Un collectif ne peut pas survivre lorsqu’il est rongé par le mensonge. Cette observation, faite par le dissident Alexandre Soljenitsyne à propos de l’Union Soviétique des années 70, résonne dans la France de 2025. Car si notre démocratie n’a rien à voir avec les régimes totalitaires, elle partage avec eux une faille inquiétante : l’incapacité collective à regarder en face ses propres difficultés. Depuis des décennies, la France entretient avec sa situation économique un rapport fait de promesses impossibles et de diagnostics complaisants. Ce mensonge, qui traverse tout l’échiquier politique, constitue la véritable raison de la crise de la dette. Plus encore que ses déficits, c’est cette allergie à la vérité qui risque de transformer cette crise en déclin durable.

Soljenitsyne a admirablement décrit les effets délétères du mensonge. Pour lui, le mensonge n’est pas seulement une faute morale individuelle, mais un poison qui mine l’existence collective. Ses effets sont de quatre ordres:
Le premier est la dissolution de la vérité comme repère commun. Quand une société se fonde sur le mensonge, plus rien ne permet de distinguer le réel de l’illusion. Les faits n’ont plus de valeur, l’histoire est réécrite, les statistiques fabriquées, la parole officielle devient une mise en scène. La société entière flotte dans une sorte d’irréalité qui la prive de contact avec le monde. Elle s’enferme dans une bulle.
Le second est la corruption intérieure des individus. Le mensonge imposé par le pouvoir ne peut tenir que parce que les citoyens, même à contrecœur, le reprennent et s’y soumettent. En acceptant de répéter ce qu’ils savent faux, les hommes se renient eux-mêmes. Ils perdent leur intégrité, leur courage, et peu à peu leur capacité de juger. Le mensonge devient une habitude, un réflexe, et détruit le sens moral.
Le troisième est la rupture du lien social. Dans un climat où tout le monde ment, chacun soupçonne l’autre de feindre, de dissimuler, d’obéir pour se protéger. La confiance s’évanouit, et avec elle la possibilité d’une communauté vivante. Il n’y a pas de société sans confiance, et il n’y a pas de confiance s’il y a mensonge. On se replie dans la peur, on se tait, on cesse d’agir ensemble. C’est chacun pour soi.
Enfin, le mensonge a un pouvoir destructeur sur le système lui-même. Une société qui ne se nourrit pas de vérité finit par se décomposer. Privée de base solide, elle se construit sur le vide. C’est, selon Soljenitsyne, l’une des causes profondes de l’effondrement des régimes totalitaires : ils sont condamnés à s’écrouler, parce qu’aucune société ne peut durer sans un minimum de vérité partagée.
En somme, pour Soljenitsyne, le mensonge est un poison qui finit par tuer la société qui s’y abandonne. Puis un jour cette société, qui n’est plus qu’un château de cartes, est rattrapée par le réel. Le château s’effondre et il faut tout reconstruire. C’est ce qui s’est produit avec le système communiste à la fin des années 80.
Le mensonge français
Bien-sûr, la France de 2025 n’est pas l’URSS des années 70. Mais elle souffre aussi du mensonge, en particulier sur sa situation économique. Depuis des décennies, notre pays accumule des déficits structurels tout en maintenant un discours rassurant, feignant de croire que nous serions capables de vivre au-dessus de nos moyens sans conséquences durables, et que les lois de l’économie s’appliquent aux autres, mais pas à nous. Les signaux d’alarme persistants (déficits récurrents, dette croissante, perte de compétitivité) sont minimisés ou attribués à des facteurs temporaires.
La dissolution de la vérité comme repère commun se manifeste dans la manipulation des chiffres budgétaires, les promesses électorales déconnectées des contraintes, les discours niant parfois jusqu’à l’existence même d’un problème, et la tendance à présenter des mesures cosmétiques comme des réformes structurelles ou, au contraire, la moindre réforme comme une agression inacceptable à l’endroit de telle ou telle catégorie. Les débats sur les retraites ou la dette publique illustrent cette incapacité à établir ne serait-ce qu’un diagnostic partagé, les chiffres les plus fantaisistes étant brandis et repris sans que personne ne les conteste.
