Parmi les nombreuses ruptures profondes que vit notre époque, l’une des plus importantes est celle de l’enseignement supérieur. Car un monde qui change, c’est aussi un monde de compétences changeantes. Et cela suppose que le monde de l’éducation change aussi, aussi bien dans ce qu’il offre que dans ce que les étudiants demandent. Et c’est là que le bât blesse.

Pendant des décennies, le modèle était simple et rassurant : un bon diplôme était la clé d’un bon job, et donc d’une vie professionnelle stable et bien rémunérée. Mais ce modèle est en train de s’effondrer sous nos yeux. Et avec lui, la promesse de l’ascenseur social qu’il représentait pour des millions de jeunes dans les pays développés, notamment ceux de milieux modestes: travaille dur, et tu seras récompensé via un bon diplôme.
L’un des indicateurs les plus frappants vient des États-Unis : pour la première fois dans l’histoire, le taux de chômage des jeunes diplômés (22–27 ans) est désormais plus élevé que la moyenne nationale. En Europe, il s’en rapproche. Le prestige du diplôme recule, et même les profils les plus élitistes sont touchés : à Stanford, seuls 80 % des diplômés en MBA avaient trouvé un emploi trois mois après la fin de leurs études, contre 91 % en 2021.
La prime au diplôme s’effrite
Le phénomène ne se limite pas à l’emploi. Il touche aussi les salaires. En 2015, un diplômé universitaire américain gagnait en médiane 69% de plus qu’un diplômé du secondaire. En 2023, cet écart était de 50%. Ce recul est net, durable et international : la même tendance est observable au Royaume-Uni et au Canada, notamment. Le « bénéfice » psychologique s’amenuise aussi: les diplômés ne sont même plus forcément plus satisfaits de leur emploi que les non-diplômés. L’écart de satisfaction est passé de 7% à seulement 3%. Autrement dit, on investit plus pour une carrière qui ne rapporte pas plus… et qui ne rend pas plus heureux.
Un excès d’élites sans débouchés
Au-delà de l’économie, ce déclassement progressif des diplômés pose une question politique et sociale de fond. L’histoire montre que lorsque les classes éduquées ne trouvent pas « leur place », les tensions montent. Le chercheur Peter Turchin parle de « surproduction d’élites »: trop de personnes formées aux postes de pouvoir, mais pas assez de places disponibles. Ce phénomène, selon lui, a précédé de nombreux épisodes de troubles sociaux – des révolutions européennes de 1848 jusqu’aux récentes vagues de populisme.
Et ce n’est pas qu’une théorie. L’exemple de Luigi Mangione, diplômé de l’université de Pennsylvanie, en est une illustration troublante : il est aujourd’hui jugé pour le meurtre d’un dirigeant d’assurance santé – un acte extrême, mais qui a suscité une sympathie inattendue, avec plus d’un million de dollars récoltés en dons. Le message en filigrane ? Une partie de la population diplômée se sent trahie par le système, et elle cherche des coupables.
Faut-il blâmer les universités ?
Une explication souvent avancée est la baisse du niveau général. En ouvrant grand les portes de l’université, notamment en France, on aurait dilué la valeur du diplôme. Certains étudiants seraient mal préparés, voire incapables de maîtriser des compétences de base. Une étude récente a ainsi révélé que de nombreux étudiants anglais en lettres avaient des difficultés à comprendre Bleak House, un classique de Dickens.
Mais ce n’est pas la seule cause. D’une part, les étudiants des meilleures universités restent d’un niveau exceptionnel. D’autre part, le problème vient aussi de l’autre côté de l’équation : la demande des employeurs a changé. Selon une étude de la Réserve Fédérale de San Francisco, le ralentissement du progrès technologique, toujours très favorable aux diplômés, explique une grande partie du recul de la prime salariale. En clair, il y a moins de nouveaux métiers exigeant des compétences universitaires pointues, et plus de postes accessibles à des profils non diplômés. C’est exactement le contraire de toutes les prédictions depuis des années sur l’avènement des « travailleurs du savoir ». En substance, on a moins besoin de sociologues bourdieusiens, et plus de chauffeurs de camion.
Le diplôme dévalorisé par la technologie
Autre facteur déterminant : la banalisation des compétences techniques. Autrefois, utiliser un ordinateur nécessitait souvent une formation supérieure. Aujourd’hui, n’importe quel lycéen sait utiliser un smartphone et accéder à des outils numériques puissants. La maîtrise de la technologie n’est plus réservée aux diplômés.
Les employeurs s’adaptent. Les exigences académiques pour de nombreux postes baissent. Le secteur des services professionnels et administratifs aux États-Unis emploie plus de non-diplômés qu’il y a 15 ans, malgré leur recul démographique. L’industrie financière et le secteur juridique, autrefois bastions des jeunes diplômés, réduisent leurs effectifs juniors depuis plus d’une décennie. Et ça c’est avant que les effets de l’IA ne se fassent vraiment sentir dans ces secteurs.
