Quand le système vacille: la fin du modèle mental de l’ascenseur social et ses conséquences

L’ascenseur social est en panne, tout le monde en convient. Mais si le vrai problème était plus profond ? Et si c’était la croyance elle-même en cet ascenseur — ce modèle mental fondateur de notre société — qui était en train de disparaître ? Quand une société cesse de croire que l’effort peut payer, ce n’est pas seulement une promesse qui n’est plus tenue. C’est tout notre système qui vacille.

On connaît la formule: les classes « populaires » (moyennes inférieures et les classes ouvrières) « ne croient plus au système ». Souvent répétée, elle masque une vérité plus grave : elles ne croient plus que le système mérite d’être sauvé.

La société, en effet, se referme sur elle-même. Les classes supérieures deviennent plus homogènes, plus endogames, plus enclavées. Leur gestion de l’espace physique reflète cette séparation : les ZFE et les multiples obstacles à l’automobile restreignent la mobilité des plus modestes: ce sont des ponts-levis effectifs; les politiques environnementales renchérissent leur coût de vie (vêtements, transport, énergie, nourriture) ; l’accès aux villes, à la propriété, à l’emploi industriel devient de plus en plus limité pour ceux qui n’ont que leur travail à offrir; l’auto-entrepreneuriat, bouée de survie pour beaucoup, est miné année après année; leurs modes de vie sont condamnés sur le plan moral et ouvertement dénigrés par la représentation nationale. Les « gueux » sont méprisés, et ont reçu le message cinq sur cinq.

Avec l’argent qu’il n’a plus, l’Etat français se saigne à blanc pour acheter leur loyauté aussi longtemps que possible. Ils prennent ce qu’il leur donne – allocations, aides, subventions, chèques ceci ou cela – mais sans y voir autre chose qu’une aubaine, un versement pour solde de tout compte. Non parce qu’ils seraient ingrats, mais parce que la contrepartie symbolique de cette loyauté – la promesse de mobilité, de reconnaissance, de progrès – n’est plus tenue. Ce que l’on appelait jadis l’ascenseur social n’est plus qu’un souvenir. Ou pire : une illusion dangereuse pour ceux qui continuent, par réflexe culturel, à y croire. Un État-providence vidé de sa fonction de promesse collective n’est plus qu’un outil de gestion du désenchantement. Un gigantesque dealer d’opium du peuple.

L’historien Arnold Toynbee appelait cela une cassure (breakdown): une rupture silencieuse mais décisive dans la dynamique d’une société. Le corps social semble encore fonctionner, mais il est déjà en état de mort cérébrale; plus rien ne l’anime. La cassure, nous y sommes.

La promesse n’est plus tenue

Car l’ascenseur social n’est pas qu’un mécanisme; c’est un modèle mental, une croyance forte, enracinée: celle que l’effort et le travail sont payants; qu’ils permettent à chacun de progresser; que la société est certes imparfaite mais poreuse; qu’elle laisse une place aux plus volontaires, aux plus capables, aux plus engagés qui pourront s’élever aux plus hauts niveaux; que tous sont égaux en droits, et donc en opportunités. Elle permettait d’accepter les frustrations, les écarts de richesse, les efforts, car il y avait une espérance d’y remédier pour soi-même.

Un modèle mental collectif n’est pas seulement une croyance; c’est aussi et surtout une promesse: celle que le système fait à ses membres. Elle structure le rapport des individus au collectif. Elle permet de vivre ensemble parce qu’elle réduit l’incertitude : elle offre des repères sur ce qu’on peut attendre des autres et du système. Elle est la règle du jeu qui donne un sens. Elle est donc la pierre angulaire de toute cohésion. Le modèle, la promesse, est ce qui tient tout ensemble.

La promesse n’étant plus tenue, les classes populaires ne se considèrent plus comme intégrables. Elles deviennent ce que Toynbee appelait un prolétariat: un groupe dissident, qui cesse de vouloir participer au système. Il ne considère plus en faire partie car celui-ci ne marche plus pour lui. Plus de règle du jeu? Plus de jeu pardi! Cette dissidence n’est pas seulement symbolique. Il ne s’agit même pas de colère, qui supposerait un reste d’engagement et d’espoir, mais de retrait.

