Notre discours est saturé d’assertions que l’on présente comme des évidences jusqu’à ce qu’on les examine de plus près et que l’évidence disparaisse. L’une d’entre elles, c’est presque devenu un mème du discours public convenu, est que « nous laissons un monde en piteux état à nos enfants. » Décryptage.

Retour d’un déplacement et discussion avec mon chauffeur de taxi. Celui-ci m’évoque les difficultés de son fils. Il conclut: « Faut dire qu’avec le monde qu’on leur laisse… » Quel monde, lui ai-je demandé? Chaque fois qu’on me ressort ce mème, je pose la question: à quelle époque était-il préférable de vivre que la nôtre? Jamais je n’ai de réponse claire. Ma réponse à moi l’est: si je pouvais choisir de naître à une époque, n’importe laquelle, ce serait la nôtre. Ici, et maintenant. Jamais nous n’avons été aussi bien nourris, aussi bien éduqués, aussi bien soignés, aussi protégés, aussi libres et aussi riches qu’ici et maintenant. A tous égards, notre époque est la meilleure qui ait jamais été. Est-ce un hasard si les pauvres du monde entier risquent leur vie pour venir tenter leur chance chez nous, à l’abri des persécutions? Comme je le rappelais dans un article précédent, pendant la totalité de l’histoire humaine, jusqu’il y a moins de 200 ans, la réalité de 99% des humains était une pauvreté abjecte, une espérance de vie faible et une lutte quotidienne contre l’arbitraire, la faim et la maladie, entre autres calamités.
Mon père est né en 1933 et en 1944, au sortir de la guerre, le monde que lui laissaient ses parents, c’était une France en ruines. Les tickets de rationnement ont perduré jusqu’en 1948. Sa génération a reconstruit la France et en a fait une grande puissance économique. Je trouve que le monde qu’il nous « laisse » est plutôt pas mal, avec des hôpitaux, des écoles, des routes, des universités. Et on peut remonter à l’époque récente: les années 40, la guerre et le rationnement. Les années 50, la guerre et la reconstruction. Les années 60, la guerre et la crise sociale. Les années 70, le terrorisme, la guerre, la crise économique et sociale. Les années 80 le SIDA, qui a terrorisé toute ma génération à l’âge de l’adolescence, le dernier pic de guerre froide, la crise économique et sociale. Le « monde » est comme un bilan: il y a un actif et un passif. Le passif est réel, sans aucun doute. Mais l’actif est important. Si les « jeunes » ne veulent pas du passif, alors ils ne peuvent pas avoir l’actif.
Mieux, ça ne veut pas dire bien
Bien-sûr, comme le soulignait le médecin et statisticien Hans Rosling, dans son ouvrage remarquable Factfulness, « Mieux, ça ne veut pas dire bien ». Autrement dit, célébrer les progrès n’empêche pas d’être parfaitement conscients des immenses défis qui sont les nôtres – climat, guerre, conflits sociaux, intégrisme religieux, populisme, etc. Donc non, ça n’est pas le meilleur des mondes possibles; loin s’en faut. C’est simplement le meilleur que nous ayons jamais eu. On peut pleurer sur l’état des hôpitaux, à raison, mais je préfère me faire soigner en France plutôt que dans presque n’importe quel autre pays. C’est ça qui compte et, surtout, cela n’empêche pas d’essayer de les améliorer. Car non seulement c’est le meilleur monde qu’on a eu jusque-là, mais c’est aussi un monde d’opportunités. Jamais un individu ou un groupe d’individus n’a eu autant de possibilités de créer et de faire une différence. C’est donc plutôt pas mal ce que « nous » laissons à « nos enfants ». Feront-ils mieux? Bien présomptueux de le poser comme une évidence. On jugera sur pièce.
Mais d’ailleurs, c’est qui « nous » et c’est qui « nos enfants »? En opposant les deux on a l’impression qu’on passe le monde comme on rendrait les clés d’un appartement à un nouveau locataire. Or c’est faux. Il n’y a pas « nous » d’un côté et « nos enfants » de l’autre. Il y a plusieurs générations. Un « enfant » de 25 ans habite la terre depuis 25 ans déjà et a déjà largement contribué à changer « le monde », par sa consommation, ses études et son travail entre autres. Nous sommes tous embarqués dans la création et la recréation de ce monde que, volens nolens, nous devons partager. Donc on ne « leur laisse » pas ce monde; j’ai pour ma part l’intention d’y rester encore pas mal de temps et il faudra compter avec moi. Ils pourront prendre, à la rigueur, ou mieux, créer, mais leur laisser certainement pas.
