Mario Draghi et Patrick Collison viennent de lancer le Rhine Group pour transformer en actes le diagnostic du rapport Draghi, resté lettre morte depuis deux ans. Leur pari : l’Europe ne manque pas d’idées, elle manque d’un mécanisme pour les rendre politiquement possibles. Mais quand une recommandation est ignorée pendant deux ans, le problème est rarement la mise en œuvre. Il tient plutôt à des modèles mentaux qui rendent l’innovation non pas difficile, mais indésirable. Ce qui manque à l’Europe n’est pas une méthode, c’est l’envie.

Mario Draghi et Patrick Collison, le dirigeant de Stripe (système de paiement), viennent de créer le Rhine Group, qui rassemble une brochette impressionnante d’entrepreneurs, d’économistes, d’investisseurs et de responsables publics autour d’une ambition simple : transformer en actes le diagnostic posé dans le rapport Draghi il y a deux ans sur la compétitivité européenne. Son message est clair: « L’Europe doit faire ce qu’elle a déjà fait : être compétitive, construire et renouer avec la croissance. »
On ne peut que saluer une telle initiative. L’Europe a déjà raté les principales révolutions technologiques de notre époque: IT, IA, robotique et biotech. Les conséquences vont être très concrètes: appauvrissement général, perte d’indépendance, chômage, incapacité à financer nos systèmes sociaux. Malgré l’écho qu’il a reçu, le rapport Draghi a cependant été largement ignoré. C’est ce double constat – retard croissant et manque de réaction européenne malgré les avertissements – qui a motivé la création du groupe.
Son approche est volontairement offensive. Oubliés les rapports; il s’agit de rassembler les meilleurs experts et de faire des recommandations très concrètes aux politiques nationaux et européens. Pour le groupe, l’Europe ne manque pas d’idées sur ce qu’il faut faire ; elle manque d’un mécanisme permettant de transformer des idées largement admises en décisions politiquement possibles. Autrement dit, c’est un problème de mise en œuvre, et le groupe se propose de faciliter celle-ci.
L’enjeu des modèles mentaux européens
Mais peut-on poser le problème simplement en termes de mise en œuvre? La question se pose car quand une recommandation reste lettre morte pendant deux ans, il faut se demander si le problème est vraiment la mise en œuvre – ou si l’absence de celle-ci ne résulte pas plutôt de réticences que le rapport avait ignorées. Or, ces réticences sont très fortes. Elles tiennent à des modèles mentaux, c’est-à-dire des croyances profondes, qui déterminent la politique européenne depuis des décennies.
L’Europe a longtemps eu un modèle mental très affirmé : la mondialisation rend les conflits moins probables, on peut découpler l’économie de la politique, on produit là où c’est le moins cher, on achète l’énergie là où elle est disponible car elle sera toujours disponible, les États-Unis garantissent la sécurité du continent, ce qui nous permet de financer un modèle social généreux, la technologie peut venir d’ailleurs car elle est banalisée, et la taille du marché européen permet de fixer les règles que tout le monde suivra. Mais le monde a changé, et l’Europe a oublié qu’on ne pèse pas sans une grande économie, et qu’il n’y a pas d’économie forte sans base industrielle et technologique forte. Sans cette base, on ne pèse plus, et tout s’effondre.
À ce premier modèle s’en est ajouté un second: une défiance envers la croissance elle-même. J’en ai mesuré la force lors d’une visite de l’incubateur d’une école d’ingénieurs à l’occasion de Parcoursup. Le responsable a ouvert en déclarant: « Ici, nous ne poursuivons pas la croissance pour la croissance ; nous voulons créer des entreprises servant l’intérêt général. » Puis il a cité Elon Musk comme repoussoir. Tout est là. Avant même de créer quoi que ce soit, on apprend aux étudiants qu’il faut se méfier de la croissance car elle va à l’encontre de l’intérêt général.
Le souhait de décroissance est la conséquence la plus explicite de ce modèle, mais ça va bien au-delà. On le retrouve chaque fois que produire doit d’abord se justifier, que construire une usine suscite des oppositions irréductibles ou que la réduction de l’activité agricole est considérée comme une victoire. On le retrouve aussi dans les politiques écologiques lorsque nous fermons une activité en Europe pour importer le même produit fabriqué ailleurs, ou que nous empêchons notre agriculture d’exister pour afficher notre vertu, en nous imposant des normes que personne d’autre ne suit, à la grande joie de nos concurrents.
