Compétitivité de l’Europe: l’occasion ratée du rapport Draghi

Electrochoc. Cri d’alarme. Danger existentiel. Le moins que l’on puisse dire est que le rapport sur la compétitivité de l’Europe remis le 9 septembre par Mario Draghi, ancien directeur de la BCE, à la présidente de la commission européenne, a fait parler de lui. Le rapport marque une salutaire prise de conscience sur le déclin de l’Europe, dont il identifie bien les symptômes. Il en va autrement des remèdes proposés, qui restent convenus – un plan, un emprunt et une politique industrielle. C’est donc une occasion ratée, ou presque.

Le rapport rappelle une évidence factuelle: l’Europe est confrontée à un ralentissement de la croissance depuis le début des années 2000, principalement en raison d’un retard de productivité, creusant l’écart économique avec les États-Unis. Elle est désormais confrontée à des défis liés aux changements démographiques, à la perte de ses principaux fournisseurs d’énergie et à son retard technologique. Pour maintenir la croissance et répondre aux nouveaux besoins d’investissement, l’Europe doit stimuler la productivité. Sans cela, elle risque de compromettre ses ambitions en matière de technologie, de climat, d’indépendance et de bien-être social. Pour préserver ses valeurs fondamentales, elle doit procéder à des changements radicaux afin d’accroître la croissance et la productivité.

La recommandation la plus importante du rapport concerne l’innovation: dans ce domaine, il est crucial que l’Europe recentre ses efforts sur la réduction du fossé qui la sépare des États-Unis et de la Chine, en particulier dans le domaine des technologies avancées. Il est vrai que notre retard dans toutes les grandes technologies nouvelles, de la bio à l’IA en passant par le Web et bien d’autres, est alarmant. L’Europe ne possède pratiquement aucun champion dans ces domaines, à quelques notables exceptions près (ASML par exemple).

Le mérite du rapport, outre de sonner l’alarme, est aussi de rappeler le lien entre innovation et préservation du modèle social. Bien souvent, la défense de la productivité et de la compétitivité semble abstraite, voire bassement matérielle. C’est un truc de capitalistes, alors que l’UE se veut idéaliste; elle travaille sur le social et la qualité de la vie, pas sur la compétitivité – honni soit qui mal y pense! Or, nous ne pourrons conserver notre modèle social si nous continuons notre déclin en matière économique, car nous ne pourrons plus le financer. Le rapport souligne l’urgence de cette prise de conscience. C’est aussi parce qu’elle a un modèle social et une qualité de vie à défendre que l’UE doit redevenir innovante et compétitive.

Les deux limites du rapport Draghi

Le rapport montre cependant deux limites: celle de son diagnostic et celle des solutions qu’il propose.

La limite du diagnostic: La réalité est que l’Europe est en grande partie responsable de la situation dans laquelle elle se trouve. Depuis des années, elle écrase les entreprises sous des normes et des réglementations toujours plus contraignantes. Le rapport l’évoque, mais très timidement et seulement pour les PME, soulignant à juste titre qu’elles bloquent leur croissance. Or l’impact négatif de ces réglementations est beaucoup plus vaste, comme on le voit dans l’automobile et l’agriculture. Elles ne sont pas seulement le produit d’une administration hors de contrôle. Elles sont aussi le produit d’une façon de penser, d’un modèle mental qui s’est ancré : celui d’une hostilité à la science et à l’innovation, voire de la célébration du retour à la nature et de la décroissance. L’Europe veut faire la course le lundi, mais elle s’attache un pied le reste de la semaine, et elle pleure le week-end. Ce modèle mental fait que, en particulier en France, les mots-mêmes de productivité, de compétitivité, de concurrence et de profitabilité sont devenus complètement tabous dans le débat public.

La limite des solutions proposées: Face au déclin de l’Europe, que propose le rapport? Plus de la même chose! Un grand plan, un grand emprunt, et, devinez quoi, une grande politique industrielle « cohérente » (bien-sûr, qui demanderait une politique incohérente?). Et bien-sûr des aides aux entreprises.

Tout à fait caractéristique du modèle mental européen, le mot « entrepreneuriat » ne figure pas une seule fois dans le rapport! Or, ce qui fait la force des Etats-Unis, contre qui nous perdons la course, c’est la vigueur de son système entrepreneurial. On touche là à une cause presque psychanalytique du déclin européen: Une Europe qui passe son temps à tirer à boulets rouges contre les entrepreneurs américains, un jour Amazon, un jour Google, un jour Elon Musk, et plus généralement sur le capitalisme américain universellement vomi dans la classe politique, surtout française, se lamente ensuite de ne pas être innovante. Et on s’étonne? Au fond du fond, l’UE voudrait les résultats du capitalisme américain, mais sans le capitalisme américain, seulement avec des plans et des technocrates. Ah et aussi des PME qu’on aide. Comment ne pas penser à cette fameuse citation apocryphe: Dieu se rit des hommes qui se plaignent des effets dont ils chérissent les causes. Ici c’est l’inverse: l’UE souhaite des effets (croissance, productivité, compétitivité) dont elle refuse les causes (marché libre, innovation, déréglementation). C’est la pensée magique.

