Comment notre modèle mental nous empêche de comprendre le monde: les cas de Judith Butler et Charlie Wilson

Pour comprendre le monde et lui donner un sens, nous en développons un modèle. Celui-ci focalise notre attention sur ce qui compte. Il nous fournit une théorie explicative créant des catégories qui nous permettent d’agir. Mais nous répugnons à le changer lorsqu’il ne fonctionne pas ou que le monde change, parce qu’il définit aussi notre identité. Lorsque sa capacité explicative est en question, nous nous enfermons dans une bulle déconnectée de la réalité. Dans le domaine politique, ce phénomène est illustré par deux personnalités à l’opposé du spectre politique: Judith Butler et Charlie Wilson.

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Vous avez sans doute entendu parler de Judith Butler, la papesse américaine des « gender studies ». Voici ce qu’elle déclarait récemment: « Le Hamas et le Hezbollah sont des mouvements sociaux progressistes, de gauche, qui font partie d’une gauche mondiale ». Butler (en photo) n’est pas n’importe qui. C’est une intellectuelle de gauche très influente. Elle a évidemment été très attaquée pour cette déclaration, et même, ce qui est sans doute pire pour une marxiste, moquée pour sa naïveté. A priori, la déclaration semble en effet stupide. Butler est lesbienne, et dans un territoire sous contrôle de ces deux organisations, elle aurait une durée de vie d’environ deux heures, juste le temps d’organiser l’exécution. En Occident, à la critique duquel elle a consacré sa carrière, elle peut vivre tranquillement.

Mais Butler n’est pas stupide. Elle est même très intelligente; elle écrit des livres dont je ne comprends pas le titre, ça force donc le respect. On l’accuse de cynisme: pour elle, tout serait bon à condition de lutter contre l’Occident. Je crois, pourtant, qu’elle n’est ni stupide, ni naïve, ni cynique. Elle est simplement enfermée dans un modèle mental. Pour simplifier, appelons-le marxiste. Ce modèle divise, là encore en simplifiant, le monde entre les exploiteurs et les exploités. Historiquement, les exploiteurs étaient les capitalistes et les exploités les prolétaires. Seul problème: les prolétaires ont peu à peu disparu, en grande partie parce qu’ils se sont enrichis. La gauche marxiste a donc dû partir à la recherche d’une nouvelle classe d’opprimés à défendre, pour justifier son existence. C’est là qu’elle a jeté son dévolu sur les « peuples opprimés » et les minorités, sexuelles ou raciales. Avec de nouveaux opprimés, le grand combat des opprimés contre les oppresseurs a donc pu se poursuivre.

Limites du modèle

Le modèle mental opposant oppresseurs et opprimés est puissant. Il a une forte valeur explicative parce qu’il y a bien, dans le monde, des formes d’oppression. Mais comme tout modèle, il a ses limites. Elles sont apparues dès les années 50 avec le conflit au Moyen-Orient. Celui-ci ne pouvait en effet pas être décrit comme une opposition entre oppresseurs et opprimés. Il y avait au moins quatre dimensions: raciale, politique, religieuse et nationale, mais pas économique, sans compter qu’à son origine, l’État israélien était plutôt socialiste. Je me souviens encore des articles que je lisais dans le Nouvel observateur des années 70 qui ne savaient pas qui soutenir dans ce conflit. Le modèle marxiste n’était d’aucun secours car il ne décrivait pas correctement une réalité qui ne se ramenait pas à un conflit entre capitalistes oppresseurs et prolétaires opprimés. De même, ce modèle est incapable de décrire correctement des mouvements religieux comme le Hamas et le Hezbollah. Dans leurs théories et leurs pratiques, ceux-ci sont profondément conservateurs et rigoristes. Ils n’ont pas de théorie économique particulière, et ne sont certainement pas marxistes. On peut tout dire d’eux, et même les soutenir, mais pas qu’ils sont « de gauche ». La déclaration de Butler est stupide non pas parce que Mme Butler est stupide, mais parce que le modèle qui structure sa pensée ne permet pas de prendre en compte un élément crucial de la réalité. Autrement dit, la véritable nature du Hamas et du Hezbollah ne « rentre pas » dans son modèle. Eh bien elle le fait rentrer quand-même. Nah!

