Le procès de nos institutions d’enseignement supérieur est désormais ouvert depuis plusieurs années, aussi bien au titre de leur fonctionnement, de leur contribution sociétale décroissante et de leurs dérives éthiques, mais elles ne semblent pas disposées à l’entendre, et encore moins à entreprendre les changements nécessaires. Ce refus de changer, et la poursuite de pratiques désastreuses, ont conduit certains acteurs à conclure qu’elles n’étaient plus réformables, et que le salut résidait désormais dans la création de nouvelles institutions. La plus intéressante d’entre elles est sans doute l’Université d’Austin au Texas, ou UATX. Le récent discours de bienvenue à la nouvelle promotion par son président rappelait les raisons de sa création et les principes sur lesquels elle entendait s’appuyer.

« Défense de l’inégalité » Le moins que l’on puisse dire est que le titre du discours de bienvenue du président Carlos Carvalho de l’University of Austin, Texas (UATX) ne passe pas inaperçu. Il n’a pourtant rien de surprenant au regard de la philosophie fondatrice d’une institution créée en 2021 comme réponse directe aux dysfonctionnements de l’enseignement supérieur américain.
Les dysfonctionnements de l’enseignement supérieur américain
L’université d’Austin est en effet née du constat que les universités d’élite ont abandonné l’excellence au profit d’une égalité artificielle. Les symptômes de cette dérive sont manifestes : il n’y a plus de mauvaises notes à Harvard; Princeton a supprimé les exigences en grec et latin pour les études classiques; Columbia a abandonné les exigences du SAT (un test scolastique écrit) pour ses admissions, et la liste pourrait continuer. Dans ces universités, une partie importante des étudiants est acceptée non pas sur leurs résultats scolaires, mais simplement parce qu’ils font partie d’une catégorie raciale ou sociale que l’on souhaite encourager (discrimination dite « positive ») ou parce que l’un de leurs parents est un ancien de l’école (et effectue une généreuse donation juste avant la période d’admission).
Dans son discours, Carvalho rappelle le fameux avertissement d’Alexis de Tocqueville selon lequel les peuples démocratiques pourraient en venir à préférer l’égalité dans la servitude à l’inégalité dans la liberté. Pour lui, l’enseignement supérieur américain illustre parfaitement cette dérive en créant une « tyrannie douce des faibles attentes » qui étouffe l’excellence par un nivellement par le bas.
Tocqueville avait mis en garde contre cette « tyrannie de la majorité », cette conformité sociale qui étouffe la pensée indépendante et réprime les individus exceptionnels dont les talents constituent le moteur du progrès. La démocratie, selon lui, a besoin de l’équilibre apporté par une « aristocratie naturelle », au sens premier d’aristocratie, c’est-à-dire une élite fondée sur le mérite (et non sur la naissance). Sans défi intellectuel pour les étudiants exceptionnels, ajoute Carvalho, la société perd cette pensée radicale qui perturbe la tendance humaine à la conformité paresseuse.
La réponse de l’université d’Austin
L’université d’Austin se veut explicitement comme une alternative aux établissements traditionnels en proposant en quelque sorte une synthèse tocquevillienne : maintenir l’accès démocratique tout en préservant l’excellence aristocratique. Égalité des chances, mais exigence et inégalité assumée des résultats selon le mérite et l’effort au regard de ces exigences.
D’une part, elle promet un accès égal à tous les candidats, indépendamment de leur origine, de leur héritage familial ou de leur identité. Pour être admis, il faut passer un test. Les meilleurs sont sélectionnés. C’est tout. Il n’y a ni lettre de motivation, ni entretien dit « de personnalité », ce dernier étant généralement utilisé pour sélectionner des profils politiquement et socialement « corrects », c’est à dire conformes aux standards définis par l’élite. D’autre part, elle refuse de transiger sur l’excellence. Pour les étudiants, cela signifie être soumis à une haute exigence académique : lecture des textes originaux, analyse rigoureuse des arguments, utilisation de méthodologies scientifiques complexes, examens auxquels on peut réellement échouer, etc. « Des standards élevés sont la plus haute forme de respect », souligne Carvalho.
Un défi à l’establishment éducatif
Pour Carvalho, si tous les êtres humains sont créés égaux en dignité, ils possèdent néanmoins des talents, une intelligence et une motivation inégaux. Reconnaître et cultiver ces inégalités naturelles, plutôt que de les aplanir au nom d’une égalité artificielle, est essentiel pour maintenir l’excellence éducative et préserver la liberté. L’excellence ne peut être démocratisée en abaissant les normes ; elle exige au contraire la création de sanctuaires qui poussent les étudiants les plus doués à atteindre leur plein potentiel, ce qui profite en fin de compte à la société dans son ensemble.