Par ailleurs, la fascination du technocrate pour « l’unification » (ici du marché des capitaux) est étonnante. Historiquement, l’Europe a réussi parce qu’elle était fragmentée. Elle développait une diversité de modèles politiques et économiques. Quand un ne marchait pas, un autre pouvait réussir. On oublie souvent, en vantant la taille des Etats-Unis, que les 50 états sont assez fragmentés en termes de réglementations et de fiscalité. Qu’il faille une cohérence, sans aucun doute, des marchés uniques aussi, mais l’idée d’un modèle unique, monolithique piloté par une UE dirigée par des technocrates pro-croissance est pour le moins dangereuse. La leçon des Etats-Unis, c’est celle de la puissance du modèle de fragmentation entrepreneuriale, qui n’exclut pas une action de l’Etat, mais ce n’est pas celle que tire le rapport Draghi.

Draghi ne fait donc pas le lien entre la sur-réglementation, qu’il dénonce à juste titre, mais dont il ne cherche pas à comprendre l’origine, et ses recommandations d’une innovation tirée par le politique qui conduisent nécessairement à plus de contrôle et de réglementation. Mais plus profondément, il n’explique pas les ressorts profonds de cette sur-réglementation, qui sont liés à des modèles mentaux d’hostilité au progrès, de crainte de la science et de la technologie, et de la primauté du politique sur la société civile et sur l’économie.

Un changement culturel

Le rapport est donc colbertiste dans son mode de pensée et dans ses solutions: l’Europe prend conscience du retard de « ses entreprises », comme un seigneur s’inquiétait jadis de la misère de « ses » paysans sans comprendre que le système qu’il défendait en était la vraie cause, et il décide donc de prendre les choses en main car il n’a aucune confiance dans la société. Ce qu’il faut, au contraire, c’est un changement de culture dans les sociétés européennes, et dans la classe politique. La croissance, la productivité, la compétitivité doivent être voulues. Or elles ne le sont pas parce que d’autres croyances ont dominé ces dernières années, hostiles dans les faits à l’innovation, au progrès et à l’entrepreneuriat.

S’il a le mérite de sonner l’alarme sur un déclin largement entamé, et s’il pointe sur certaines des causes de ce déclin, le rapport échoue néanmoins dans son diagnostic, élude les vraies questions et n’offre que des solutions dont les limites sont connues. Ce n’est pas très grave car il sera très probablement ignoré par les européens. Une fois passée l’émotion qu’il a pu susciter, le déclin reprendra tranquillement son cours. En bref, ce n’est pas d’en haut, du monde politique, et encore moins de l’Union Européenne, que viendra le salut de l’Europe.

🔎 Le rapport est accessible ici: rapport Draghi.

✚ Sur le même sujet on pourra lire mes articles précédents: La (vraie) source du changement est rarement politique et Survivre au naufrage politique français: Et si la société civile reprenait la main?

📬 Si vous avez aimé cet article, n’hésitez pas à vous abonner pour être averti des prochains par mail (“Je m’abonne” en haut à droite sur la page d’accueil). Vous pouvez également me suivre sur LinkedIn et sur Twitter/X.

🎧 L’article est disponible en format audio 🎧 podcast 🎧 sur votre plateforme favorite. Voir la liste ici.

🇬🇧 Une version en anglais de cet article est disponible ici.


En savoir plus sur Philippe Silberzahn

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

8 réflexions au sujet de « Compétitivité de l’Europe: l’occasion ratée du rapport Draghi »

  1. Bonjour,

    vous comparez le succès et les recettes du système américain et pourtant notre perte de compétitivité se fait également par rapport à la Chine. Que pensez vous du modèle économique chinois et celui-ci est il source d’inspiration pour l’UE puisque nettement plus technocratique ?

  2. « Il ne faut pas confondre la modernité pour être “hightech” et modernité pour survivre. »

    Le continent européen, futur continent sous-développé.

    J’ai écrit un article sur le déploiement de l’IA dans le domaine de l’agriculture à travers le monde. Même le Sénat de la République française mentionne à demi-mot se manque d’innovation.
    (Compétitivité de la ferme France, Rapport d’information n° 905
    [2021-2022], Sénat, République française, déposée le 28 septembre 2022).

    Lien vers mon article:
    https://www.academia.edu/123331865/IA_dans_le_secteur_de_l_agronomie_Version_en_français

    Merci pour votre article.

  3. Excellent article ! Une fois de plus.
    L’Europe crève de son platonisme qu’il soit idéologique ou technocratique. Or le propre de Platon c’est de préférer l’Idée au Réel, l’Un au Multiple.
    Le néant est au bout du chemin.

  4. Remarquable analyse. Merci Philippe et bravo. Le remède émergera (ou pas 😨) de la société civile elle-même, c’est très probable en effet; reste à déterminer ce que JE peux faire ici et maintenant, pour contribuer à initier ce mouvement. Et là, humblement, je sèche.

    1. bonjour,
      merci pour cet article et les réactions associées;
      que faire donc; très à ras des pâquerettes, quelques humbles suggestions : partager ce post et même tout le blog, à tous les yaka répondre gentiment « comment », écouter inlassablement et échanger avec sa famille, ses amis, collègues …
      encourager les initiatives, rester exemplaire !
      cordialement,
      JM

Laisser un commentaire