour tous, et aux fondamentaux du métier dans lequel ils se spécialisent. Alors seulement ils seront des utilisateurs intelligents de l’outil qu’est l’IA, pour en déterminer le potentiel mais aussi les limites, voire les dangers et inventer des choses fantastiques. C’est pour cela que les résultats catastrophiques des élèves français au classement PISA sont aussi inquiétants. Et ils le sont doublement: en eux-mêmes, parce qu’un pays qui ne sait plus éduquer ses enfants est voué au déclin, et parce qu’ils nous empêcheront de tirer parti du progrès technologique, sans même parler d’y contribuer.
Et donc je crois que ma fille peut s’engager sans crainte dans des études artistiques, et qu’il est même possible que dans un monde où n’importe qui pourra produire une belle image avec ChatGPT, la différence ne puisse plus se faire qu’avec de solides études fondamentales… et une bonne culture générale.
➕ Voir mes autres articles sur l’IA: 📃 Les sept raisons pour lesquelles vous êtes (déjà) en train de rater le virage de l’IA, 📃 Évaluer le potentiel de ChatGPT: Sept leçons d’histoire de l’innovation, 📃 Intelligence artificielle: Votre prochain concurrent est un Centaure
🎧 Cet article est disponible en version audio Podcast. Voir les plateformes ici.
📬 Si vous avez aimé cet article, n’hésitez pas à vous abonner pour être averti des prochains par mail (“Je m’abonne” en haut à droite sur la page d’accueil). Vous pouvez également me suivre sur linkedIn et sur Twitter/X.
🇬🇧 Une version en anglais de cet article est disponible ici
En savoir plus sur Philippe Silberzahn
Subscribe to get the latest posts sent to your email.

12 réflexions au sujet de « À l’heure de l’IA, ma fille peut-elle encore faire une école d’art? »
Je suis d’accord avec vous dans les grandes lignes, mais je nuancerais vos propos. Certes, il y aura toujours de la place pour les graphistes. Mais on aura besoin de beaucoup moins de graphistes à mon avis.
Idem pour les marketeux, les traducteurs, les responsables communication,…
L’IA générative est un outil, qui comme tout bon outil augmente la productivité. Il y aura donc toujours des utilisateurs, probablement des spécialistes. La production va augmenter, mais la productivité aussi, donc il n’est pas certain que l’emploi résiste.
Dans les années 90, pourtant, dès math sup/spé on mangeait encore de la perspective en dessin industriel utilisant la géométrique descriptive de Monge… A certains concours (comme Centrale), il y avait même une épreuve de dessin à main levée assez redoutée: On n’avait même pas droit à une règle/compas, juste son crayon, les bords de la table à dessin + placement de la feuille voir la faire tourner autour de son pouce dont l’ongle était opportunément taillé en pointe…
On ne peut pas dire qu’un ingé en poste à cette époque était un pur enfant de la CAO, c’est absolument impossible. J’y verrais plutôt l’inverse: Quelqu’un y étant arrivé sur la tard avec une perte de ses repères qui de retour aux fondamentaux a d’ailleurs « tilté.
Si on ne peut qu’être d’accord avec l’intérêt de ne pas les perdre car les outils ne font pas tout, il me semble que l’exemple cité va plutôt vers une difficulté liée à l’outil de CAO qu’un pb de fondamentaux d’enseignement.
Il y a quelque temps, j’ai téléchargé un logiciel « d’architecture ». Techniquement il était parfait. Mais jamais il n’a eu les idées d’un architecte de première année, même sur des visions basiques de l’aménagement…
Cher Philippe,
Merci pour cet article très clair ; l’exemple est tellement parlant ! Pour contribuer et poursuivre ta réflexion, voici mon témoignage d’illustratrice exerçant dans le monde de l’entreprise :
. La question du sens : pourquoi faire un dessin? Je réfléchis au sens pour chaque coup de crayon : que va signifier ce trait, comment va-t-il être perçu par celui qui regarde, que va-t-il provoquer chez lui ?
. La question de la recevabilité d’une image, en lien avec la sensibilité : là aussi je m’interroge sur la question de la sensibilité des personnes qui vont regarder le dessin dans chaque détail du dessin.
On peut définir tout cela dans le prompt bien sûr, mais cela demande beaucoup de temps et d’itérations… et nécessite de parfaitement comprendre ce que provoque une image sur celui qui regarde!
Convaincant et séduisant. Reste que les entreprises comme Boeing risquent d’utiliser les IA pour choisir les solutions financièrement intéressantes en négligeant le rôle des Jean-Pierre. D’accord, les ingénieurs français sont encore respectés et jouent encore un rôle crucial en France, mais la finance semble motiver plus les décideurs internationaux, vous ne croyez pas? Je pense aux excellentes grues de Potain, achetées par Manitowoc de Wisconsin.
la finance a toujours joué un rôle, il n’y a rien de différent je crois.
J’espère que vous avez raison et que la private equity ne changera pas la donne – on verra!
la private equity est la source de la puissance et de l’innovation de l’industrie américaine