Comment unifier ou réunifier un peuple en des temps de fragmentation et de divisions profondes? La question est brûlante mais elle n’est pas nouvelle. Le concile de Nicée, organisé par l’Empereur Constantin en 325 pour résoudre les querelles religieuses du monde Chrétien, se la posait déjà. La réponse apportée résonne encore aujourd’hui.
En 325, l’empereur Constantin convoque les évêques au concile de Nicée. Le concile a pour principal objet de résoudre les multiples querelles théologiques et ecclésiastiques au sein de l’Église chrétienne naissante, notamment la controverse arienne. Arius, un prêtre d’Alexandrie, enseigne que Jésus-Christ est une créature de Dieu et non de la même substance divine que Dieu le Père, ce qui contredit la doctrine de la Trinité alors en formation.
L’empereur ne supporte plus ces querelles. Si leur objet semble parfois trivial, et éloigné des préoccupations politiques, il a néanmoins conscience que leur importance va bien au-delà du seul domaine religieux. En outre, pas moins que n’importe quel évêque, il se sent lui-même investi d’une mission divine de défense de l’unité de l’Église. Les conflits religieux, notamment la controverse arienne, menacent en effet l’unité de l’Empire.

En convoquant le concile et en forçant les évêques à se mettre d’accord, Constantin renforce également son rôle de protecteur et promoteur du christianisme, qui est en train de devenir une force importante au sein de l’Empire. Il le voit comme une religion capable de consolider son autorité et d’unir les divers peuples de l’Empire sous une seule foi.
Le concile est un succès et un moment décisif: sous l’autorité de Constantin, il produit une déclaration de foi, un credo, que les églises du monde entier peuvent désormais défendre et qui continuera pendant des siècles à unir une Église divisée, et à donner une substance à l’idéal d’un seul peuple chrétien.
Unifier un peuple par des croyances partagées
Mais la leçon du concile va bien au-delà du peuple chrétien. Elle est également, et peut-être surtout, politique. Ce que Constantin montre avec le concile, c’est que le moyen le plus sûr d’unifier un peuple est de l’unir non pas par des rituels communs, mais par des croyances partagées.
Cela ne devrait pas être une surprise, mais il semble qu’il faille le redécouvrir encore et encore. Sapiens, notre espèce, survit face aux défis de son environnement en créant des collectifs. Le collectif, c’est le moyen que nous avons inventé pour survivre dans l’incertitude; c’est notre outil ultime. Ce qui unit un collectif, ce sont des croyances communes, une foi partagée. Ces croyances lui permettent de donner un sens au monde, et ce sens partagé est ce qui le définit. Nous sommes ce que nous croyons. Lorsque les croyances cessent d’être partagées, le collectif se fragilise, se fragmente, voire disparaît. C’est ce que nous vivons à l’heure actuelle en France, où il semble qu’il n’y ait plus rien qui rassemble plus de 10% de la population. On le voit aussi au sein des organisations avec, par exemple, le rapport au travail qui change profondément.
L’enjeu de l’unification, ou de la réunification, d’un collectif – groupe, organisation voire peuple tout entier – est donc la reconstitution de quelques croyances-cœur partagées. C’est la leçon du concile de Nicée il y a 17 siècles, et elle reste d’actualité.
🔎 La source pour cet article: Les Chrétiens – Comment ils ont changé le monde par Tom Holland.
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12 réflexions au sujet de « Unifier un peuple en des temps de fragmentation: La leçon du concile de Nicée »
Unifier le peuple : ce pourrait être par exemple grouper les prolétaires de LFI avec ceux du RN dans un groupe social qu’on appellerait tiers-état par exemple.
Cela solderait 40 ans de gouvernement libéral économique qui au final auront enrichi les propriétaires de parts dans des sociétés [actionnaires] et délité le capital national, je veux parler des usines, des terres agricoles, de la force de travail et des savoirs tout quatre criblés de dettes en tout genre au bénéfice des affidés de la finance.
Usines : dettes technologiques, retard d’investissements, faible capacité d’innovation,
Terres agricoles : dette hydrique, dette d’humus de terres épuisées et érodées
Force de travail : normalisée en exécutants pour ce qui n’est pas offshorable ni délocalisable
Savoirs : à l’étiage, avec l’illusion que le savoir peut être déposé dans des bases documentaires détenues et/ou accessibles par/du fait des GAFAM et que le savoir n’aurait pas à être incarné
La transcendance d’aujourd’hui est -presque toujours- un artifice de communication des coquins nourrissant les illusions des faibles en vertu duquel il y aurait un schéma idéal qui fasse consensus voire loi.
