Nous adorons détester Elon Musk. Nous le détestons encore plus depuis qu’il a pris fait et cause pour Donald Trump dans l’élection présidentielle. Mais cette détestation constitue un moyen bien pratique pour nous aveugler sur un fait peu agréable: Avec SpaceX, Musk construit l’avenir de l’espace tandis que l’Europe s’assoupit.

Regardez bien la vidéo ici, qui a été publiée dimanche dernier. On y voit SpaceX piloter le retour de sa fusée d’appoint (booster) sur sa rampe de lancement. Ce retour se fait quasiment au centimètre près. C’est un exploit technique considérable. Auparavant, les fusées d’appoint tombaient dans l’océan où elles étaient ensuite récupérées. On pourra dire « à quoi bon? », mais on aura tort. Ce que cet exploit montre, c’est une maîtrise technique remarquable des équipes de SpaceX sur l’ensemble de la chaîne spatiale.
Mais là n’est même pas le plus important. Cette maîtrise technique permet de banaliser et massifier le transport spatial. Pourquoi est-ce important? Parce que ce qui fait la puissance d’une innovation, ce n’est pas tant la nouveauté technique que sa banalisation. Gutenberg n’invente pas le livre, mais le livre de masse, simple et pas cher. Boeing, avec le 747, n’invente pas l’avion, mais l’avion de masse, permettant le transport simple et pas cher. Simple et pas cher, c’est la condition de l’impact. Cette obsession du « simple et pas cher » est la marque des entrepreneurs. C’est ce qui les distingue des scientifiques. Ils pensent économie, pas science.
Avec Musk, et d’autres, mais surtout avec lui, le transport spatial se démocratise. Par là il faut entendre qu’il a entamé sa trajectoire de masse, passant du domaine réservé des Etats et des grandes entreprises, au plus grand nombre. Nous n’y sommes pas, bien-sûr, mais c’est la direction. C’est exactement le même esprit que la Ford T en 1908. Elle fut conçue par Henry Ford pour être facile à construire, facile à réparer et facile à conduire, et bien-sûr le moins cher possible. Ce fut une révolution. Face à cela, le champion européen Ariane reste dans l’ancien modèle et a au moins une génération de retard. C’est la calèche contre la Ford T.
Envie d’avenir
Si vous regardez la vidéo jusqu’à la fin, vous ne manquerez pas de noter les hurlements de joie. Ils viennent de la salle de contrôle. Ce sont ceux des équipes qui ont travaillé sur le projet. Elles voient leur travail porter ses fruits. J’entends souvent les organisations me demander pourquoi leurs équipes sont démotivées. La réponse est là: SpaceX invente le futur, elle se fixe des objectifs extrêmement ambitieux, et rien n’est plus motivant pour les gens. L’être humain est créatif. Il veut être maître de son destin. Il veut accomplir de grandes choses. Quel sentiment de fierté extraordinaire on doit ressentir de voir une telle réussite technique à laquelle on a contribué!
Le nez dans notre caca
Le plus désagréable, avec Musk, c’est qu’il nous met en quelque sorte, nous Européens et surtout Français, le nez dans notre caca. Il révolutionne le transport spatial tandis que nous imposons les pailles en carton et offrons des bons de cordonnerie financés par l’Etat. Il crée le futur, alors que nous en avons peur. C’est sans doute pour cela que nous le détestons. Il nous humilie. C’est un connard? Assurément, avec son soutien de Trump et sa dérive sur X. Mais Henry Ford en était aussi un. Steve Jobs aussi. Comme le disait le Général de Gaulle, la perfection évangélique ne conduit pas à l’empire. Nous visons la perfection évangélique, nous n’avons plus d’empire. Il y a quelque chose d’infiniment triste à voir l’Europe, et la France, autrefois phares du monde pour leur industrie et leurs arts, en devenir les spectateurs.
Une chose est de détester Musk, sans doute pour de bonnes raisons, une autre est de reconnaître que nous devons rapidement changer notre attitude d’hostilité à l’innovation si nous ne voulons pas devenir un pays du tiers-monde. La leçon du booster de SpaceX, c’est celle d’un avertissement. Sera-t-il entendu? C’est une autre histoire.
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19 réflexions au sujet de « Elon Musk et le booster de SpaceX: Dernier avertissement pour l’Europe avant la sortie »
Une petite correction sur le début de l’article qui ne change rien sur le fond. Avec Gutemberg les livres étaient énormes, très chers et rares. La révolution est venue avec Aldus Manuce, imprimeur vénitien, qui a inventé en quelque sorte le livre de poche que chacun peut posséder.
Correction aussi sur un commentaire: les fusées ne sont pas que pour des happy few mais ont permis à Musk de déployer en quelques années Starlink qui compte déjà 6000 satellites et il vient de faire une demande pour passer à 32000 avec des orbites encore plus basses…
Merci!
Ni Musk ni Henry Ford n’étaient des « connards ». Surtout Henry Ford, n’est-ce pas Mr Silberstein?
qui c’est Silberstein?
C’est propre à l’Homme d’aller toujours plus loin dans toutes connaissances dans toutes technologies, dans tout…
Elon Musk est celui qui a entendu l’appel de l’autorisation et qui l’a accepté. Personnellement juste qq qui sait mieux écouter et agir que certains.