C’est dans ce retrait que naissent les révolutions. Non au sens où une révolte éclaterait nécessairement demain matin, même si des apprentis sorciers tenteront de la faire naître, mais au sens où le lien de légitimité entre le peuple et les élites, entre le citoyen et le système, est rompu. Ce lien ne tient plus que par des mécanismes administratifs et financiers, et non plus par l’adhésion à un modèle commun. Le système meurt parce que ses membres considèrent qu’il ne mérite plus d’être défendu. 

Dans ce contexte, les phénomènes multiples que nous observons – incivilités, violences, fragmentation, délitement, indifférence aux dysfonctionnements des institutions, discours insensés, pessimisme, dénigrement collectif – ne sont pas des accidents ni des aberrations: ils sont les symptômes d’une rupture déjà prononcée. Le système tient encore debout, mais sa promesse fondatrice – celle de la mobilité par le mérite – ne tient plus. Il reste des mécanismes, mais plus de croyance.

Sans croyance, plus de collectif

Et sans croyance, il n’y a plus de collectif. Il ne reste alors que des intérêts divergents qui cohabitent sous contrainte. Au Ve siècle, les villes européennes, prenant acte de leur abandon par Rome, se sont tournées vers les tribus barbares pour se reconstruire. Vers quoi se tourneront ceux qui, aujourd’hui, ne se reconnaissent plus dans l’ordre établi ? C’est la grande question.

✚ Pour aller plus loin, lire mes articles précédents: 📄La disparition de la capacité créative comme cause du déclin des organisations; 📄Unifier un peuple en des temps de fragmentation: La leçon du concile de Nicée; 📄Unis malgré la diversité: la leçon du traité de Westphalie que nous oublions à nos risques et périls

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7 réflexions au sujet de « Quand le système vacille: la fin du modèle mental de l’ascenseur social et ses conséquences »

  1. Le contrat social n’inclu par toujours un ascenseur (ni même un escalier…): en Inde, au moyen-âge chez nous, dans l’Egypte antique, en Afrique encore aujourd’hui, le système de castes indique votre place, interdit l’idée même d’être ailleurs et encore moins de « monter », et la seule échappatoire, espoir, est une renaissance ou, mieux, s’échapper même de ce cycle infernal terrien… Mais chez nous aujourd’hui on a promis cet ascenseur et rien de pire qu’une promesse non tenue, pire que pas de promesse du tout. Espoir déçu, révolte en vue…

    L’ascenseur justement, le vrai, a même tué l’ascenseur social: autrefois sans ascenseur, nos immeubles haussmanniens laissaient le dernier étage à l’immigré qui croisait son patron d’usine installé aux premiers étages, sa femme leur faisait le ménage, leurs enfants se mélangeaient dans la cour et s’intégraient. Vint l’ascenseur, les enfants du bourgeois prirent ces derniers étages pas chers avec vue, reléguant ces immigrés dans leurs HLM de banlieue entre eux sans plus jamais se croiser, interdisant une intégration nécessaire de langue et mœurs. Epoque « RER contre vélo »… L’ascenseur commence par la mixité sociale…

    Les études aussi l’ont tué: quand le diplôme de l’éxperience, pragmatique, concrète, permettait de monter en hiérarchie dans l’usine, et d’avoir des managers venant du cru donc connaissant parfaitement leur sujet et leurs…sujets, venant de leur propre équipe, combien de jeunes diplômés hors-sols mais équipés de ce papier si convoité, le diplôme Bac+5, se retrouvent catapultés au-dessus d’équipes qui connaissent bien mieux leur travail que dans les livres? La quintessence étant les intellos, énarques et technocrates, combien de Chirac et Macron pour un seul Monory-le-garagiste? Qui dans le tiers état se reconnaît dans cette nouvelle aristocratie du Triangle d’Or, dans un Attal gay juif et parigot-bobo???