Ce modèle est également animé par une peur profonde du progrès qui explique un réflexe réglementaire. Une technologie nouvelle est vue d’abord comme une menace: pollution, consommation de ressources, déshumanisation, risque pour la santé, etc. Et donc fort logiquement, la première question européenne est souvent : comment l’encadrer, afin de la freiner ? Nous demandons à l’innovation de démontrer qu’elle ne produira aucun dommage, ce qui est une inversion de la charge de la preuve, mais beaucoup moins souvent ce que coûtera le fait de ne pas l’adopter. L’Europe s’est ainsi pensée comme une puissance normative, animée par un principe de précaution sous stéroïdes.
Voilà pourquoi penser que le problème de l’innovation en Europe est un problème de mise en œuvre est faux. Si vous pensez qu’une grande entreprise ou une grande ferme est néfaste, vous produisez des règles qui limitent sa croissance; si vous pensez que l’innovation est d’abord un risque, vous réglementez préventivement, parce que de facto vous préférez qu’il ne se passe rien plutôt que risquer qu’il se passe quelque chose de dangereux; si vous pensez que produire moins est vertueux, vous acceptez la contraction industrielle; si vous êtes terrifié par la chimie, vous faites tout pour la supprimer partout, quitte à détruire l’industrie chimique et l’agriculture. Autrement dit, ce n’est pas parce qu’ils n’en sont pas capables que les Européens n’innovent pas, mais parce que, d’une certaine façon, l’innovation leur répugne. Ils n’en voient plus l’intérêt, et en craignent les dangers, même s’ils sont imaginaires.
Le manque d’innovation n’est donc pas le résultat d’un dysfonctionnement du système qu’il faudrait corriger par de bonnes mesures. Au contraire, le système européen fait exactement ce que ses modèles mentaux lui disent de faire: ne pas innover. Ce n’est donc pas du tout vu comme un problème par une partie de la population, mais comme le prix, pas très élevé, à payer pour vivre dans sa bulle, selon ses croyances. Le diagnostic sur la nécessité de la croissance et de l’innovation n’est pas partagé par les Européens. Il ne peut donc s’agir simplement du « comment » si l’on n’est pas d’accord sur le « quoi », c’est-à-dire l’envie d’innover.
Redonner l’envie du progrès
L’envie, c’est ce qui manque aujourd’hui à l’Europe. Pas une démonstration supplémentaire que la croissance, l’innovation ou l’industrie sont nécessaires. Pas une nouvelle méthode ou de nouvelles lois. Pas de meilleures mesures. Mais l’envie de construire, de produire, d’inventer, de jouer la concurrence, de prendre des risques et de créer des entreprises qui deviennent très grandes. Et cette envie ne se décrète pas dans un rapport.
Si le Rhine Group veut vraiment changer la trajectoire européenne, il doit se demander comment changer les modèles mentaux qui rendent aujourd’hui les politiques qu’il prône non désirées, voire repoussantes, et par conséquent impossibles à mettre en œuvre. Les révolutions commencent d’abord dans les têtes, bien avant les programmes.
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Une réflexion au sujet de « Avec le Rhine Group, Mario Draghi veut relancer la croissance européenne. Bonne nouvelle, mauvaise méthode? »
Brillante démonstration d’une démarche mal comprise ?
Certes il est tout à fait observable que :
– la résistance à l’innovation est très forte même par exemple ds l’éducation nationale où elle devrait être une méthode, une démarche et un outil pour faire évoluer les élèves , reconsidérer les programmes etc
– croire que la mondialisation de la production ( et la décharge sur d’autres pays de production) apporterait la paix et une production moins coûteuse sans mesurer en quoi ce libéralisme illusoire allait emprisonner les pays acheteurs devenus dépendants de produits dont ils ne maîtrisent plus la qualité alors que ça a développé une concurrence digne du temps de la piraterie ce manque d’anticipation géopolitique est désastreux ds ces effets.
Mais peut être que la véritable innovation, la révolution réelle des systèmes mentaux n’est pas ds le produire plus, plus grand, plus coûteux mais dans réel calcul du risque sur l’équilibre de chaque pays ds tous les domaines prioritaires : la santé physique et mentale , l’alimentation et la culture des esprits autonomes et critiques , l’économie et la gestion intelligente des ressources , l’habitat mieux pensé, les formes de travail évolutives etc
C’est là que sont les vrais blocages mentaux les biais cognitifs , les représentations erronées et que pour parler de modernité il ne faut PAS l’habiller de vieux costumes archaïques.
Ces résistances n’ évolueront que lorsque les propositions politiques et économiques seront justes et moins à justifier ?
B cordialement DCG
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