Archives de Tag: enseignement supérieur

L’innovation de rupture par le bas: Quand fonctionne-t-elle ou pas?

La théorie de la rupture proposée par le chercheur Clayton Christensen énonce que sur un marché, un acteur a tendance à servir ses clients les plus exigeants, car les plus rentables, ce qui le pousse inéluctablement vers le haut de gamme. Ce faisant, il développe une structure de coût croissante et néglige l’entrée de gamme, qui cesse progressivement d’être attractif pour lui. Inéluctablement, cette entrée de gamme est investie par un nouvel entrant qui, venant du bas, trouve lui ce segment attractif. L’acteur initial est donc expulsé de ce segment, souvent à son grand soulagement. Le problème c’est que le nouvel entrant subit la même attraction pour le segment supérieur, et commence lui aussi à monter, poussant à nouveau l’acteur initial vers le haut. Au bout d’un moment, celui-ci se trouve coincé tout en haut et ne bénéficie plus d’effets d’échelle, ce qui se termine souvent en catastrophe économique. C’est notamment ce qui est arrivé à General Motors qui a entamé sa fuite vers le haut dans les années 60 et a terminé en dépôt de bilan en 2008. Mais ce mécanisme ne fonctionne pas toujours. Regardons pourquoi.

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Le grand méchant MOOC ou la rupture en marche dans l’éducation supérieure

J’ai eu l’occasion d’exprimer dans deux articles précédents pourquoi je pensais que les grandes écoles de commerce étaient en train de subir une rupture profonde de leur environnement. La raison est que leur modèle économique est à bout de souffle et qu’elles se font attaquer de toutes parts, et en particulier par le développement de solutions lignes dites « MOOC » ce qui signifie massive online open courses. En fait il serait plus exact que les MOOC n’attaquent pas directement les grandes écoles, du moins pas encore, et c’est là tout la difficulté. Pour comprendre pourquoi, un petit détour historique s’impose…

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Adapter la formation de nos ingénieurs à la mondialisation: l’occasion ratée de l’Institut Montaigne

Voici un rapport extrémement intéressant de l’Institut Montaigne sur un sujet essentiel: l’adaptation de la formation de nos ingénieurs à la mondialisation. Le rapport fait dix recommandations, parmi lesquelles la création d’incubateurs, la généralisation des cours en anglais, les échanges inter-écoles, et la mise en place de modules consacrés à la création d’entreprise.

On n’aura rien contre ces propositions. Toutes ont un sens. On aura seulement deux regrets. Le premier c’est que beaucoup de ces mesures sont déjà développées dans nombre d’établissements. Les cours d’entrepreneuriat se multiplient, les cours en anglais aussi, sans parler des incubateurs. Le second regret est que ces mesures sont bien timides. Les auteurs du rapport se sont-ils demandés quel était, à la base, le problème? Pourquoi nos ingénieurs ne créent-ils pas plus d’entreprises? Est-on certain qu’un cours en anglais et un incubateur régleront le problème? Probablement pas car celui-ci trouve sa source beaucoup plus en amont. Le problème de l’entrepreneuriat en France est culturel et le mode de sélection de nos ingénieurs en est l’illustration flagrante. Dès la plus petite enfance, nous conditionnons les enfants pour accéder aux meilleurs écoles dans un contexte de concurrence individuelle exacerbée. Celle ne fait que s’accentuer pour culminer dans l’enfer des classes prépas, entreprise d’abrutissement collective dans laquelle on apprend aux élèves, tels des soldats, à résoudre de manière réflexe des problèmes compliqués, mais pas complexes, et surtout parfaitement définis dans lesquels il n’existe qu’une seule solution, qu’ils doivent découvrir. Durant ces deux – souvent trois – années, ces élèves ne sortent pas à la lumière du jour, la terre pourrait s’arrêter de tourner qu’ils ne s’en apercevraient pas, tout entier concentrés sur l’effort supplémentaire qui leur permettra de gagner une place, celle qui fera la différence entre l’école A – tant désirée – et l’école B – tant redoutée, bien qu’il ne connaissent en fait ni l’une ni l’autre. Tout entiers concentrés sur la concurrence contre l' »autre », celui qui leur prendra leur place dans la fameuse école A.

Une fois le concours passé, nous les récupérons en cours. Ils n’ont jamais, horreur, fait un stage dans une entreprise. Ils n’ont même d’ailleurs jamais vu d’entreprise en vrai, sauf leur boulanger peut-être. Ils ne savent pas ce qu’est un bilan ou un compte de résultat. Ils ne supportent pas les questions auxquelles une réponse A ou B ne peut être apportée rapidement. Ils veulent des modèles, des guides, des algorithmes, du concret et, surtout, des réponses. Et voilà qu’on leur explique que nous vivons dans un monde mondialisé, que les choses sont complexes, qu’ils doivent être créatifs, et surtout travailler en équipe car voyez-vous, ce n’est qu’en équipe que l’on peut réussir la mondialisation. Travailler avec ceux qui n’ont pas réussi ces fameux concours et qu’on leur a appris, depuis trois ans, à mépriser. Ah et ils doivent aussi créer une entreprise! Eux qui ont été maternés depuis 22 ans! De qui se moque-t-on? D’eux, certainement. De nous, aussi.