Un caprice de vieux
Le pessimisme est à la mode. Il est socialement valorisé. C’est un luxe de riche qui se croit malheureux. Ce pessimisme est un cancer qui nous ronge. Il est la marque des sociétés en déclin. Au lieu de nous retrousser les manches pour les résoudre, nous préférons nous lamenter sur les problèmes en les résumant à une opposition binaire entre des méchants et des gentils, en cherchant des coupables, en tombant amoureux de chiffres simplistes et trompeurs débarrassés de leur contexte et en dramatisant à l’excès, sans doute parce que la mauvaise nouvelle se vend mieux socialement que la bonne.
Mais, au fond, ce pessimisme est peut-être simplement un caprice de vieux ayant mauvaise conscience et qui essaient de flatter les jeunes en les traitant en victimes. Or je ne suis pas du tout persuadé que les jeunes trouvent le monde en si piteux état que cela, et encore moins qu’ils apprécient ce traitement. Qu’on gratte un peu et on les trouvera entrepreneurs, engagés et actifs, à leur façon. Inquiets, sans doute, mais conscients des enjeux, certainement, et pas résignés. Et c’est ça le plus important.
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12 réflexions au sujet de « Non, nous ne laissons pas un monde en piteux état à nos enfants »
Normal de voir la vie d’un bon œil quand on vit a crédit depuis plus de 50 ans… Rappellez moi s’il vous plait qui paiera l’addition le moment venu ? Si seulement il ne s’agissait que de finance… Certes ça nous secouerait un bon coup, mais on s’en remettrait. Non le problème c’est que cette fichue idéologie économique drapée de liberté a aussi cramé une bonne part des ressources de notre vaisseau mère. Expliquez nous donc comment notre espèce qui a mis des millions d’années à evoluer dans son environnement parviendra telle a s’adapter a un changement aussi abrupte que nous présage les scientifiques depuis les années 70. Le bateau coule mon capitaine, que faisons nous ? Je veux bien que l’on tienne un discours optimiste sinon il y aurait effectivement de quoi se jeter du pont, mais il ne faut pas non plus tomber dans le penchant inverse en faisant preuve d’aveuglement.
Pour une fois, en désaccord profond avec vous.
Je veux bien considérer que les conditions matérielles se sont globalement améliorées, avec toutefois quelques exceptions comme, typiquement, les indiens d’Amazonie dont on a détruit l’habitat.
Par contre cela n’implique en rien que le monde que nous allons laisser sera mieux que le notre, tout simplement du fait de notre aveuglement à ne pas voir que de nombreuses limites planétaires ont été franchies.
Le monde que nous risquons de laisser pourrait être un monde avec un emballement climatique, des sols et des océans pollués et des conflits généralisés du fait du probable effondrement des ressources alimentaires si rien n’est fait pour corriger d’urgence nos comportements.
Donc oui, le monde que nous de laisserons à nos enfants risque fort d’être en piteux état.
« Jamais nous n’avons été aussi bien nourris, aussi bien éduqués, aussi bien soignés, aussi protégés, aussi libres et aussi riches qu’ici et maintenant. »
C’est une façon de voir les choses, mais il y a quand même bien des estomacs qui couinent, l’éducation a mis le pied au plancher face au mur qui arrive, attendre quasiment une journée pleine en cas d’urgence devient commun (le moindre spécialiste à consulter c’est de 1 à 6 mois), s’inscrire au club de tir devient tendance (non pour l’aspect sportif, mais le droit d’avoir une arme chez soi) et seuls smic (pour acheter une certaine paix sociale, combiné aux aides en tout genre)/retraite (le boomer qui nous coute cher pèse et est assidu aux urnes) suivent l’inflation… et seuls les salaires de PDG augmentent réellement (et souvent fortement). Tandis qu’au milieu, on s’apprête à en remettre une couche sur les 40% de français payant encore l’IR (un chiffre historiquement faible qui a lui seul remets votre discours en cause) pour payer les marottes du moment de l’appel d’air migratoire (non que le pays n’en ait pas besoin mais il faudrait voir à, comme tout le monde, sélectionner un peu selon nos besoins au lieu de se récupérer les canards boiteux que le reste du monde rejette et avoir des gens qui s’intègrent économiquement et socialement) et de « l’écologie politique », devenue la plus coûteuse façon de tous les temps de pisser dans un violon…
Être positif c’est bien et c’est visiblement votre nature, mais attention à ne pas donner l’impression d’utiliser des substances hallucinogènes tout de même!
D’accord avec vous sur certains discours de jeunes cons rejetant la faute sur leurs ainés par contre, pas sans rappeler des africains venant ici au banquet social et parlant encore de la « dette coloniale » après 6 décennies sans se sortir leurs doigts. Cela exaspère d’ailleurs la génération ayant vécu guerre/après-guerre. Un peu moins ceux qui ont suivi et sont arrivé après les rationnements et avec un marché du travail florissant, en position de tirer les marrons du feu des 30 glorieuses… et de nouveau ceux qui ont plus de 40/45 ans et paient le gros de la note avec un retour de plus en plus faible.