    Mais pour progresser, monter, encore faut-il construire un escalier plus grand, avoir de la croissance, innover: formation (initiale mais aussi et surtout continue), modernisation (digitalisation, ou es-tu?…), productivité (fonctionnaires, regardez-vous…), rien de ce qui pourrait agrandir les derniers étages n’existe! Jospin a formé des BAC+5 qui se bousculent dans un escalier de service en colimaçon déjà encombré… l’Architecte a (mal) travaillé le rdc sans penser aux beaux étages… sic! Son ascenseur est un ascenseur de parking: il va du sous-sol au rdc, puis « prenez l’escalier l’ascenseur est en panne » soupire déséspéré le concierge, plus au fait des choses que l’intello bobo de l’île de Ré..

    Napoléon et de Gaulle savaient, eux, au moins le réel: ils en venaient, savaient le maitriser, diplômes théorie et pratique, succès de terrain… Où sont leurs successeurs?

  2. Le rêve qui se fissure – épopée d’un mécanisme en déroute
    Autrefois, l’ascenseur social était un mythe vivant : une cabine de cuivre et de miroirs où l’on entrait avec ses galons de naissance ternis, mais où, moteur après moteur, diplôme après diplôme, on voyait les étages défiler vers le ciel : du rez-de-chaussée des usines au penthouse des décisions. La promesse était simple, incantatoire : « Travaille, et tu monteras. » Le bruit des cables, le tintement des cloches d’arrivée, la lumière crue des paliers : tout cela chantait le progrès.
    Aujourd’hui, la cabine a disparu. À sa place, un escalier roulant descend – lentement, doucement, sans secousse. Il est si bien huilé, si silencieux, que l’oreille n’y perçoit qu’un souffle régulier, presque apaisant. Ses marches en caoutchouc antidérapant, ses lumières tamisées, ses panneaux « bien-être » et « confort » vous indiquent la voie comme des anges gardiens. On y monte d’un pas détendu, persuadé qu’on va encore gagner un étage, et l’on découvre – mais trop tard – que l’escalier n’a plus d’étage supérieur : il ne fait que descendre, palier après palier, sous le niveau de la mer.
    À chaque seconde, un algorithme ajuste la vitesse : pas trop vite pour ne pas effrayer, pas trop lent pour ne pas laisser le temps de l’espoir. Il sait vos points de fidélité, votre score de crédit, votre fréquence cardiaque ; il module la pente comme un organiste qui joue une sonate de renoncement. Sur les rampes, des écrans affichent des récompenses « personnalisées » : une remise, un badge, un smiley. Ce sont les carottes qui remplacent les fouets ; c’est la musique d’ambiance qui masque le grondement sourd de la chaîne.
    Et l’on entend, très loin, le cliquetis discret de la mécanique : ce n’est plus l’ascenseur qui grince, c’est le temps qui se replie sur lui-même, qui rabaisse chaque rêve au niveau du seuil de tolérance calculé. Le rêve se fissure comme une glace ancienne : d’abord une craquelure invisible, puis un réseau de veines blanches, puis l’éclat silencieux. L’illusion s’écroule sans fracas, car le moteur est devenu si doux qu’on a oublié d’avoir peur.

  3. Pas tres optimiste comme billet. Car l ascenseur social tel qu on l a connu est a mon avis liee a une periode tres specifique (30 glorieuses) qui ne risque pas de revenir
    Et si on regarde dans le passé, l ascenseur social etait pas tres evident au XIX sciecle : « A ceux qui nourrit de grec et de latin sont mort de faim; je dédie ce livre. » Jules Vallès

    PS: la france est devenue une societe d heritier et de rentier comme au XIX, surtout si on considere les retraites comme des rentiers (en allemand rentner designe un rentier ou un retraite)

  4. L’ascenseur social fonctionne encore, à la différence qu’il démarre désormais du dixième étage et plus du rez-de-chaussée.

    1. C est une illusion de croire que les mieux dotés (financierement ou en capital social) ne vont pas ressentir le declassement. Il arrive juste plus tard. Par ex si une usine ferme, les ouvriers se retrouvent au RSA mais le proprietaire qui leur loue leur logement va voir la valeur de ceux ci baisser (cf St Etienne ou Roubaix). L ingenieur va peut etre se recaser ailleurs mais quand de nombreuses firmes auront ferme on aura aussi un surplus d ingenieurs et son salaire baissera (regardez les salaires d embauche d ingenieur debutant entre 1990 et maintenant)

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