La revanche des œuvres classiques: la leçon du succès de l’Odyssée de Christopher Nolan

Le triomphe au box-office de l’Odyssée de Christopher Nolan n’allait pas de soi, et il n’est pas une bonne nouvelle que pour le cinéma. Il contredit deux croyances qui ont dominé deux décennies de politique culturelle et éducative : que les œuvres classiques n’auraient plus rien à nous dire, voire qu’elles seraient nocives, et que le public ne voudrait plus d’œuvres complexes. Retour sur un double démenti, et sur ce qu’il nous apprend des modèles mentaux et de leurs conséquences.

Ne boudons pas notre plaisir: un poème vieux de 2.700 ans pulvérise le box-office américain et mondial. L’Odyssée de Christopher Nolan, trois heures d’épopée homérique, pourtant classée R (restreinte à un public adulte), remplit des séances à deux heures du matin ; des spectateurs traversent des États entiers pour trouver une salle projetant le film en 70 mm ; toutes les prévisions des studios ont été dépassées dès le premier soir. Rien, dans ce film, ne correspond aux recettes supposées du succès, et tout semblait jouer contre lui : pas de suite, pas de franchise, pas de super-héros, un texte ancien, complexe, et une histoire qui l’est tout autant. Mais le plus remarquable n’est pas là. Ce triomphe survient au terme de deux décennies pendant lesquelles on nous a méthodiquement expliqué que des œuvres de ce type n’avaient plus rien à nous dire.

Une œuvre suspecte

Car c’est bien un modèle mental qui s’est imposé dans une partie du monde académique, politique et culturel, particulièrement anglo-saxon, ces dernières années : les œuvres classiques ne seraient pas seulement datées, elles seraient suspectes. Piliers d’une culture occidentale conçue comme un héritage à déconstruire, voire à détruire plutôt qu’à transmettre, elles ont fait l’objet d’un procès permanent. Les faits sont là : l’université Howard a fermé son département de lettres classiques en 2021 ; la même année, Princeton supprimait l’exigence de latin et de grec pour ses propres étudiants… en lettres classiques ; aux États-Unis, le mouvement #DisruptTexts a milité pour retirer Homère des programmes du secondaire ; en France, l’enseignement du latin et du grec recule d’année en année, réforme après réforme. La logique de ce modèle? Puisque ces œuvres viennent d’un monde inégalitaire, esclavagiste et « patriarcal », elles en véhiculeraient les valeurs, et les transmettre reviendrait à les endosser.

Ce premier modèle s’appuie sur un second, plus profond: le mépris du public. On le suppose incapable d’exigence, demandeur de divertissement facile, à protéger des œuvres difficiles plutôt qu’à élever par elles. Ce mépris ne traverse pas seulement les studios, qui recyclent les mêmes franchises à l’infini au motif que « c’est ce que veulent les gens ». Il touche aussi les institutions éducatives et culturelles, qui simplifient les programmes et privilégient les œuvres « accessibles » ou « qui parlent aux jeunes ». Le paradoxe est saisissant: ceux-là mêmes qui se réclament de l’émancipation du public sont ceux qui le traitent en mineur. L’ambition d’élever chacun par la fréquentation des grandes œuvres, qui fut longtemps le cœur du projet éducatif, est devenue suspecte d’élitisme, faute suprême de notre époque. C’est pourtant son abandon qui est élitiste : quand l’école renonce à transmettre les classiques, ils ne disparaissent pas; ils redeviennent le privilège de ceux qui y accèdent par leur milieu.

