Transformation du monde: Pourquoi les utopistes ont besoin d’une crise

La plupart des philosophies de transformation, qu’elles soient politiques ou organisationnelles, opposent un présent insatisfaisant à un futur idéal à atteindre, faisant de cet idéal un guide et une source de motivation. Lorsque cet objectif est particulièrement ambitieux, il se transforme en utopie. Cependant, ces philosophies peinent souvent à indiquer un chemin clair pour passer du présent à cet idéal. En s’inspirant de la pensée apocalyptique, certains utopistes soutiennent que seule une crise peut permettre ce passage, allant jusqu’à la souhaiter activement. Cette approche, bien que séduisante pour ses promesses de changement radical, comporte des dangers significatifs.

Nous voulons transformer le monde parce qu’il est imparfait et crée la souffrance. Mais le transformer en quoi? La réponse politique et philosophique depuis la nuit des temps a consisté à imaginer une société idéale, où cette souffrance aurait disparu. Les plus grands philosophes s’y sont essayés, de Platon à Thomas More et jusqu’à Marx. Un idéal est une formidable source de motivation par son existence, qui suscite l’espoir en laissant entrevoir une possibilité de résoudre cette souffrance, et par la différence très forte qu’il établit entre la souffrance actuelle et la possibilité d’une résolution de cette insatisfaction.

Mais cet idéal semble souvent inaccessible. Il n’est qu’une utopie. Le terme fut inventé par More et il signifie, sans doute de façon ironique, « qui ne se situe nulle part ». L’un des défis persistants de la philosophie politique est en effet d’imaginer un chemin entre le présent imparfait et la société idéale apparemment inaccessible. Cette société est inaccessible car la notion même d’idéal souffre d’un paradoxe. Ce paradoxe est le suivant: Pour valoir la peine d’être poursuivi, l’idéal doit être utopique et posséder un attrait moral suffisant pour justifier les sacrifices nécessaires pour l’atteindre. Il faut donc viser le plus haut possible. Dans le même temps, l’idéal doit être réalisable, faute de quoi il n’y a guère de raison de consentir à ces sacrifices pour poursuivre quelque chose qui n’est pas du domaine du possible. Plus on vise haut, plus l’idéal est attrayant mais moins il est réalisable. À l’inverse, moins on vise haut pour le rendre réalisable, moins il est attrayant, n’offrant qu’un changement limité à la souffrance actuelle. La théorie de l’idéal est donc confrontée aux exigences contradictoires de la spécification d’un idéal réalisable que nous pouvons effectivement atteindre, mais aussi d’un idéal utopique qui reste attrayant et pour lequel il vaut la peine de se sacrifier.

La crise nécessaire à l’utopie

Dans son ouvrage Apocalypse without God, le chercheur Ben Jones montre comment les idéalistes ont coopté la pensée apocalyptique pour résoudre ce problème apparemment insoluble. L’apocalypse est un genre littéraire ancien dans lequel un messager surnaturel révèle une réalité transcendante et le salut qui attend un groupe choisi à la fin des temps. Dans ce genre, la crise violente est la voie nécessaire vers la société idéale. Le Livre de l’Apocalypse représente ainsi une vision prophétique donnée à l’apôtre Jean, révélant le triomphe ultime du bien sur le mal. Il s’adresse à sept Églises et présente des visions symboliques du jugement de Dieu, de la montée de l’Antéchrist et de la chute des puissances corrompues. Les derniers chapitres décrivent une bataille décisive où le Christ vainc le mal, suivie de la création d’un nouveau ciel et d’une nouvelle terre où Dieu habite avec l’humanité dans une paix éternelle. Ce livre offre de l’espoir et encourage les croyants à rester fidèles malgré les défis.

Plutôt que de considérer la crise comme une chose à éviter, la pensée apocalyptique l’accueille comme un événement perturbateur nécessaire pour éradiquer la corruption et parfaire la société. La crise fait donc partie d’un plan plus vaste visant à vaincre le mal une fois pour toutes. Elle effacera les obstacles qui ont longtemps bloqué le chemin de l’utopie. En interprétant le changement de cette manière, la pensée apocalyptique confère une signification et un sens aux forces qui provoquent le bouleversement, tout en sapant l’autorité des institutions qui résistent au changement.