Mais le corps élitaire a plus d’une ruse dans son sac et multiplie les transcendances à foison, véritable business model de multiples « églises », phénomène accru par les moyens numériques.
On retrouve un schéma à l’identique de la démultipliée qu’a été l’imprimerie qui a remisé l’enluminure et les moines copistes au vestiaire.
Ainsi, certaines thématiques arrivent à se hisser comme du premier ordre, bousculant les étages de la pyramide de Maslow, puisqu’en soubassement on y trouve non plus les besoins physiologiques, mais les dépendances en matière d’énergie et de communication ainsi que le soi qui le pensons-nous primeraient désormais.
Le soi est principalement décliné en thématiques orientés sur le mal de soi décliné à l’infini dans les sujets wokes et les pathologies du psychisme.
Cela permet aux instigateurs de ces thèmes de diviser sans mal les gens, les rendant distants de leur classe économique en reléguant la lutte des classes ou même le principe de subsidiarité aux oubliettes. Au passage cela crée et enrichit de nouveaux clergés.
L’émergence d’une transcendance organisée [et non subie comme la guerre] n’est pas pour demain.
On comprend à quoi servent LFI et le RN, parfaitement orthogonaux :
– l’un créolisant, émancipateur jusqu’à l’aporie [refus de toute transcendance par la prééminence du soi ]
– et l’autre tenancier d’une identité perdue [vertical de la transcendance imaginaire]
Cette organisation politique, servie par les médias mainstream, l’intelligentsia, ne sert qu’à diviser les économiquement faibles pour que le pouvoir [lois et captation de la richesse] soit conservé par un groupe discret.
Bonjour à toutes et à tous,
Merci Monsieur Silberzahn pour ce nouvel article et je prends toujours plaisir à découvrir chacun de vos écrits. Le processus du concile de Nicée en 350 est un processus verticale bien adapté à l’époque et il est toujours présent aujourd’hui. Cette assemblée divisée est bien la représentation actuelle de différents groupes qui partagent les mêmes croyances chacun avec une organisations verticales. Aujourd’hui les groupes sont multiples et chacun cherche à disposer de la plus forte influence par les moyens et le charisme de leurs représentants et de leurs idées. Malheureusement les biens fais collectifs apportés par le concile en 350, ne semble plus se réaliser aujourd’hui et pas seulement chez nous.
Cela ne retire rien à la puissance de la croyance au niveau individuel comme au niveau collectif.
Alors comment à notre époque avec le même ferment de base produire à nouveau au niveau collectif de la cohérence heureuse et partagée qui donne un sens agréable à la vie en communauté ?
Ma croyance heureuse est que notre temps n’est plus au processus vertical du concile de Nicée, ni au formes actuelles de ce processus, mais, sans doute de façon encore utopique, en un processus horizontal qui repose sur le développement de chaque personne vers une perception complète tant émotionnelle que rationnelle des situations et des événements. Une perception des dangers et limites qui sont désagréables et des beautés et dons qui sont agréables tant pour soi-même que pour les autres. Ressentir et penser que prendre soin de soi c’est prendre soin des autres et réciproquement pour souligner le trait. C’est ressentir et penser que dans l’opposition il y a comme dans chaque chose des danger sources de peurs et de souffrances, des limites sources d’envies et de désagréments, des beautés sources d’admirations et d’agréments, des dons sources de joies et d’amour. Comment au niveau individuel face aux dangers et aux limites chacun à l’origine de peurs et d’envies émotionnellement désagréables à vivre et rationnellement insatisfaisantes prendre la responsabilité de sa mobilité émotionnelle puis rationnelle individuelle puis collective (car nous partageons alors cette même croyance) vers des positions équilibrées agréables à vivre et satisfaisantes qui apportent aux peureux protections, aux envieux reconnaissances, aux exemplaires (ceux qui sont beaux) admirations et aux généreux qui donnent, gratitudes sans être trompés, ni tromper.
C’est notre nouveau défi. Il n’y aura pas cette fois de Constantin, mais une majorité de personnes développées émotionnellement et rationnellement authentiques et sincères, protectrices sans supériorité, exemplaires et généreuses qui formeront une minorité attractive, puis convaincante jusqu’à une majorité équilibrée stable et durable même si les dangers et les peurs comme les obstacles et les envies ne disparaîtront jamais, pas plus que les beautés et les dons.
