Pourquoi croyons-nous des choses… vraies? Poser les bonnes questions pour comprendre le monde

La façon dont nous regardons le monde – via nos croyances – détermine les questions que nous posons, et les questions que nous posons ouvrent des perspectives ou, au contraire, en ferment, sur les grands sujets. Et sur nombre de ces sujets, nous nous trompons de question. Nous voulons lutter contre la pauvreté alors qu’il faut comprendre pourquoi il y a de la richesse, lutter contre le crime au lieu de comprendre pourquoi certains résistent à sa tentation, ou lutter contre les fake news au lieu de nous demander pourquoi certains les ignorent. L’épistémologie sociale – c’est-à-dire l’étude de phénomènes tels que la connaissance, la croyance et la compréhension dans la société – a donc besoin d’une inversion explicative: si nous voulons comprendre le monde et aborder les grands sujets de notre temps avec succès, il faut poser les bonnes questions.

« Dis papa, pourquoi il y a des pauvres dans le monde? » Qui n’a pas eu droit à cette question, et s’est trouvé un peu embarrassé d’y répondre? L’enfant est un peu jeune pour découvrir Marx et les méchants capitalistes, et papa n’est pas trop chaud sur les puissances occultes et les complots, et encore moins sur les races inférieures. Mais après tout, faut-il y répondre?

Car c’est en fait une question puérile, qui trahit une compréhension naïve et mal informée de l’économie et de l’histoire. La raison en est que la pauvreté n’a rien d’étonnant. C’est l’état par défaut de l’humanité. Jusqu’à très récemment, tout le monde vivait dans ce que l’on considérerait aujourd’hui comme une pauvreté choquante. Même les privilégiés – rois, aristocrates, etc. – vivaient dans des conditions épouvantables par rapport à la prospérité dont jouissent aujourd’hui la plupart des gens dans les sociétés contemporaines.

Regardez le graphique ci-dessous. Il indique l’évolution du PIB (ajusté pour l’inflation) des deux-mille dernières années:

La ligne rouge plate qui va du début jusqu’aux environs du XVIIIe siècle, c’est la pauvreté abjecte, malthusienne; l’état de survie. Puis la ligne bondit presque verticalement, marquant un gain d’environ 14.000%. Quatorze. mille. pour. cent. En seulement deux siècles, soit 10% de la période considérée. Lorsqu’une courbe marque un changement aussi brutal et aussi massif, c’est le changement qu’on étudie, pas le reste de la courbe. C’est l’anomalie qui intéresse le chercheur, le médecin ou le manager qui fait un diagnostic. Pourquoi, après avoir vécu dans une pauvreté abjecte depuis ses origines, l’humanité devient-elle aussi brutalement riche? Lorsque je pose cette question on me rétorque immédiatement, et systématiquement, « Oui mais cette richesse ne concerne pas tout le monde, elle est inégalement répartie. » Et c’est vrai bien-sûr. Mais là encore, c’est une mauvaise question: la non-richesse est l’état normal. La richesse est l’aberration qui brise la courbe millénaire. Précisément: pourquoi certains deviennent riches et pas d’autres?

Nous voulons réduire la pauvreté, parce qu’elle nous émeut et nous scandalise, comme si elle était un problème qui avait soudainement surgi et qu’il fallait donc résoudre. Il aurait surgi, par exemple, avec le développement du capitalisme du XVIIIe ou du XIXe siècle. Avant le capitalisme, il n’y aurait pas eu de pauvreté. Or, la pauvreté est la condition historique de l’être humain. Et elle disparaît aujourd’hui.