En plaçant sa foi en Dieu, la pensée apocalyptique religieuse attend une intervention divine pour réaliser l’utopie. La pensée apocalyptique laïque, comme le marxisme, place quant à elle sa foi dans les forces humaines, les forces naturelles ou une combinaison des deux, qui produisent une révolution. 

La pensée apocalyptique propose donc une stratégie: interpréter la crise comme une occasion de réaliser un idéal qui semblait auparavant hors de portée, tout en encourageant une action spectaculaire pour saisir l’occasion qui se présente. Alors que la pensée apocalyptique a généralement considéré que l’intervention divine ou l’évolution humaine pour précipiter la crise était inéluctable, et qu’il suffisait d’attendre, cette attente peut paraître inacceptable à certains idéalistes. C’est le cas de Lénine, notamment, pour qui précipiter cette crise est la mission du révolutionnaire. On voit ainsi comment l’utopie a besoin de la crise: celle-ci crée le chaos permettant de faire naître la société idéale. Un utopiste ne recherche donc ni l’apaisement, ni le réformisme. Son objectif est au contraire de bloquer une évolution graduelle qui conduirait à réduire l’ambition de l’idéal. En bloquant celle-ci, il augmente la probabilité d’une crise. C’est ainsi que les syndicats français se sont longtemps opposés à toute négociation avec le patronat. L’objectif du syndicat n’était pas d’améliorer la condition ouvrière mais de précipiter la révolution. Une telle amélioration aurait diminué l’intérêt de l’utopie ouvrière.

L’utopie joue la crise

Cette stratégie, qui consiste à jouer la crise, comporte évidemment des risques. Le premier est évidemment une réaction violente de ceux qui s’opposent à cette utopie. En poussant la crise, l’utopiste finit par faire le jeu des forces réactionnaires. Cela s’est vu au Chili en 1973, et avant cela en Italie, en Allemagne et en Espagne dans les années 30, mais aussi dans une moindre mesure dans l’Allemagne des années 70 où les actions terroristes internes ont durci l’appareil répressif de l’Etat (une tentation à laquelle l’Etat français a intelligemment résisté). À l’extrême, ce durcissement peut même être souhaité, voire recherché, pour accélérer la crise. Le second de ces risques est que si les crises ouvrent de nouvelles perspectives, elles ne parviennent jamais à concrétiser les espoirs utopiques. Et lorsque les utopistes essaient de forcer la fin et de réaliser les attentes apocalyptiques par tous les moyens nécessaires, leurs efforts se retournent souvent contre eux et éloignent la société de l’utopie, avec souvent des conséquences catastrophiques, comme le génocide cambodgien en 1975.

Sortir de l’impasse

La quête de l’idéal, bien qu’étant un puissant moteur de transformation, doit être abordée avec prudence. Les leçons de l’histoire montrent que les approches radicales, cherchant à provoquer des crises pour atteindre des utopies, peuvent entraîner des conséquences dévastatrices. Plutôt que de s’engager dans des stratégies à haut risque, il convient de canaliser l’ambition vers des réformes pragmatiques qui, bien que moins spectaculaires, offrent des progrès réels et durables sans sacrifier la stabilité sociale. L’avenir dépend de notre capacité à équilibrer idéal et réalisme.

🔎 Source pour cet article: Ben Jones Apocalypse without God.

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Une réflexion au sujet de « Transformation du monde: Pourquoi les utopistes ont besoin d’une crise »

  1. Merci pour cet article très intéressant.
    Je vois l’utopie comme une gnose sécularisée ou laïque; comme une connaissance accessible aux seuls initiés.
    Lesquels, ou bien bâtiront pour eux seuls la cité parfaite, ou bien guideront le peuple, la classe ou la race, c’est selon, vers une société purifiée de ses vices et de ses indésirables.
    Et l’histoire nous montre que parfois tous les moyens sont bons, y compris les pires, pour ceux qu’anime cette certitude d’incarner le bien.

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