Merci beaucoup pour cette approche intéressante et originale. C’est plutôt rare par les temps qui courent! On pourrait peut-être ajouter qu’une des tâches du Concile de Nicée a été de travailler sur un vocabulaire commun. Parler de la même chose quand on utilise les mêmes mots! C’était un défi à cette époque, ça l’est encore aujourd’hui en temps de crise!
Que certaines églises ou obédiences aient réussi finalement à se réunir pour créer un dogme applicable de façon implacable, c’est un fait, cela ne change rien à la question de fond. Les chrétiens ont réussi pendant un temps à se réunir, puis à entre-tuer plus tard au cours de la réforme. Les musulmans se sont réunis de leur côté et tout le monde entre-tue joyeusement car tout le monde a sa propre religion. Je ne vois pas du tout cela comme un bénéfice pour l’humanité, plutôt comme une immense catastrophe dont nous souffrons toujours. Non, ce qui pourra réunir un jour l’Humanité ne peut pas être question de croyance mais de plus petit dénominateur commun.
Bof: ça n’a jamais marché. Des croyances imposées par une autorité, c’est juste la définition en creux des schismes. Ils persistent généralement.
Constantin n’a pas imposé les croyances, il a imposé d’en définir, nuance.
Merci pour cette réflexion, Philippe. Ce qui est à craindre, c’est que les peuples occidentaux retiennent plutôt l’autre leçon du concile de Nicée: croyances partagées, oui, mais décidées par une petite élite et imposées d’en haut (que ce soit un empereur, une église hiérarchisée, ou un régime autoritaire).
Et comme il y a 17 siècles, les croyances “partagées” semblent être devenues le butin de ceux qui ont le pouvoir politique de les décider et diffuser (et de leurs supporteurs). D’ailleurs, un grand nombre de mes compatriotes américaines adhérent au modèle autoritaire aujourd’hui. Comment faire?
non les croyances partagées sont partout et heureusement. Certaines ont pu être imposées dans un contexte historique, mais c’est plus difficile de nos jours effectivement. La croyance en un modèle autoritaire n’a rien de nouveau.
J’ai un doute… ne serait-ce pas lors de ce fameux concile que les évêques ont décidé, à une courte majorité, que les femmes avaient une âme ? Et à une non moins courte majorité, que les animaux n’en n’avaient pas ?
Quand on voit la différence de statut entre les deux (même si quelques personnes voudraient créer une « citoyenneté animale », voila qui aurait modifié profondément la nature de notre société. Difficile d’imaginer ce que serait aujourd’hui le statut juridique des femmes.
Voila qui pourrait faire un bon sujet de roman bien « saignant »… Mais dans la réalité il s’en est fallu de peu.
À part cela, l’histoire de l’arianisme ne s’arrête pas là. Lors de la « saison II », les lions ayant mauvaise réputation dans le monde chrétien, les arianistes ont simplement été expulsés « chez les barbares », censés se charger du « sale boulot ». Pas de pot : certains ont réussi à convertir leurs nouveaux voisin, et c’est ainsi que, quelques années ou décennies plus tard, certains envahisseurs barbares étaient arianistes (mais toujours guerriers : pas facile à gérer).
Il y a peut-être là une leçon à retenir en matière de gestion : quand une boîte décide de fermer une usine ou de quitter un pays, elle peut avoir intérêt à tout détruire avant de partir, quitte à ignorer offres de reprise et pression politique ou syndicale. Parce que, pour peu que le nouveau propriétaire soit plus efficace (ou moins « contraint » par une réglementation importée), c’est la totalité du marché qui peut se faire « bouffer ».
Ce n’est pas moral, mais « qui veut la fin veut les moyens ». D’ailleurs, les arianistes ont mal « fini ».
Cette histoire de femme.qu n’aurait pas d’âme est une.légende urbaine.
Tenace, mais une légende quand même.
En témoigne la place de la Vierge Marie et des différentes saintes dès les premiers temps de l’Église…
Le concile de Nicée s’attaquait à une controverse lancinante au cours des premiers siècles de l »Eglise primitive, relative à la nature du Christ. Controverse tranchée définitivement par le pape Léon le grand qui énonça.le principe selon lequel le Christ était « totalement homme et totalement dieu ».
Merci pour cette réflexion et vos posts toujours stimulants. Je suis d’accord pour dire que les croyances unifient, mais elles divisent également les collectifs. Ce que vous appelez collectifs vise ici il me semble ces collectifs particuliers que sont les communautés.
La socianalyse nous apprend que chacun de nous a (notamment) une posture « collective », qui apporte la perception et le sentiment de représenter et d’incarner ce collectif face aux autres collectifs.