La véritable énigme

Si nous ne comprenons pas que la véritable énigme – la question profonde – de l’économie concerne la richesse et non la pauvreté, nous ne pouvons pas comprendre le monde qui vous entoure. Nous penserons que la pauvreté est une aberration, un scandale qui exige une explication particulière – le plus souvent, quelqu’un, un groupe de personnes ou un système, à blâmer et à punir – au lieu de la considérer comme l’état par défaut de l’humanité, auquel elle reviendra en l’absence de dispositions institutionnelles adéquates. Nous penserons également que la résoudre exige une action déterminée. Que si seulement une autorité s’emparait du « problème « – l’ONU, l’Etat, l’Union Européenne, des ONG, des entreprises « socialement responsables », alors elle pourrait le résoudre. Mais s’attaquer à la pauvreté, c’est viser le mauvais problème. Le problème n’est pas la pauvreté, mais comment la richesse se développe. La question est donc: comment faire pour permettre la richesse, pour ne pas l’empêcher de se créer. C’est évidemment frustrant pour tous les militants, car on veut toujours « s’attaquer » à un problème, en lançant des « grands programmes » avec tambours et trompettes. Pourtant, tous ces grands programmes de « réduction de la pauvreté » ont été des échecs complets, créant souvent plus de problèmes qu’ils n’en résolvaient.

C’est donc la pauvreté qui est normale, au sens statistique du terme, et la richesse qui est anormale. Et donc de cette observation naît une idée toute simple: ce n’est pas la pauvreté qu’il faut étudier, mais la richesse. Plus précisément, ce qu’il faut étudier, c’est pourquoi certains individus, certaines régions, certains groupes, certains pays deviennent riches et d’autres pas. S’éloignent alors les grands programmes, les tambours et les trompettes, les militants, les technocrates et place aux éducateurs et aux entrepreneurs, et à ceux qui leur facilitent le travail.

Une inversion explicative

On peut ainsi inverser nombre de questions fondamentales: le crime est facile, un gain immédiat sans travail, c’est la tentation naturelle. Pourquoi certaines personnes s’y refusent-elles pourtant, et obéissent à la loi, même quand ils pourraient ne pas le faire? Pourquoi la Grande-Bretagne décide-t-elle d’abolir l’esclavage en 1832 alors que c’est contre son intérêt et qu’il se pratique dans le monde entier, dans toutes les civilisations depuis l’aube des temps, et qu’il est donc l’état normal? Comment se fait-il que l’être humain, que l’on décrit inlassablement comme individualiste, égoïste, malhonnête, prêt à profiter de l’inattention ou de la faiblesse de son prochain à la première occasion, a néanmoins réussi à bâtir des collectifs immenses – organisations, pays, religions – basés sur la coopération et la confiance? L’état normal c’est la guerre de tous contre tous. L’anomalie au sens statistique est la coopération. Et on peut observer le même comportement dans les organisations: combien de dirigeants se plaignent des silos et du manque de collaboration ? Or ce manque résulte du fait que chacun a intérêt à s’occuper de ses sujets avant d’aller aider les autres. Autrement dit, l’absence de collaboration est l’état normal. Et pourtant, il y a dans chaque organisation des formes de collaborations parfois très importantes. Que peut-on en apprendre?

De même, que peut-on faire contre les fake news et les complotistes? Même réponse: ils ont toujours existé. L’histoire de l’humanité est celle des superstitions les plus épouvantables. Par exemple, les prêtres aztèques croyaient que les larmes des enfants plaisaient aux dieux, c’est pourquoi ils torturaient leurs petites victimes avant de les sacrifier. Ils commençaient le rituel du sacrifice en brisant tous les os de l’enfant, et je vous épargne la suite. Sacrifices, sorcières, fake news, complotisme sont aussi vieux que l’humanité. Ce qui est intriguant n’est pas donc cela. Ce qui est intriguant, c’est pourquoi arrivons-nous parfois à nous défaire de ces croyances tellement naturelles? La question n’est donc pas « pourquoi croyons-nous des choses fausses? », car c’est normal, mais « Pourquoi croyons-nous des choses vraies? »