La corruption intérieure touche une classe politique qui promet sans vergogne ce qu’elle sait impossible à tenir, des citoyens qui exigent plus de services publics, tout en refusant les efforts nécessaires pour les financer, et des corps constitués ou professions qui n’ont pour but que de protéger leurs rentes et leurs privilèges tout en prétendant œuvrer pour le bien commun.
La rupture du lien social se traduit par la défiance généralisée envers les institutions, l’impossibilité de mener des réformes consensuelles, et la fragmentation du débat public entre groupes qui ne partagent plus les mêmes faits de base, plus personne n’ayant confiance en personne.
Ce mensonge généralisé est ancien et a ceci de particulier qu’il est le fait d’un très large spectre politique, de l’extrême gauche à l’extrême droite et passant souvent par le centre dit « raisonnable », et ce depuis très longtemps. On ment aux Français… et ils semblent heureux d’y croire tout en manifestant, bien-sûr, leur mécontentement. Nous sommes, ne l’oublions pas, le pays dont les intellectuels revendiquaient fièrement préférer avoir tort avec Sartre que raison avec Aron.
Bien-sûr, la situation française ne relève pas uniquement du déni : elle résulte aussi de contraintes objectives (vieillissement démographique, concurrence internationale, affaiblissement concurrentiel) et de choix politiques légitimes sur le niveau de redistribution ou le rôle de l’Etat. De plus, contrairement aux régimes totalitaires évoqués par Soljenitsyne, la France est une démocratie et dispose à ce titre de mécanismes correcteurs : presse libre, diversité politique, institutions européennes qui imposent certaines disciplines budgétaires.
Mais l’enseignement principal de Soljenitsyne pour la France est la nécessité de restaurer un débat public fondé sur des faits partagés. Cela implique d’accepter la vérité, même lorsqu’elle est dérangeante : l’impossibilité de maintenir indéfiniment le niveau actuel de dépenses publiques, les coûts réels de certaines politiques populaires, ou encore les contraintes imposées par la concurrence internationale. Cette « culture de vérité » nécessiterait un effort collectif : responsabilité des élites politiques dans leur communication, éducation économique des citoyens, et médias capables de décrypter la complexité sans tomber dans le sensationnalisme. En fin de compte, la vérité est l’affaire de tous, et c’est ce que soulignait Soljenitsyne: il incombe à chacun d’entre nous de refuser de participer au mensonge.
Ne pas mentir
Les crises ne sont pas fatales en elles-mêmes. La France en a connu beaucoup, d’Azincourt à 1958, mais elles le deviennent quand elles sont niées ou mal diagnostiquées. Pour la France, il reste possible d’éviter l’effondrement à condition de regarder la réalité en face, d’arrêter de mentir et de se mentir, et d’agir en conséquence. Ne pas mentir devrait donc devenir un impératif catégorique. Tout le reste en découle.
✚ Pour aller plus loin, lire mes articles précédents: 📄L’entreprise en déclin et son double imaginaire, 📄Unifier un peuple en des temps de fragmentation: La leçon du concile de Nicée, 📄Falsification de préférences: pourquoi rien ne change quand tout le monde est mécontent
📬 Abonnez-vous pour être averti des prochains articles (chaque lundi matin) par mail (cliquez sur “Abonnez-vous” plus bas).
▶️ Retrouvez-moi sur LinkedIn pour échanger cet article.
🎧 Vous pouvez également vous abonner au format podcast des articles via votre plateforme favorite: Apple Podcast – YouTube Music – Spotify – Amazon Music/Audible – Deezer
🎥 Je publie également régulièrement de courtes vidéos sur mon site TikTok et YouTube Shorts.
En savoir plus sur Philippe Silberzahn
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
10 réflexions au sujet de « Le mensonge, véritable raison de la crise française »
« Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus à rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir, mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez. »
Hannah ARENDT entretien avec Roger ERRERA– 1974
Bonjour Monsieur SilberZahn.