Car comme chaque fois que la réalité ne rentre pas dans notre modèles, nous avons deux possibilités: nous pouvons modifier celui-ci: « Ah je voyais le monde comme une opposition entre capitalistes et prolétaires, mais le Hamas et le Hezbollah ne sont ni l’un ni l’autre, je dois donc mettre à jour ce modèle ». Mais lorsqu’un modèle structure à ce point notre pensée et notre identité, voire toute notre carrière professionnelle, c’est très difficile. Mais certains y arrivent. Nous préférons cependant souvent la deuxième possibilité, qui est de forcer la réalité à entrer dans notre modèle. C’est ainsi que ces deux mouvements sont déclarés être de gauche, contre toute évidence. Cela permet la préservation du modèle, et donc de l’identité de son propriétaire. Le modèle gagne contre la réalité.

Cet enfermement n’est bien-sûr pas réservé à la gauche. Un très bon exemple historique est celui de Charlie Wilson. Wilson était un homme politique conservateur américain qui a réussi à convaincre l’administration Reagan de soutenir les mouvements islamistes afghans en guerre contre l’URSS à partir de 1979. Très lié aux mouvements fondamentalistes religieux américains, il considérait que la véritable menace posée par l’URSS était celle de l’athéisme, plus que celle de la liberté. Autrement dit, pour lui, le monde se divisait entre athées et croyants. Il fut donc séduit par la ferveur religieuse des militants afghans. Avec eux, au moins, l’athéisme n’avait aucune chance! C’est comme ça que l’aide à ces groupes fut considérablement augmentée, avec le succès que l’on sait. L’URSS finit par quitter piteusement l’Afghanistan en 1989, rapidement remplacée par ces fameux militants. Wilson n’imaginait pas un seul instant qu’eux ne voyaient pas du tout le monde divisé de la même façon que lui. Les conséquences de son aveuglement se font encore sentir aujourd’hui.

Éviter l’aveuglement en questionnant nos modèles

Dans La Crise de la culture, Hannah Arendt évoque l’incapacité des intellectuels des années 30 à prendre conscience du phénomène totalitaire. Elle écrit: « La domination totalitaire [est un] fait institué, lequel, en ce qu’il est sans précédent, ne peut être compris à l’aide des catégories usuelles de la pensée politique. » Être pris dans ses « catégories usuelles », ou modèles mentaux, est en effet un obstacle pour comprendre les phénomènes nouveaux. On juge le nouveau avec le modèle de l’ancien, ou l’inconnu avec celui du connu. C’est le propre de ces phénomènes de le rendre partiellement ou totalement obsolète. Il faut donc qu’il soit explicite et que nous prenions régulièrement l’habitude de le questionner. Faute de quoi nous serons aveugles aux changements du monde, avec de mauvaises surprises à la clé.

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6 réflexions au sujet de « Comment notre modèle mental nous empêche de comprendre le monde: les cas de Judith Butler et Charlie Wilson »

  1. Thinking model just do on concrete object which the writer thinks on it. left and right can not be a center point to analyze.

  2. En lisant votre article, je ne peux que donner une fois de plus raison à cette définition de Jean-François Revel :
     » L’idéologie, c’est ce qui pense à votre place « .

  3. 💛Fascinant, merci pour la voix, fluidité de l’expérience 👍

    💡Cet article m’évoque deux films subitement: « Charlie Wilson’s war » 2007, cité dans l’article, et « The Remains of the Day » 1993 avec Anthony Hopkins.🎞🎞 sur une certaine elite anglaise et économique qui se réunissent en pensant trouver un accord en gentlemen avec Hitler juste avant la 2e guerre mondiale.

    📚Je dois encore finir le livre « Stratégie Modèle Mentale » dès que j aurai terminé « a managers guide to disruptive innovation ».👓

  4. Excellent article qui renouvelle aussi la très ancienne question de l’Un et du Multiple. L’intellectuel idéaliste au sens platonicien a une tendance naturelle à rechercher un modèle unique d’explication du réel. Alors que le réel est par définition multiple, divers, varié. Cet intellectuel aura les pires difficultés à renoncer à ce modèle unique car il constitue la colonne vertébrale de toute sa pensée, de tout son être. A cet égard, il faut lire et relire l’Opium des intellectuels de Raymond Aron.

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