Le succès du film invalide les deux modèles d’un seul coup. Nolan n’a pas simplifié le texte; il ne l’a pas actualisé de force; il n’y a pas ajouté de mode d’emploi ni d’excuses préalables. On peut discuter son interprétation et ses choix artistiques, voire la qualité du film lui-même, mais il a fait confiance à l’œuvre et au spectateur, et le spectateur a répondu, en masse, toutes générations confondues – une partie du public qui remplit les salles a l’âge de ceux dont on affirme qu’ils ne lisent plus et ne s’intéressent qu’à TikTok. Le génie de Nolan aura été d’être un véritable entrepreneur: il n’a pas donné au public ce que ce dernier demandait, ou ce qu’on prétendait qu’il demandait; il a parié que le public aimerait le produit une fois qu’il l’aurait entre les mains. Et en effet, l’œuvre d’Homère parle du désir de rentrer chez soi, de la fidélité et de la tentation, de l’identité qu’on perd et qu’on reconquiert, des idéaux qu’on trahit, de la mémoire et du deuil, de la violence, de la vengeance, de la séduction. Ce sont des thèmes éternels. Rien de ce qui fait une vie humaine n’y manque, et c’est pourquoi vingt-sept siècles n’y ont rien changé. L’œuvre parle avec puissance à des spectateurs de 2026 comme elle parlait déjà aux auditeurs d’Homère.

La leçon dépasse le cinéma. Les grandes œuvres n’ont pas besoin d’être protégées du public, et le public n’a pas besoin d’être protégé d’elles ; c’est en les tenant à distance l’un de l’autre qu’on appauvrit les deux. Un modèle mental n’est jamais une simple opinion : il oriente des décisions – fermer un département, réécrire un programme sans grec ni latin, produire une énième suite – dont les conséquences sont bien réelles. Les deux modèles mentaux – nocivité des œuvres classiques et bêtise du public – auront privé des cohortes entières d’élèves et d’adultes de la connaissance de leur patrimoine culturel et d’une meilleure capacité à comprendre le monde complexe et incertain dans lequel ils vivent.

Formidable nouvelle

Ce succès est donc une formidable nouvelle. C’est un énorme pied de nez à tous ceux qui voulaient détruire ce patrimoine, précisément parce qu’il vient du public et non des institutions. Espérons qu’il soit le signal d’un changement: il est difficile de soutenir qu’une œuvre est morte quand des millions de personnes font la queue pour l’entendre. Merci à Christopher Nolan d’avoir à nouveau rendu les classiques populaires.

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3 réflexions au sujet de « La revanche des œuvres classiques: la leçon du succès de l’Odyssée de Christopher Nolan »

  1.  » L’ambition d’élever chacun par la fréquentation des grandes œuvres […] est devenue suspecte d’élitisme, […]. C’est pourtant son abandon qui est élitiste : quand l’école renonce à transmettre les classiques, ils ne disparaissent pas; ils redeviennent le privilège de ceux qui y accèdent par leur milieu. »

    Eh oui les « déconstructeurs » et autres « pédagogistes » ont inventé un magnifique canon qui tire à l’envers !

    Quand on le leur fait remarquer, leur réaction est généralement négative voire hostile. « On n’est pas allé assez loin » est souvent leur principale réponse.
    C’est une des raisons de l’hostilité de certains à l’enseignement privé.

  2. Vouloir détruire le patrimoine ? Je ne crois pas que les bailleurs de fonds du cinéma et les critiques aient l’intelligence nécessaire. Ils projettent sur le public (qu’ils méprisent) leur propres limitations ou leurs propres préjugés, sans qu’il soit besoin d’une quelconque « intention cachée ». Vous vous souvenez du premier Harry Potter ? Ce bouquin qui n’aurait jamais aucun succès parce que « les histoires de magie, ça n’intéresse personne » (un unique éditeur y a cru…). D’autant que « des études le prouvent, les jeunes ne lisent plus ». Moyennant quoi des médecins anglais (et plein d’humour) ont inventé le « syndrome de Hogwart » : des centaines d’enfants ont eu du mal à resté éveillés en classe… parce qu’ils passé la nuit à lire. Certes, ce n’est pas une mythologie, mais « le seigneur des anneaux » en est une. Et ceux qui en ont constaté le succès se sont bornés à en faire des pastiches, sans en comprendre la dimension eschatologique (ou bien, ils l’ont jugée « invendable »).
    J’espère que l’Odyssée va (re-)devenir un grand succès en librairie… Ainsi que l’Enéide et quelques autres.

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