La résolution de problème est un paradigme universel et pourtant très dangereux. Nous croyons en effet que le monde est rempli de problèmes, et que nous pouvons les résoudre, pour peu qu’on s’y mette vraiment. C’est pourtant faux. Beaucoup de problèmes sont résolus de façon indirecte, grâce à une solution qui n’avait pas été imaginée par ceux qui y étaient confrontés. Il est donc important de laisser se développer l’innovation gratuite, c’est-à-dire des solutions sans problème, même si cela semble aberrant.

À la fin du XIXe siècle, New York avait un problème. Les cent-cinquante-mille chevaux qui transportaient des gens et des marchandises dans les rues de Manhattan, par exemple, produisant 45.000 tonnes (!) de crottin et des milliers de litres d’urine par mois, ce qui, outre les odeurs, posait d’évidents problèmes d’hygiène et de logistique pour s’en débarrasser. Les responsables municipaux des grandes villes du monde, tous confrontés au même problème, se réunirent donc à New York mais sans aboutir à trouver une solution satisfaisante. La seule solution envisageable, une limitation sévère du nombre de chevaux, était pratiquement impossible au regard des conséquences économiques et sociales catastrophiques qu’elle aurait. Par quelque bout qu’on le prenne, le problème semblait insoluble.
Pourtant, moins de 20 ans plus tard, il avait disparu. La raison? L’automobile. Dès 1915, le nombre de voitures dépassait celui des chevaux à New York et les visions dystopiques de montagnes de crottin et de rivières d’urine, qui avaient traumatisé les autorités municipales, étaient oubliées. La voiture n’était pas une innovation récente: la première datait de plus d’un siècle, mais elle était restée jusque-là très marginale. À la toute fin du XIXe Siècle, sa production explose. Il faut moins de vingt ans pour qu’elle remplace presque totalement le cheval, utilisé pourtant depuis la nuit des temps.
On peut tirer au moins deux leçons de cet épisode. La première est que la résolution directe de problème n’est pas la meilleure approche pour résoudre un problème. De même que ce ne sont pas les responsables des villes qui ont résolu le problème d’hygiène auquel ils étaient confrontés, ce ne sont ni ceux en charge d’un problème, ni ceux qui s’y « attaquent » (gouvernements, militants, philanthropes) qui peuvent nécessairement résoudre celui-ci. C’est évidemment contre-intuitif. Nous pensons, en bons cartésiens, que lorsque nous sommes confrontés à un problème, il faut étudier celui-ci, identifier les solutions possibles et choisir la meilleure. Nous supposons en cela que nous sommes capables d’embrasser le problème dans toute sa complexité, et nous supposons également qu’il existe toujours une solution pour peu qu’on s’y attèle vraiment. Sa résolution ne serait qu’une question de volonté. Or la plupart des problèmes auxquels nous sommes confrontés, dans la gestion d’une ville comme dans celle d’un pays ou d’une organisation, sont de nature complexe. Ils ne se prêtent pas à « une solution » catégorique et directe. Il ne suffit pas de les découper en sous-problèmes pour les résoudre morceau par morceau.
Ce mythe de « la solution » met en lumière notre arrogance épistémique, celle qui nous fait penser que rien ne peut résister à notre intelligence. C’est la tragédie des « grands programmes » lancés par nos gouvernants ou pire encore, des « guerre à »: guerre contre le cancer lancée en 1970 aux Etats-Unis, guerre contre la drogue, etc. Cette arrogance épistémique consiste à penser qu’il existe une solution simple à un problème complexe. La raison pour laquelle ce ne sont pas nécessairement ceux en charge d’un problème qui peuvent résoudre celui-ci est que cette résolution ne se situe pas forcément à leur niveau, et qu’elle ne consiste pas forcément en une action directe. Elle peut, au contraire, être le produit d’une action indirecte, être en quelque sorte un effet inattendu et involontaire d’une évolution dans un autre domaine.
Éloge de la résolution indirecte
La seconde leçon que l’on peut tirer de cet épisode est que si la résolution de problème est le produit d’évolutions non intentionnelles, il faut encourager ces dernières. Autrement dit, il faut encourager l’innovation gratuite, celle qui ne sert à rien ou qui nous semble être inutile. Il faut encourager les lubies et les projets sans application concrète. L’automobile n’a pas été inventée pour résoudre les problèmes d’hygiène et de pollution de la ville de New York. Ce n’était pas l’intention de ses inventeurs. C’en fut pourtant la conséquence. Ces inventeurs n’avaient pas d’intention particulière. Ils ne cherchaient pas à résoudre un problème; c’étaient des bricoleurs ou des gens qui voulaient s’amuser ou creuser un problème technique par pure passion. Ils n’envisageaient pas d’usage particulier. C’en est ainsi de nombreuses innovations. Leur utilisation et leur impact éventuel sont largement inattendus.
On peut, évidemment, lorsque l’on est confronté à un problème, essayer de le résoudre directement. Mais on réussit rarement lorsque celui-ci est complexe. En témoigne la consommation de drogue qui n’a jamais été aussi élevée après des dizaines d’années de « guerre à la drogue ». Partir d’un problème et essayer de trouver la solution n’est pourtant pas le seul modèle. Il faut aussi cultiver l’inverse: inventer des choses sans se préoccuper de leur utilité a priori et découvrir ensuite à quoi elles peuvent servir. Inventer des choses inutiles fait évidemment hurler les professeurs de morale, mais cela n’a rien de nouveau. Ils s’égosillent depuis que l’homme invente; ne nous en préoccupons pas outre mesure. Continuons à inventer des choses inutiles, c’est la chose la plus utile pour résoudre nos problèmes complexes.
🔎 La source de cet article sur les chevaux à New York ici.
🇬🇧 Une version en anglais de cet article est disponible ici
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5 réflexions au sujet de « Éloge de l’indirection, ou comment les problèmes ne sont pas toujours résolus par la résolution de problème »
Dans ma vie professionnelle, et sauf pour les questions de vie et de mort qui arrivent rarement dans la finance, j’ai toujours constaté que pour CERTAINS problèmes (et c’est l’expérience qui vous dit lesquels), laisser mûrir la situation conduit souvent à une solution naturelle ou à une meilleure solution que le totonage (ou la totonnerie). Les gouvernants et poitiques sont incapables de pratiquer cette approche, ou du moins de la revendiquer.
Ils n’avaient pas pensé aux sacs à crottin qui équipent les attelages actuels circulant encore en ville (essentiellement à vocation touristique)? Certes, restait l’urine, mais les égouts existaient. Il suffisait d’en avoir et d’obliger à vider en des points de collecte répartis sur la ville.
Il serait peut-être bon que certaines municipalités se rappellent que l’automobile en ville y avait fait progresser la salubrité malgré leurs échappements alors bien fumants. Et que les normes d’émission successives ont eu bien plus d’effets que transformer les villes en parcours de trial, ce dernier point étant sans doute une des raisons d’un marché ayant viré aux SUV dont les politiques, qui en loupent rarement une, commencent d’ailleurs à se plaindre au vu de leurs poids/aérodynamique dégradés!
On leur rappellera une citation attribuée à Einstein sur le sujet: Ils font hélas bien trop souvent partie des problème qu’ils prétendent vouloir résoudre et ce n’est visiblement pas une nouveauté… Macron l’illustre d’ailleurs fort bien depuis 3 mois: La « pensée complexe », cela devait être un nouvel élément de novlangue désignant la bêtise en fait.