Adapter la formation de nos ingénieurs à la mondialisation: l’occasion ratée de l’Institut Montaigne

Voici un rapport extrémement intéressant de l’Institut Montaigne sur un sujet essentiel: l’adaptation de la formation de nos ingénieurs à la mondialisation. Le rapport fait dix recommandations, parmi lesquelles la création d’incubateurs, la généralisation des cours en anglais, les échanges inter-écoles, et la mise en place de modules consacrés à la création d’entreprise.

On n’aura rien contre ces propositions. Toutes ont un sens. On aura seulement deux regrets. Le premier c’est que beaucoup de ces mesures sont déjà développées dans nombre d’établissements. Les cours d’entrepreneuriat se multiplient, les cours en anglais aussi, sans parler des incubateurs. Le second regret est que ces mesures sont bien timides. Les auteurs du rapport se sont-ils demandés quel était, à la base, le problème? Pourquoi nos ingénieurs ne créent-ils pas plus d’entreprises? Est-on certain qu’un cours en anglais et un incubateur régleront le problème? Probablement pas car celui-ci trouve sa source beaucoup plus en amont. Le problème de l’entrepreneuriat en France est culturel et le mode de sélection de nos ingénieurs en est l’illustration flagrante. Dès la plus petite enfance, nous conditionnons les enfants pour accéder aux meilleurs écoles dans un contexte de concurrence individuelle exacerbée. Celle ne fait que s’accentuer pour culminer dans l’enfer des classes prépas, entreprise d’abrutissement collective dans laquelle on apprend aux élèves, tels des soldats, à résoudre de manière réflexe des problèmes compliqués, mais pas complexes, et surtout parfaitement définis dans lesquels il n’existe qu’une seule solution, qu’ils doivent découvrir. Durant ces deux – souvent trois – années, ces élèves ne sortent pas à la lumière du jour, la terre pourrait s’arrêter de tourner qu’ils ne s’en apercevraient pas, tout entier concentrés sur l’effort supplémentaire qui leur permettra de gagner une place, celle qui fera la différence entre l’école A – tant désirée – et l’école B – tant redoutée, bien qu’il ne connaissent en fait ni l’une ni l’autre. Tout entiers concentrés sur la concurrence contre l' »autre », celui qui leur prendra leur place dans la fameuse école A.

Une fois le concours passé, nous les récupérons en cours. Ils n’ont jamais, horreur, fait un stage dans une entreprise. Ils n’ont même d’ailleurs jamais vu d’entreprise en vrai, sauf leur boulanger peut-être. Ils ne savent pas ce qu’est un bilan ou un compte de résultat. Ils ne supportent pas les questions auxquelles une réponse A ou B ne peut être apportée rapidement. Ils veulent des modèles, des guides, des algorithmes, du concret et, surtout, des réponses. Et voilà qu’on leur explique que nous vivons dans un monde mondialisé, que les choses sont complexes, qu’ils doivent être créatifs, et surtout travailler en équipe car voyez-vous, ce n’est qu’en équipe que l’on peut réussir la mondialisation. Travailler avec ceux qui n’ont pas réussi ces fameux concours et qu’on leur a appris, depuis trois ans, à mépriser. Ah et ils doivent aussi créer une entreprise! Eux qui ont été maternés depuis 22 ans! De qui se moque-t-on? D’eux, certainement. De nous, aussi.

Alors si l’on veut vraiment adapter nos ingénieurs à la mondialisation, peut-être devrait-on commencer par supprimer les concours, ou du moins les classes prépas, et repenser nos modes de sélection. Sélectionner nos ingénieurs sur des projets où ils auraient démontré leurs capacités créatives et leur esprit d’équipe, exiger d’eux un séjour préalable minimum de six mois à l’étranger, et la pratique d’au moins un langue étrangère, et exiger également un stage technique préalable d’une même durée dans une entreprise. Les cerveaux seraient les mêmes à l’arrivée (ceci pour ceux qui hurleraient à la baisse du niveau de recrutement), mais ils seraient autrement aguerris pour la mondialisation. Et en plus, ce qui ne gâte rien, ce serait plutôt marrant à vivre comme démarche pour eux. Avec un peu de chance, un certain nombre d’entre eux abandonneront en chemin parce qu’ils auront crée leur boîte, et là on aura vraiment gagné.

Voilà, l’Institut Montaigne avait une occasion de suggérer des changements intéressants dans notre système éducatif, mais nous devrons nous contenter de demi-mesures symboliques, pour l’essentiel déjà en cours de mise en oeuvre. Message aux chinois et aux allemands: ne vous inquiétez pas.

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