Alors si l’on veut vraiment adapter nos ingénieurs à la mondialisation, peut-être devrait-on commencer par supprimer les concours, ou du moins les classes prépas, et repenser nos modes de sélection. Sélectionner nos ingénieurs sur des projets où ils auraient démontré leurs capacités créatives et leur esprit d’équipe, exiger d’eux un séjour préalable minimum de six mois à l’étranger, et la pratique d’au moins un langue étrangère, et exiger également un stage technique préalable d’une même durée dans une entreprise. Les cerveaux seraient les mêmes à l’arrivée (ceci pour ceux qui hurleraient à la baisse du niveau de recrutement), mais ils seraient autrement aguerris pour la mondialisation. Et en plus, ce qui ne gâte rien, ce serait plutôt marrant à vivre comme démarche pour eux. Avec un peu de chance, un certain nombre d’entre eux abandonneront en chemin parce qu’ils auront crée leur boîte, et là on aura vraiment gagné.

Voilà, l’Institut Montaigne avait une occasion de suggérer des changements intéressants dans notre système éducatif, mais nous devrons nous contenter de demi-mesures symboliques, pour l’essentiel déjà en cours de mise en oeuvre. Message aux chinois et aux allemands: ne vous inquiétez pas.

Réponse à Vincent Berger: les (vraies) leçons du recrutement d’un Prix Nobel américain à Paris-Diderot

Dans article paru dans Le Monde daté du 15 février dernier, Vincent Berger, président de l’Université Paris-Diderot tire les leçons du recrutement du Prix Nobel de Physique George Smoot par la même université. Selon lui, si l’Université française manque de moyens et si elle ne paye pas suffisamment ses chercheurs, son modèle réussit néanmoins car la véritable motivation des chercheurs est l’excellence technique. La faible rémunération individuelle, et en particulier le fait que les chercheurs ne soient pas rémunérés au mérite, facilite le travail d’équipe. « La grande leçon que nous devons tirer de la venue de George Smoot », indique-t-il, « est que l’efficacité de la recherche française réside pour une immense part dans la qualité du travail collectif qui se fait dans ses laboratoires. » Et d’alerter sur les dangers qu’il y aurait à indexer trop fortement les rémunérations sur l’évaluation, c’est à dire sur les résultats individuels.

Il faut se pincer pour le croire, vraiment. Il est indéniable que la recherche française dispose d’excellents laboratoires dans certains domaines, mais il faut dire clairement que cette excellence est obtenue malgré le système universitaire français, pas grâce à lui. Ce système est à l’agonie: j’ai été formé à l’université, j’y ai enseigné, et cette agonie est évidente. Ce système est misérable: le salaire des chercheurs est ridicule, et on peut questionner les choix d’un pays qui paie plus une secrétaire de direction de PME qu’un chercheur expérimenté. Ce système est absurde: l’absence de rémunération au mérite est depuis longtemps un facteur de démoralisation, comme le confirmera pratiquement n’importe quel universitaire. Ce système est injuste: les promotions s’y font presque indépendamment de la performance. Ce système, enfin, est inefficace: les moyens y sont ridicules, sauf quelques laboratoires d’exception. D’ailleurs Vincent Berger reconnaît, mais ne semble pas s’en inquiéter plus que ça, que la fuite des cerveaux est une réalité. Comment peut-il en être autrement lorsqu’un chercheur est payé 2.000 euros par mois quelque soit son travail, est assommé d’heures d’enseignements et de charge administrative en France,  et ne dispose presque pas de moyens, tandis qu’il gagne au moins deux fois plus aux États-Unis au départ, avec charge d’enseignement réduite, soutien administratif béton, moyens pléthoriques et des possibilités de gagner beaucoup , très rapidement sur la base de ses résultats?

Ah oui mais l’individualisme américain me direz-vous? La belle affaire! Que je sache, la science américaine n’a pas tellement à en rougir. Personne ne soutiendra sérieusement la supériorité du modèle français – à supposer qu’il existe – sur le modèle américain – qui lui existe vraiment. Dès lors, les considérations sur un soi-disant individualisme américain à opposer à l’altruisme collectiviste français relève de la rhétorique anti-américaine qu’affectionne les élites françaises, en un éternel remake du renard et des raisins, en quelque sorte. La triste vérité, c’est qu’il n’existe pas de modèle français de système de recherche alternatif. Il existe simplement une misère du système de recherche français tout court. Il est regrettable qu’un président d’université, qui devrait hurler chaque jour à propos de cette misère, perpétue ce fantasme français du sport pour la gloire et prenne la plume pour faire passer cette misère pour un détachement sain des lois de l’argent. Oui, un prix Nobel américain, n’ayant peut-être plus rien à prouver et sans doute pour des raisons très personnelles, a décidé de venir faire un tour à Paris. Combien de temps restera-t-il? Est-il vraiment représentatif? Nos universités sont-elles assaillies par des candidats internationaux de haut niveau attirés par le génie de notre système de recherche? Est-ce notamment le cas pour de jeunes chercheurs plein d’avenir? J’en doute fort. Bien au contraire, notre système forme, tant bien que mal, des docteurs de qualité qui s’enfuient à l’étranger à la première occasion, tandis que ceux qui restent forcent l’admiration par leur capacité à faire fonctionner un système exsangue. On peut s’en féliciter, on devrait s’en inquiéter.