Votre pere est né en 1933 et a reconstruit la france et a vu sa vie s ameliorer et etait persuadé que ses enfants allaient vivre mieux que lui (j ai pas connu les annees 50 mais je me rappelle tres bien de la fin des annees 60 et debut 70 ou cette croyance etait generalisée)
Mais est ce qu une personne qui a 30 ans aujourd hui (soit nee en 1994) pense que ses enfants vivront mieux ? et que lui meme vit mieux que ses parents a son age ?
Pour la majorite des francais de 30 ans la reponse est non. Il a du faire des etudes plus poussée pour eviter le chomage, il a commence a travailler comme stagiaire (aka pas payé) puis en CDD et acheter un logement equivalent a celui de ses parents a son age est hors de porté.
Sur le plan plus global, notre niveau de vie est maintenu grace a la dette, que celle ci devra etre remboursée un jour. Pire l argent n a pas ete utilisé pour investir mais dilapidé dans la protection sociale (majoritairement pour payer des pensions de retraite trop elevee). Le niveau scolaire est en chute libre, nos entreprises investissent pas assez et nous avons raté les 2 derniers virages technologiques (l informatique (ou est le Microsoft francais ? et internet (pas de google ou amazon))
Sur un plan politique, je crains qu on aille vers une libanisation du pays, avec une partie de ses habitants qui ne se reconnaissent pas comme francais et en reaction un vote identitaire (phenomene inexistant avant les annees 80). SI l etat ne peut plus distribuer des prebandes a tous, les GJ et les emeutes de types Nahel seront des amuses gueules
craindre pour l’avenir n’est pas incompatible avec la reconnaissance que nous vivons dans le meilleur des mondes jamais atteint, mais oui, tout peut être remis en question, bien-sûr, aucun empire n’est éternel.
Nous (ma génération, je n’y suis moi pour pas grand chose) avons éradiqué la polio, inventé et rendu les antibiotiques et le contrôle des naissances accessibles à tous, donné accès à l’enseignement supérieur à ceux qui le veulent, révolutionné le confort des logements, sommes allés sur la lune, éradiqué les famines dans tous les pays en paix, donné par Internet accès à plus de savoirs, de culture et de distractions que n’en disposait Louis XIV… On laisse à nos enfants un monde beaucoup plus agréable et intéressant que celui que nous avons trouvé. Je ne vois pas ce qui empêcherait nos enfants de poursuivre l’amélioration.
J’ai 37 ans, 100 mille % d’accord avec ce que vous écrivez
Sur cette petite planète tournoyant dans l’infini du cosmos la perfection devrait-elle, pourrait-elle être atteinte ? « Mieux, ça ne veut pas dire bien », » Nous sommes tous embarqués dans la création et la recréation de ce monde que, volens nolens, nous devons partager ». Merci encore une fois pour cet article. Penser « juste » et « Faire la part » sont des qualités rares.
🙏
Excellent billet.
Pour aller dans votre sens, quand on me parle de la difficulté qu’il y a à faire des enfants aujourd’hui, je réponds généralement que ma mère est née en 1943, c’est-à-dire conçue en 1942.
Regardez dans quel état était le monde en 1942 ; c’est une des pires années du XXème siècle.
Sans un minimum de foi en l’avenir, je ne serai pas là !
Effectivement, les prestations humaines n’ont jamais été aussi élevées quantitativement (pas toujours qualitativement, par exemple sur la nourriture, ….) mais au prix d’une dégradation du capital de vie que nous offre la planète. Pour peut-être la première fois de son histoire, la problématique environnementale demande à l’homme de changer de paradigme, c’est à dire d’arrêter de vouloir faire toujours plus pour faire moins (seule option si on écarte tous les bullshit-green washings qui ne tiennent pas les ordres de grandeur), avec en parallèle des pays qui réclament leur part de développement. C’est un sacré défi pour les générations à venir qui doivent faire le deuil de notre modèle de société avant d’envisager le futur positivement.
Je ne suis pas nécessairement entièrement d’accord sur tout notamment sur le « pessimisme à la mode » ou le populisme. A un moment, il convient aussi d’être réaliste et de comprendre nos points faibles. Est-ce être pessimiste pour autant? Quant au populisme, j’en attend toujours une définition claire.
Il n’empêche ce point de vue à rebrousse-poil est pertinent et énergisant. Et je suis très largement d’accord. Le jeunisme à tout crin, le misérabilisme des écolos qui pourtant profitent en toute bonne conscience des facilités qui leur sont offertes aujourd’hui, tout cela devient très insupportable. Donc merci !