Étudier l’anomalie

L’épistémologie sociale – c’est-à-dire l’étude de phénomènes tels que la connaissance, la croyance et la compréhension dans la société – a donc besoin d’une inversion explicative. Là est le truc: bien distinguer l’état normal, l’état par défaut, c’est-à-dire la réalité, de l’anomalie, et ne pas confondre les deux. C’est difficile parce qu’au lieu de partir de l’état normal, nous partons de ce qui nous choque. Nous partons d’une émotion, déguisée en position morale – le choc de la pauvreté abjecte, celui du comportement criminel, celui des fakes news – et non de la réalité. Comme toujours, il faut partir de ce qui existe, et travailler à partir de là. Cela veut dire que chaque fois que nous sommes confrontés à un phénomène, il faut d’abord en saisir l’histoire. L’histoire nous permet de déterminer l’état naturel et l’anomalie, qui ne sont pas toujours ceux qu’on croit. Dans un monde complexe et incertain, il faut apprendre à poser les bonnes questions pour ne pas se précipiter sur les mauvaises réponses.

➕ Sur le même sujet on pourra lire mon article Éloge de l’indirection, ou comment les problèmes ne sont pas toujours résolus par la résolution de problème.

🔎 Source de l’article: Dan Williams, Why do people believe true things.

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12 réflexions au sujet de « Pourquoi croyons-nous des choses… vraies? Poser les bonnes questions pour comprendre le monde »

  1. Réflexion de fond intéressante et effectivement difficile et cruciale. Mais pour distinguer la norme de l’anomalie, quelle est la règle ? Comment savoir où positionner le curseur ? Sachant que dans le temps et l’espace, l’anomalie peut devenir la norme et inversement.

    1. on parle d’anomalie statistique, c’est donc nombre de points dont la valeur correspondante est très, très différente, de la moyenne de la majorité des autres points. Rien de métaphysique ici…

  2. Questions mal posées sur les phénomènes socio-économiques, oui, mais avant de poser la même question sur le phénomène inverse, ne faut-il pas chercher à comprendre l’effet du capital social (Bourdieu) sur le cumul du pouvoir sous-jacent? Autrement dit, expliquer les pauvres ou les riches ne passe-t-il pas d’abord par la question: “Comment notre société distribue-t-elle les pouvoirs politiques, sociaux, langagiers, et financiers qui régissent l’acquisition de richesse?”.

  3. L’auteur joue sur les mots « pauvreté » et « inégalités » . En plus de la pauvreté, liée à l’analyse de Malthus, et qui s’observe chez toutes les populations d’être vivants , avant la révolution industrielle rendue possible par l’utilisation des énergies fossiles, les inégalités étaient énormes, notamment sous la forme de l’esclavage, qui sévissait partout, mais a permis l’émergence des civilisations et la diffusion lente de progrés… favorisant une croissance des populations humaines.
    Ce qui a changé effectivement c’est le comment on crée bcp plus de richesses avec le même « animal ».
    La pauvreté absolue des humains diminue, pour l’instant, mais ce sont les inégalités qui choquent les enfants.
    Tout ça pour dire que l’heuristique proposée par l’auteur est intéressante et vient plutôt en duo avec la méthode spontanée de réflexion sur les problèmes que pour la remplacer.

  4. Il existait des (très) riches et des (très) pauvres par le passé. Donc tout le « raisonnement » est faux.
    La vraie question est plutôt de savoir comment on pourrait croire ce délire total? En fait, c’est bien de ça qu’il ne faut pas s’étonner, puisque justement on a toujours cru des conneries tout au long de l’histoire. C’est ça la condition humaine et la caractéristique des intellos d’en produire (à partir d’éléments factuels: ici la révolution industrielle).

  5. Il me semble que cette analyse est vraie si on considère les êtres humains indépendamment. C’est oublier les organisations occultes ou les raisons qui poussent les états à déstabiliser les autres pour profiter plus facilement de leurs ressources…. sans être complotiste.

  6. Très intéressant. Encore faut-il avoir la bonne analyse de départ pour pouvoir se poser la bonne question de l’anomalie par rapport à la règle. En l’occurrence sur de nombreux sujets (et en réalité de plus en plus souvent), l’information qui circule n’est pas toujours l’information complète. Elle est tronquée ou partielle voire partiale. Ce qui forcément alimente fake news et complotisme. « saisir l’histoire » d’un phénomène n’est pas une chose aisée. En réalité de moins en moins aisée compte tenu de l’accélération de la circulation des informations.

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