Comment ne pas être frappé par le déchaînement de forces irrationnelles et autodestructrices à l’œuvre aux États-Unis avec Donald Trump mais aussi en Europe? Partout, des discours publics déconnectés de la réalité prospèrent dans un climat de délitement institutionnel. Cette séduction de l’irrationnel, face aux bouleversements du monde que nous vivons, n’est toutefois pas inédite. L’Europe des années 1920 a connu un phénomène remarquablement similaire, dont les leçons méritent notre attention si nous voulons éviter la répétition tragique de l’histoire.

Dans son œuvre prophétique La fin de l’homme économique, Peter Drucker analyse le succès du fascisme en Italie et en Allemagne à partir des années 20. Cette période a vu s’effondrer la croyance en un ordre économique et politique rationnel. La Première Guerre mondiale elle-même a représenté un choc immense: le progrès, qui devait libérer l’homme, l’a au contraire enfermé dans les tranchées, où il s’est fait massacrer de façon industrielle dans un conflit dépourvu de sens. Ce traumatisme a conduit à un rejet du progrès dans son ensemble. La sécurité est alors devenue l’objectif suprême universel : face à la dépression économique, face au chômage, face aux conséquences imprévisibles du changement. Si le progrès faisait obstacle à la sécurité, alors il fallait y renoncer.
Selon Drucker, cette période est traumatisante aussi parce qu’elle a vu l’échec simultané de deux modèles de pensée rationnels: d’abord le capitalisme libéral, décrédibilisé par les crises économiques, l’inflation et le chômage massif; ensuite le marxisme, incapable de concrétiser ses promesses d’égalité et de dépassement du capitalisme dans les pays développés.
Cet échec des deux grands modèles rationalistes du monde a laissé un vide profond dans la vie sociale et spirituelle des individus. Il a engendré une anxiété généralisée, un sentiment d’insécurité et une perte de confiance dans les institutions et idéologies établies. Dans ce vide, des forces anciennes et irrationnelles ont refait surface, que Drucker appelle les démons. Dans un monde chaotique et dénué de sens, le réflexe naturel est de se regrouper. Le besoin d’appartenance, d’identité et de communauté est ainsi devenu vital, car le groupe offre un ancrage émotionnel que les arguments rationnels étaient incapables d’offrir.
Les individus n’étaient plus principalement motivés par leur intérêt économique personnel, contrairement aux postulats du libéralisme classique et du marxisme. Ils recherchaient plutôt un sens à leur existence, une sécurité existentielle et un sentiment d’appartenance transcendant les préoccupations matérielles.
L’émergence de mouvements politiques irrationnels
C’est ce besoin d’appartenance primant les besoins économiques auquel ont répondu les mouvements fascistes, offrant des mythes puissants, des leaders charismatiques et un sentiment de destin collectif. Leur irrationalité était tout à fait frappante. Drucker cite l’exemple d’un discours de Goebbels, propagandiste nazi, en 1932 dans lequel il promet simultanément des prix plus élevés pour le grain aux paysans, des prix plus bas pour le pain aux ouvriers, et des marges plus importantes pour les épiciers. Cette contradiction flagrante était pourtant accueillie par les applaudissements de tous. Les observateurs intelligents et rationnels se moquaient de cette irrationalité, la voyant comme une faiblesse des fascistes qui affaiblirait leur crédibilité politique. Ils ne comprenaient pas qu’elle constituait au contraire le cœur même de leur attrait. Ce qui comptait n’était pas la vérité des propos- ils étaient absurdes, mais leur capacité à unir le groupe. Dans une sorte de paradoxe démoniaque, l’irrationalité traduisait une forme de rationalité sociale (je fais partie d’un groupe fort) plutôt qu’épistémique (ce que je crois est vrai).
C’est ainsi que les individus ont accepté de renoncer à la liberté pour retrouver un monde qui fasse sens. Si liberté et égalité semblaient incompatibles, ils choisissaient l’égalité. Si liberté et sécurité entraient en conflit, ils optaient pour la sécurité. La véritable force du fascisme réside dans le maintien de cette contradiction fondamentale : l’ancien ordre n’a plus de sens, aucun nouvel ordre crédible n’a émergé pour le remplacer. Or les individus ne peuvent supporter ni le chaos de l’ancien ordre ni celui qu’entraînerait son abandon complet. Il n’y a pas d’issue possible.
Face à cette impasse, ne pouvant plus faire confiance à la raison, ils ne peuvent qu’espérer l’irrationnel et la magie. Ils se rallient au fascisme parce que c’est ce qu’il promet, précisément en raison de son caractère contraire à la raison, de ses slogans absurdes, de son nihilisme total, de ses rituels interminables, qui se veulent puissants mais qui sont en fait burlesques et ridicules, dépourvus de véritable sens mais qui deviennent une fin en eux-mêmes. C’est le désespoir qui fait espérer le chaos et croire que la magie résoudra tout.
