L’enjeu collectif: Devez-vous autoriser votre stagiaire à arriver 30 minutes plus tard?

Toutes les organisations rencontrent des difficultés de recrutement et de rétention de collaborateurs. Pour résoudre cette difficulté, elles ont compris qu’il fallait s’adapter à leurs demandes, même si celles-ci sont parfois étranges. Mais s’adapter jusqu’où? Faut-il tout passer aux jeunes recrues? Rien n’est moins sûr, car c’est l’existence même du collectif qui est en jeu.

Ce manager n’en est pas encore revenu. L’un de ses nouveaux stagiaires lui a demandé s’il était possible de démarrer le matin à 8h30, et non 8h. La raison? Des contraintes de transport. Nous sommes dans le BTP, et dans le BTP, on embauche à 8h. Tout le monde embauche à 8h. Sauf le stagiaire?

Notre manager est un gars plutôt cool. Il est jeune, très au fait des évolutions sociétales qu’il approuve généralement. Il est donc tenté de dire oui. Après tout, il faut être bienveillant, n’est-ce pas? C’est d’époque! D’autant plus qu’il est conscient des graves difficultés de recrutement que rencontre son entreprise (toutes les entreprises d’ailleurs mais peu importe). Difficile d’attirer les jeunes, et encore plus difficile de les faire rester. Ils s’en vont à la première difficulté, au premier prétexte. Sa RH est sur les dents. Il faut tout faire pour retenir les jeunes. Ils ont même installé un baby foot dans le hall.

Imaginons donc qu’il dise oui et autorise le stagiaire à venir à 8h30. Immédiatement, un problème surgit: pourquoi le stagiaire et pas les autres? C’est cool, mais ce n’est pas juste. La résolution d’un problème en crée immédiatement un autre. Le sentiment d’injustice – deux poids, deux mesures – fragilise le collectif. En cette matière comme en tant d’autres, les bons sentiments peuvent être un mauvais guide: le manager a avant tout une responsabilité, qui est la préservation du groupe.

Modèles partagés

Pour exister, un collectif a en effet besoin de modèles partagés, c’est-à-dire de croyances et de valeurs. La notion de partage est fondamentale. Sans modèles partagés, le collectif ne peut pas exister. Dans une organisation, le modèle du travail est le plus important.

Lorsqu’il rejoint un groupe, un individu vient avec ses propres modèles. Il est confronté à ceux du groupe qui pré-existent. Il peut refuser ceux-ci et exiger de garder les siens. Ce refus rend impossible son intégration, sauf s’il est une pointure mondiale dans son domaine et que l’organisation est prête à tout pour l’attirer. Il peut à l’inverse abandonner ses modèles et se soumettre totalement à ceux du groupe. Cela s’est vu durant très longtemps dans les grandes organisations. C’étaient elles qui imposaient leur modèle à leurs jeunes recrues. Dans ces conditions, l’intégration est évidemment facilitée. À court terme le groupe est gagnant, mais à plus long terme il se prive de l’enrichissement éventuel qu’aurait pu constituer l’appropriation de certains modèles du nouveau venu.

Le groupe pourrait en effet profiter de l’arrivée d’un nouveau membre pour tester un nouveau modèle: « Tiens, le stagiaire a raison: si on arrive à 8h30, on perd moins de temps dans les transports et on est plus efficace; décidons donc que désormais on arrivera tous à 8h30. » Mais cette gestion des modèles est complexe, sensible et doit donc être faite prudemment.

Le défi de la gestion des modèles

À l’heure où tous les modèles sont remis en question, celui du travail n’échappe pas au phénomène. C’est à ce défi que sont confrontés les managers au quotidien. Ce défi ne peut être ignoré, et il doit d’une façon ou d’une autre être géré par les organisations. Mais cela ne signifie pas que tous les nouveaux modèles doivent être acceptés. L’enjeu du collectif est de maintenir une stabilité, qui nécessite l’existence de modèles partagés sur une période longue, et qui doivent être acceptés par les nouveaux venus, avec une capacité évolutive, qui nécessite de rester ouvert à des modèles nouveaux. La gestion de ces modèles, condition de la survie et du fonctionnement du groupe, est la responsabilité du manager.

Mais il ne peut être laissé seul dans cette tâche. La gestion de cette tension entre stabilité et évolution revêt une importance cruciale pour les organisations. Dans la mesure où elle détermine la nature du collectif et où elle le met potentiellement en danger, elle doit être prise en charge par la RH et plus généralement la direction générale. En bref, la gestion de ces modèles, c’est stratégique.

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5 réflexions au sujet de « L’enjeu collectif: Devez-vous autoriser votre stagiaire à arriver 30 minutes plus tard? »

  1. Excellent article qui tombe à point dans les réflexions des nouvelles générations arrivant sur le marché du travail. Stabilité vs. Evolution ? Pourquoi, comment, avec qui. Grandeurs et servitudes du boulot de manager

  2. Et bien si tous le monde préfère commencer à 08h30 en decalant simplement la fin d’horaire de travail ou est le problème ? Il y a une question qui est évitée dans cet article : pour qui est ce complexe ? Ne serait ce pas certaines générations dont l’équilibre mental et émotionnel repose sur la répétition sans fin de processus et de cadre alors que d’autres générations affrontent leurs problèmes en allant chez le psy et en en parlant ? Le changement est un problème toujours pour les même … et voir le changement comme un danger c’est très grégaire et révélateur de bien des angoisses.

    1. il ne vous aura pas échappé que décaler de 30 minute n’affecte pas l’équipe seulement: cette équipe travaille avec d’autres équipe dans l’organisation et elle a peut-être même, soyons fous, des clients et des partenaires. J’adore quand on me dit qu’un truc est simple alors qu’il ne l’est pas.

  3. Peut-être que ce même manager lui demandera, l’été en pleine canicule ou il faudra arrêter le travail en début d’après-midi si on ne veut pas voir tomber les ouvriers comme des mouches, de démarrer à 6h00? Je dirais pour ma part qu’a part pour des postes tournant 24/7 ou l’on prends toujours la suite d’un autre (hôpital, production industrielle), il ne faut pas être totalement fermé: En général les managers ont tendance à se plaindre quand la demande vient de l’employé, pas vraiment quand cela vient d’eux… sauf si ce dernier refuse et c’est alors toujours plus simple en renvoyant l’autre à son propre refus!
    Vous me semblez par ailleurs oublier une époque ou on pouvait partir d’une boite le soir et ré-embaucher dans une autre le lendemain: Parlez-en à vos parents voir grands-parents, je peux vous dire qu’ils savaient très bien peser pour faire bouger les lignes… ou ne prenaient même pas la peine de demander, ils partaient direct ou ils avaient pu observer des conditions existantes qui leur plaisent mieux.
    Sans compter que si, depuis, les transports fonctionnent si mal malgré les milliards injectés par centaines tandis qu’en parallèle on mets des bâtons dans les roues aux modes de déplacements individuels (sans compter les inversions de tendances complètes d’obligation de place de parking en terme de locaux d’entreprise côté règles d’urbanisme: Là ou on peut encore se rendre, on ne peut alors plus se garer sur des sites de construction récente et dehors le parking vous coûtera une fraction non négligeable du salaire!), il y a un problème qui est politique qui dépasse largement employés et employeurs. Les employeurs paient quand même en IDF obligatoirement 50% d’un pass navigogo, sans compter le reste, ce qui pourrait faire un joli moyen de pression concertée…
    Au delà de se plaindre, il faut parfois savoir agir à son niveau: C’est d’ailleurs souvent votre discours, non?

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