L’illusion de l’orientation
Le paradoxe, c’est que malgré ces signaux d’alerte, les inscriptions universitaires continuent d’augmenter dans de nombreux pays riches. Entre 2013 et 2022, le nombre d’étudiants a progressé de 36% en France. Les gouvernements subventionnent toujours massivement des filières parfois déconnectées du marché de l’emploi. L’obsession du diplôme reste un sport national.
Or les étudiants, mal orientés ou mal informés, continuent de s’engager dans des filières saturées ou précaires. L’exemple le plus révélateur ? Le journalisme. Malgré l’effondrement du secteur, les écoles continuent de faire le plein. Les jeunes semblent persister à croire en des débouchés qui n’existent plus. Autre exemple, le nombre de diplômés en psychologie est passé de 57.000 à 74.000 en 5 ans en France. C’est très, très au-delà des besoins nécessaires. Très peu d’entre eux auront un poste lié à leur formation. Nous fabriquons une génération de diplômés frustrés.
Vers un nouveau contrat éducatif ?
La question n’est donc pas de savoir si l’université est “mauvaise” ou “inutile”, mais plutôt si elle est encore bien calibrée pour les réalités économiques d’aujourd’hui. Si elle forme trop, ou mal. Et si nous ne devrions pas, collectivement, revoir notre stratégie éducative : investir autrement, mieux orienter, mieux informer. Le diplôme seul ne suffit plus. Dans un monde qui change plus vite que les maquettes pédagogiques, la vraie valeur est ailleurs : dans les compétences, dans la capacité d’adaptation, et dans la pertinence des parcours. Il est temps de regarder ce problème en face. Car ce n’est pas seulement une crise de l’enseignement supérieur. C’est une crise de confiance dans la promesse de progrès.
🔎 Source: The Economist, Why today’s graduates are screwed.
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✚ Sur le même sujet, lire mes articles précédents: 📄Au-delà de la technologie: Pourquoi les compétences professionnelles restent indispensables, 📄À l’heure de l’IA, ma fille peut-elle encore faire une école d’art?
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6 réflexions au sujet de « Les diplômés sont-ils la nouvelle génération sacrifiée ? »
Lors d’une discussion avec un enseignant Finlandais, ce dernier s’étonnait qu’il n’y ait pas, en France, de sélection à l’entrée en universités. Alors que c’est le cas dans son pays. Nos échanges sont arrivés à la conclusion que les métiers manuels n’étaient pas dévalorisés en Finlande, et ne présentaient pas de distinction sociale dans leur société. Alors qu’en France, la reconnaissance des diplômes universitaires est un marqueur financier et social important, me semble-t-il. N’est ca pas là, une cause également de l’empressement à poursuivre des études parfois inutiles ?
oui bien-sûr.
Il faut urgemment ré-affecter une partie importante des ressources éducatives actuellement consacrées aux études « supérieures » à celles de la petite enfance.
Avant même d’envisager des troubles sociaux, c’est dans l’entreprise que cela va se passer pour ceux qui décrocheront tout de même un emploi qu’ils jugeront mal payé pour leurs compétences, « idéalement » avec au dessus des responsables moins qualifiés a qui ils ne manqueront pas une occasion de glisser des peaux de bananes.
Dans des circonstances favorables au savoir, on en resterait au « syndrome Bouygues Télécoms » de la fin des années 90…
Cad quand Bouygues s’était lancé dans les télécoms, au final avec succès, mettant initialement de véritables contremaîtres fouettards (ne connaissant rien au domaine mais ayant typiquement joué de leur influence pour sortir les bottes du béton en fin de carrière) à cornaquer des ingés télécoms! Choc des cultures garanti…
Mais généraliser cela et dans la durée, ouille en effet!
« L’acquisition de connaissances inutilisables est un moyen sûr de transformer l’homme en révolté. » G Lebon
Les sociétés et collectifs ne s’adaptent pas « rapidement » . Il faut une génération pour que les tenants des valeurs au pouvoir soient remplacés, pas forcément par des valeurs mieux adaptées. Lire https://editions-observatoire.com/livre/Pourquoi-les-intellectuels-se-trompent/584 . En fait ce livre décrit (et compile les bons auteurs antérieurs) comment les humains tâtonnent et errent de façon longue et déconnectée des réalités, notamment au sein des universités.
Pour ce qui est des formations à conseiller à un jeune ou à ses parents… lire ce billet … mais ce qui manque c’est de pouvoir se situer dans sa classe d’âge et de connaître les stats sur les écarts entre les besoins et le nombre de candidats de quels niveaux ? Et se préparer à changer plusieurs fois de trajectoires.