Un avertissement actuel
L’ouvrage de Drucker n’est pas sans limites. Il traduit le pessimisme d’une époque profondément marquée par les traumatismes successifs de la Grande Guerre, la dévastation économique des années 30 et l’apparente réussite des régimes totalitaires. Sa critique du capitalisme libéral — celle de réduire l’homme à une simple mécanique économique — reprend une vieille antienne réactionnaire qui nie la dimension émancipatrice, créative et responsabilisante que ce système porte en lui.
Malgré cela, son avertissement résonne avec une acuité particulière aujourd’hui. Dans un monde bouleversé, privé de ses repères traditionnels, l’effondrement des modèles qui structuraient notre compréhension laisse un vide béant que l’irrationnel vient trop facilement combler. Lorsque plus rien n’a de sens, le nihilisme s’impose comme une tentation séduisante, et le désespoir se transforme en puissant carburant politique. Nous assistons, impuissants, à l’explosion spectaculaire de ce nihilisme aux États-Unis, manifestation concrète d’une logique du « Cassons tout, il faut en passer par là, on verra bien ensuite ». Mais ne nous leurrons pas : ces forces irrationnelles et destructrices sont également à l’œuvre en France.
Faut-il pour autant s’y résigner ? Non, car si les périodes de crise favorisent l’irrationnel, elles constituent également des terrains fertiles pour la création et le renouvellement. L’individu déboussolé par les transformations radicales du monde n’est nullement condamné à rejoindre un culte nihiliste, et notre destin collectif ne se résume pas à l’alternative désespérante entre la misère d’une existence mécanique déshumanisée et le désastre d’une aventure magique. Entre les deux se dessine un chemin étroit, celui que nous pouvons tracer grâce à notre capacité à générer du sens, individuellement et collectivement, en forgeant de nouveaux modèles mentaux adaptés aux défis contemporains. Cette capacité d’innovation constitue notre plus puissant rempart contre le déchaînement des forces autodestructrices qui menacent nos sociétés. Les démons de l’irrationnel ont peut-être pris l’avantage, mais ils n’ont pas encore gagné.
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✚ Pour aller plus loin sur le sujet, lisez mes articles précédents: Comment notre modèle mental nous empêche de comprendre le monde: les cas de Judith Butler et Charlie Wilson et Quand nos croyances sont une source d’enfermement: la (vraie) leçon de l’esprit MAGA.
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5 réflexions au sujet de « Le retour des démons: comment le bouleversement du monde nous pousse vers l’irrationnel »
Bon, mon message semble ne pas être passé.
De quoi parlez-vous quand vous évoquez : « l’effondrement des modèles qui structuraient notre compréhension ».
(On n’a pas vécu récemment de grands bouleversements du niveau de la Grande guerre ou la crise de 29, ces dernières décennies.)
Cordialement,
Bigben
Bonjour,
Merci pour cet article et son recul historique.
J’ai une question sur cette phrase : « Dans un monde bouleversé, privé de ses repères traditionnels, l’effondrement des modèles qui structuraient notre compréhension ».
Le livre de P. Drucker date de 1939.
A l’époque, comme vous l’avez dit, on est dans une période où les modèles se sont écroulés (sur un plan intellectuel) et où les gens ont vécu des choses dures et impressionnantes (Grande guerre, crise de 29).
Mais, aujourd’hui, j’ai du mal à voir :
En termes de modèles, il n’y a rien de récent (Le module communiste s’est écroulé il y a 40 ans.)
En termes d’évènements, je ne vois pas « grands » chocs similaires à ceux d’il y a un siècle.
Depuis 50 ans, on entend toujours qu’on est « en crise » mais cela est dit même quand la situation va bien (ou mieux).
D’où vient, selon vous, ce penchant pour des « démons » ?
a+
Bigben
La folie peut se propager plus rapidement que les virus, mais sans vaccin connu à ce jour.
Structurer le débat entre rationalisme et irrationalisme est dangereux. Car c’est rejeter tout ce qui ne relève pas de la raison dans le camp de l’irrationnel. Ce qui est simpliste.
Le drame de l’Occident c’est la séparation de la raison et du sens à la fin du XVIIIe siècle. Cette séparation a donné le postivisme matérialiste d’un côté et romantisme idéalisant de l’autre. Deux voies sans issue. Car, pour simplifier, le rationalisme conduit au nihilisme et le romantisme au totalitarisme.
je conclus précisément en suggérant qu’il existe un chemin entre les deux