Peut être que ces initiatives sont dictées en Américain pour que la roue tourne 🤷♀️
Parler de « simple et pas cher » concernant une prouesse technique incontestable, mais qui rien qu’en raison des coûts ne touchera jamais tout le monde comme l’automobile, c’est quand même une vision fort simpliste des choses!
C’est au contraire extrêmement compliqué et fort dispendieux. Et on restera dans une production d’autant plus échantillonnaire, surtout à comparer à la Ford T, que c’est réutilisable et ne sera jamais un sport de masse!
Sans le support de l’état et de la NASA, tout ceci n’aurait pas été possible non plus.
A ce sujet, tous les programmes spatiaux d’envergure ont toujours eu des arrières pensées plus ou moins évidentes vers des applications militaires: L’accès à l’espace (voir le transport rapide et impossible à intercepter entre 2 points de la planète… passant par lui) en s’affranchissant des temps de production d’un lanceur peut avoir un intérêt évident qui compense le surpoids poids lié à sa complexité et au carburant nécessaire à la phase de retour: Le prix de la tonne à envoyer sur des orbites proches est déjà de l’ordre de la dizaine de M$ qu’il faut bien rentabiliser par rapport à un lanceur moins complexe à usage unique.
Vous citiez le 747, on peut aussi comparer les capsules de Boeing et de SpaceX: Là il y a clairement une boite qui fonctionne très mal (y compris dans la production de masse d’avions) et une autre qui fait le travail: Le problème, toujours le même, de mettre des purs financiers à la barre dans l’industrie…
Ici, je pense qu’Ariane 6 fera in-fine le job également, mais si le réutilisable trouve un sens économique qui n’était pourtant pas évident d’emblée, être parti sur des propulseurs à poudre (ce qui était assez surprenant, pour ne pas dire stupide) aura participé à créer un retard qu’il sera difficile de rattraper sur le cœur de la réussite ici: Le contrôle extrêmement fin de la propulsion…
C’est sans doute pas trop tard, mais il serait plus que temps d’offrir des perspectives pour que les ingés formés ici qui n’ont pas été séduit par le challenge de faire une grosse fusée d’artifice et sont en conséquence partis dans le new space US reviennent chez nous avec ce qu’ils y auront appris dans leurs bagages, en commençant par proposer aux plus talentueux le haut de l’organigramme qu’ils n’auront jamais en face.
» nous imposons les pailles en plastique »
Non, en papier 🙂
bon sang, heureusement qu’il y en des comme vous qui lisent vraiment l’article 😂 Corrigé.
Vous oubliez la pollution dans les hautes sphères de l’atmosphère, provoqué par ses nombreux vols spéciaux et ses galaxies de satellite…
Tout ça pour l’intérêt de quelques sociétés privées en fait…
J’aime beaucoup cette remarque sur la pollution et les intérêts privés.
J’imagine que vous n’utilisez ni téléphone portable, ni Gps, ni services météo, etc.
Merci pour cet article, dont pourtant un point me surprend : pourquoi traiter Musk de « connard » ? pourquoi affirmer que son soutien à Trump serait une marque d’infamie ? Pourquoi parler d’une dérive sur X alors qu’il cherche à faire vivre, contre les censeurs de tous bords, une réelle liberté d’expression ?
voilà qui dénote d’un modèle mental très figé, et de manière surprenante, politiquement correct.
c’est un chleuasme…
qui pourrait passer pour un hyperchleuasme … 🙂
J’ai appris un mot aujourd’hui. Merci
Parfaite réflexion. Mais les inquisiteurs de la pensée imposée sont partout, toujours prêts à dégainer leur catéchisme , devenu une anti démocratie à ciel ouvert !…
La Ford modèle T était pour tout le monde. Les fusées de Elon Musk sont pour des happy few qui ont envie d’aller se planter sur Mars. Nuance!
Par ailleurs, si l’espace est à ce point une zone dérégulée que n’importe quel milliardaire frappé de délires multiples peut aller y envoyer ses jouets, alors c’est carrément la planète qui est menacée, car ça se passe au-dessus de nos têtes, sans notre accord.
Cela dit, l’Europe spatiale doit progresser, voire se ressaisir, mais pour cela, il faudrait déjà que l’Europe tout court existe. Or ce n’est pas ce que les différentes nations européennes veulent, à commencer par les Français, du moins actuellement.
Les fusées de Space X, c’est surtout pour déployer la constellation Starlink, qui offre de l’internet haut débit extrêmement fiable partout sur terre, pour le prix d’un abonnement fibre standard. En métropole en France, on s’en moque, mais certaines campagnes s’en satisfont. Et c’est une révolution en Afrique, en Amérique du sud, c’est vital pour l’Ukraine. Ça permet l’internet gratuit en avion (ok on peut vivre sans). Et d’ici un an, ce sera un accès gratuit et mondial aux services de secours (112, 911…) depuis un simple smartphone 4G, même dans les déserts, montagnes et océans.
Il reste que Musk est un fou dangereux, c’est bien là le problème.
Ce n’est pas parce qu’il soutient Trump ou permet la liberté d’expression sur X que c’est un « connard » , par contre il est certain que son attitude forcenée vers son but – Mars – doit le rendre complexe et dur à vivre ! Sinon, en effet, quand on écoute les réactions de l’ESA nous sommes perdus, avec un esprit de looser… Vivement Mars et les libertariens !