Comment un collectif peut-il fonctionner alors que nous avons chacun des fins radicalement différentes? La question est aussi ancienne que l’humanité. Pendant très longtemps, la réponse a été de deux ordres: soit par la force, en soumettant le groupe à un chef puissant, soit par l’idée, en unifiant le groupe autour d’une finalité commune (religieuse, philosophique ou politique). En 1648, après trente ans de guerres de religions, le traité de Westphalie apporte une réponse radicalement différente: unifier l’Europe en renonçant à l’impératif de finalité commune. Cette réponse, révolutionnaire, résonne encore aujourd’hui, bien au-delà du seul domaine politique.
En 1648, les princes européens se réunissent pour tenter de mettre fin aux guerres de religion qui ravagent le continent depuis trente ans. Un constat s’impose: une querelle religieuse ne peut être résolue par l’épée. Mais alors comment la résoudre pour retrouver la paix?
La question s’était déjà posée bien longtemps auparavant. En 325, l’Empereur romain Constantin 1er convoquait le concile de Nicée. A l’époque, déjà, l’Église se déchirait sur de multiples querelles doctrinaires et celles-ci menaçaient l’unité de l’Empire. Constantin ordonne aux évêques de se mettre d’accord sur un crédo qui sera celui de toutes les églises, et ceux-ci s’exécutent. Avec le concile, il montre que l’on peut unifier un peuple non par des rituels communs, mais par des croyances partagées. Le concile sera une réussite même s’il n’évitera pas que les querelles reprennent rapidement et se poursuivent tout au long de l’histoire chrétienne, les orthodoxes s’opposant aux hérétiques, jusqu’aux guerres de religions des XVIe et XVIIe siècles opposant protestants et catholiques, auxquelles le traité de Westphalie a précisément pour but de mettre fin.

Mais en 1648, il n’y a plus d’Empereur assez puissant pour imposer un credo unique à tout un empire, et les temps ont de toutes façons changé. Les princes eux-mêmes sont divisés entre les deux camps, et les peuples commencent à avoir leur mot à dire. Les divisions sont profondes et l’Eglise se fragmente désormais en de multiples sectes plus ou moins importantes, et plus ou moins compatibles. L’exploit de Nicée ne pourra pas être reproduit.
Sur quoi alors se mettre d’accord si ce ne peut être sur un crédo qui résoudrait les querelles? C’est là que le traité de Westphalie apporte une réponse révolutionnaire. Celle-ci est double: elle consiste d’une part à prendre acte de cette impossibilité d’établir une finalité commune. C’est un principe de réalité qui l’emporte sur des siècles d’idéalisme qui avaient débouché sur trente ans de massacres. Il sera à ce titre condamné par le pape mais dans l’indifférence générale. Les temps ont changé. La réponse consiste d’autre part à proposer un principe de résolution des conflits laissant le soin à chaque pays de choisir sa religion.
Ainsi, après plus d’un siècle de massacres qui aura vu des rivières de sang et de malheurs couler au nom d’un Dieu d’amour, les européens se mettent d’accord pour admettre… qu’ils ne réussiront jamais à se mettre d’accord sur une finalité commune, sur un bien universellement défini. Plus révolutionnaire encore: ils reconnaissent que ce n’est même pas nécessaire pour vivre ensemble. Le traité de Westphalie est donc un traité en négatif. A la finalité commune comme principe d’unification est substituée une série de principes permettant aux européens de coexister malgré leurs désaccords. On cesse d’identifier un but commun, on se met d’accord sur le mal identifié et sur des principes pour que des gens en désaccord sur des choses fondamentales puissent néanmoins vivre ensemble. Cette révolution de modèle mental est le fondement de la pensée occidentale moderne.
Le génie du principe du traité de Westphalie est donc de ne pas organiser un groupe autour d’un modèle de croyances substantives (ce que nous devons croire collectivement) mais d’un modèle de croyances procédurales (comment nous résolvons nos conflits pour continuer à vivre ensemble). C’est en quelque sorte la version 2.0 de Nicée: oui, nous devons partager des croyances pour vivre ensemble, mais ces croyances portent sur le comment, et pas le quoi. Ce que le traité invente, c’est un cadre, un moyen de vivre ensemble malgré nos différences. A l’époque ce principe s’applique aux pays, mais il s’appliquera rapidement aux individus et posera le principe qui permettra les révolutions modernes, celle du régime parlementaire libéral et celle de la grande organisation.
Leçon pour aujourd’hui
Bien-sûr, pour que le système fonctionne, il faut qu’il y ait un accord sur le principe ainsi que sur les procédures elles-mêmes. Par exemple, le perdant doit accepter une défaite électorale; un citoyen doit se soumettre à une loi ou une décision de justice qu’il n’approuve pas. S’il a prouvé sa puissance depuis plus de 300 ans, il semble cependant qu’à notre époque, cet accord est de plus en plus fragilisé. Les discussions politiques ne se font plus dans ce cadre, mais portent sur le cadre lui-même, voire le contestent ouvertement. Nous croyons à nouveau que nos désaccords sont tellement fondamentaux qu’ils nous empêchent de vivre ensemble. En cela, nous oublions la leçon du traité à nos risques et périls.
🔎 Source pour cet article: Chandran Kukathas The Liberal Archipelago: A Theory of Diversity and Freedom accessible ici.
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3 réflexions au sujet de « Unis malgré la diversité: la leçon du traité de Westphalie que nous oublions à nos risques et périls »
Bel article et merci pour ce partage.
Comment faire la passerelle entre cet article et l’autre consacré sur le Dominium et l’imperium.
Le premier semble être en porte-à-faux avec le deuxième et vice-versa ?
Hélas, les travaux de Sandel, et notamment Democracy’s Discontent, montrent les limites de cette vision procédurale… Intéressant d’ailleurs que ce soit un Américain proche du parti démocrate qui les mettent en évidence.
Accordons-nous sur un désaccord 😀