Merci pour cet intéressant article.
C’est le même Alexandre Soljenitsyne qui disait aussi :
Nous savons qu’ils mentent.
Ils savent qu’ils mentent.
Ils savent que nous savons qu’ils mentent.
Nous savons qu’ils savent que nous savons qu’ils mentent.
Et, pourtant, ils persistent à mentir.
Un visionnaire !
Bertrand Dubois
Oui; et les citoyens jouant avec les politiques le rôle du patient qui, entre les différents médecins à son chevet, sait parfaitement user de son pouvoir pour leur faire comprendre qu’ils sont en concurrence…et qu’entre les différents remèdes, il n’hésitera pas à toujours préférer le sirop sucré à tout ce qui ressemblerait à un outil chirurgical ; alors dans cette concurrence, les médecins savent ce qu’il leur reste à faire s’il veulent rester en lice; ils mentent au patient qui finit donc par les croire.
Bonjour, le plus incroyable étant d’arriver à ce niveau de dette avec la pression fiscale que nous subissons (et plus encore les 40% de français payant encore l’IR, ce qui n’est clairement pas une situation normale).
Clairement, il va falloir arrêter de distribuer les chèques en (ou qui saignent à) blanc: Là aussi, il faut arrêter de se mentir car le but premier n’était pas vraiment le social et la redistribution… mais bien plutôt d’acheter la paix sociale! Un but qui n’est plus vraiment atteint et pourrait même s’étendre de nouveau pour toucher cette fois les cochons de payeurs, à qui on compte (en plus du reste) faire une double Raffarin (qui avait déjà supprimé 1j de congé), ce qui équivaut à leur sucrer pas loin d’1% de salaire qui ont été pour beaucoup pas si loin de l’augmentation 2025. Assurément de quoi motiver à se tuer à la tâche.
En réalité, il faut surtout arrêter de se mentir sur une économie pouvant se passer d’industrie (au sens large) et vivant trop largement sur services/tertiaire: La Chine, ou on ment pourtant beaucoup et à propos de laquelle il convient de toujours croiser les infos pour estimer la réalité (on a vu des chiffres de production industrielle au taquet et des prix de l’énergie ou le Baltic Dry Index au ras des pâquerettes), un camarade censeur pouvant toujours manquer de cohérence… nous rappelle avec un secteur secondaire resté fort à quel point ce moteur de création de richesse nationale, que le monde entier lui achète, est incontournable, n’assurant pas que des emplois d’ouvriers mais aussi un débouché parfois symbiotique aux filières scientifiques et techniques. Chez nous, au delà de la reprise du secteur de l’armement, on les colle de plus en plus à vivoter dans une autre gabegie nommée transition énergétique à base de (pseudo) renouvelable: Là aussi, que de chèques mal utilisés…
Ce texte est stimulant. Je suggère que ce qui est analysé n’est pas que Français. La dérive pré- totalitaire visible aux Etats-Unis pourrait s’analyser avec la même grille que ci -dessus. Qu’un président s’autorise à licencier une économiste qualifiée parce qu’elle ne publie pas les chiffres souhaités et qu’il place un affidé incompétent est navrant. Trump a ainsi décidé de limoger Erika McEntarfer, la commissaire du BLS, après la publication d’un rapport sur l’emploi dont les résultats ne lui ont pas plu. Il n’y a pas de mesure plus radicale contre le réel que de casser un thermomètre qui n’indique pas la température. CF le livre de Gérald Bronner juste sorti; A l’assaut du réel.
désirée.
Idem pour la tentative de contrôler la Banque Fédérale.
Trump veut écarter l’économiste vedette de Goldman Sachs, coupable d’avoir montré que ses tarifs douaniers pèsent surtout sur les consommateurs américains. Des responsables de l’administration Trump auraient récemment demandé à la NASA de mettre fin à deux missions, très utiles pour la surveillance du changement climatique, en demandant la destruction de deux satellites.
L’administration MAGA s’aligne sur l’Administration russe. Depuis mars 2025, l’agence fédérale russe des statistiques, Rosstat, a progressivement arrêté de publier les indicateurs essentiels sur la population : naissances, décès, mariages, migrations, espérance de vie. Cette opacité inquiète les démographes et entrave toute analyse des dynamiques sociales du pays.
De la lecture de la démonstration de Mr Silberzahn, j’en tire deux conclusions: Quel assemblage qualifié et légitime pour fonder un diagnostic et constituer un bien commun sur une série de problèmes critiques ? En second, comment négocier une ensemble de réponses cohérentes, pertinentes et susceptibles d’engendrer un sentiment de justice pour toutes les parties prenantes ? Cela relève me semble t il d’une modernisation tant de la démocratie politique que de la démocratie sociale et de leur arrimage.
Bien d’accord, merci pour cette clarté.
Malheureusement les responsables politiques sont élus. Le clientélisme n’est pas ami de la vérité. Et les journalistes n’ont plus le temps d’écrire des papiers solides (l’IA fait le boulot tellement mieux, paraît-il).
« Ce mensonge, qui traverse tout l’échiquier politique », et j’ajouterai : et journalistique.
J’ai toujours trouvé que de comparer le déficit au PIB (qui vient d’un critère du traité de Maastricht) est une belle manière de rendre les choses incompréhensibles pour les gens.
En 2025, recettes = 309 Milliards, dépenses = 445 Milliards. écart = -138 Milliards. Pour moi, on devrait dire déficit de 44 % (138 / 309 *100).
Comme on compare ce chiffre à celui du PIB (qui n’a pas grand-chose à voir), on obtient un déficit de 3% ou de 5.6 %.
On a même des articles de presse qui disent que « le déficit est contenu à 5,6 % ». J’appelle ça un mensonge, moi …
En tout cas, ça rend impossible de mesurer l’ampleur du problème.
(Mais évidemment, ça arrange bien les politiques).
Cordialement
Bigben
Bonjour, tout à fait d’accord. J’ajouterais que la pensée critique a du plomb dans l’aile, principalement pour ceux qui sont politisés. On ne juge plus les idées en elles mêmes mais on juge en fonction du locuteur. Le manque d’intégrité engendre la malhonnêteté intellectuelle et l’indignation sélective.
Ainsi lorsqu’un politicien du parti adverse sera soupçonné de malversations on va crier « démission démission » alors que ses soutiens crieront « présomption d’innocence » et demain, quand un cadre de notre bord sera soupçonné dans les mêmes conditions, on criera cette fois « présomption d’innocence » pendant que les autres crieront « démission »
L’intégrité voudrait qu’on soit ENCORE PLUS SÉVÈRE avec quelqu’un de notre camp et qu’on considère ses malversations comme une atteinte à nos valeurs et à la confiance.
Je crois que malheureusement on s’en éloigne de plus en plus !
Bonjour
article intéressant, mais j’ai une remarque : les « contraintes imposées par la concurrence internationale » n’ont pas toujours existé A CE POINT, le libre échange n’a pas toujours été aussi intense. On a le droit de sortir ce ce cadre (ce que les USA sont en train de faire), ce n’est pas uniquement une « réalité » sur laquelle on devrait se mettre d’accord, mais un choix politique (qu’un référendum en 2025 ne validerait pas forcément…).
Bravo Philippe pour cet excellent article qui résume parfaitement cette triste réalité du cas français dont nous pouvons avoir honte. Rajouté à cela que depuis Giscard, nous avons les hommes politiques les plus incompétents et les plus bêtes du monde avec un ego démesuré, incapables de de diriger et de gérer , déconnectés volontairement de la réalité, sauf de la leur (avec pour seule ambition d’entrer dans l’histoire pour être élu et réélu) en bâtissant sur le sable de l’idéologie (35h, nucléaire,réforme des régions,écologie,….)