Pour Carvalho, cette approche constitue une forme de rébellion non pas contre la hiérarchie, mais contre son abandon ; non pas contre les standards, mais contre leur érosion. Cette rébellion consiste à servir des vérités anciennes : celles selon lesquelles la sagesse mérite la déférence, la difficulté forge le caractère et la reconnaissance des inégalités naturelles de talent constitue paradoxalement le fondement d’une société véritablement libre et excellente.
L’importance du discours réside dans son message autant que dans son timing. Il représente un défi direct lancé à l’establishment éducatif à un moment où les débats sur la liberté académique, les normes et la légitimité des institutions d’enseignement sont particulièrement intenses, en particulier avec la remise en question de la méritocratie et la fermeture des élites. La création de l’université d’Austin procède du diagnostic selon lequel les institutions traditionnelles ne sont plus réformables, et qu’il faut en créer de nouvelles ex nihilo.
Un signal à entendre
Ce qui est étonnant dans ce discours est sans doute… qu’il nous étonne, voire nous choque. C’est étonnant parce que les principes pédagogiques qu’il défend n’ont rien de nouveau. Ce sont ceux sur lesquels ont été formées les grandes institutions éducatives occidentales. Le discours aurait été parfaitement banal il y a un siècle. Il ne s’agit donc rien d’autre qu’un retour aux fondamentaux. Que cela nous choque montre simplement l’importance de la dérive de ces institutions. Bien-sûr, la création de l’université d’Austin est très liée au contexte spécifique des Etats-Unis, mais beaucoup des dérives qu’elle dénonce se produisent également en France. Cela concerne aussi bien l’inflation des notes (pour le baccalauréat notamment) que la nécessité d’indiquer désormais ses activités extra-scolaires et centres d’intérêts dans Parcoursup qui noie le mérite scolaire dans une bouillie politiquement correcte. À ce titre, aussi bien cette dénonciation que la solution qu’elle offre constituent des signaux que nous pourrions utilement entendre.
Le discours complet est accessible ici : in defense of inequality.
✚ Sur le même sujet, lire mes articles précédents: 📄L’autodestruction des universités américaines, et pourquoi c’est important pour nous; 📄Décrochage économique de la France: le silence assourdissant des écoles de management et 📄Défendre la science? Et si les universités commençaient par balayer devant leur porte?
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6 réflexions au sujet de « « Défense de l’inégalité » Pourquoi le discours-choc du président de l’Université d’Austin est important »
Etonnant de voir que l’égalitarisme à la française (c’est pas récent, souvenons-nous de la réforme Devaquet en 1986 !!) a fini par contaminer les facs américaines. Poussé à l’excès, jusqu’au refus de toute différenciation, l’égalitarisme nivèle par le bas et décourage l’effort. Ca démotive les meilleurs et ça affaiblit l’intérêt des diplômes. Nous voilà dans de beaux draps, et les Américains aussi. J’ai retenu l’idée que c’est pas réformable, et qu’il faudra créer de nouvelles institutions.
Se sont les 2 faces d’une même pièce, obsolète. Vous proposer de substituer à un système jugé dépassé un nouveau système également assis sur une « nouvelle » recherche d’excellence soit également une nouvelle position de supériorité.
Or le gouvernement des hommes ne fonctionne jamais durablement dans un système basé sur la supériorité des uns. Il fonctionne le plus correctement sur la seul base de l’admiration et de la gratitude réciproque (le maître comme le père devant admirer et remercier sont disciple comme sont fils réel ou spirituel) dont l’apogée est l’amour réciproque y compris platonique, parfois divin. C’est cela la base d’une véritable organisation humaine durable et en aucun cas la démocratie qui n’est qu’une illusion car nullement d’essence humaine, juste conceptuelle c’est à dire produit de la seule pensée donc ignorante du corps soit inhumaine.
L’autre limite à cette thèse à mes yeux est la recherche d’une anticipation au travers d’une formation préparatoire d’une élite qui détient la nouvelle supériorité. Or ce discours qui repose sur une peur (ne pas être près et sans ressources préalable) est surprenant dans votre bouche. La femme qui réussi étape après étape dans le réel du commerce de ses sauces n’a pas de formation antérieure et à son image les exemples sont légions de non formé qui réussissent et d’élites magnifiquement formées qui échouent. C’est nier le rôle majeur du réel, du contexte, de l’instant présent, de la relation et l’art de s’y adapter humainement individuellement et collectivement.
Enfin, selon moi, aucune forme d’enseignement en tout lieu et en tout temps n’a unanimement été reconnue et ne constitue toujours que l’apanage d’une minorité, mais de tout temps et en tout lieu quelque soit la culture face à la difficulté ou à l’adversité comme face à la beauté et au don le comportement admirable et généreux est à la source de toute réussite durable et admise par le plus grand nombre. Ce type de comportement profondément humain qui se distingue de la tyrannie ou de la magie de la démocratie (c’est croire à un tour de magie que de croire que la démocratie est une solution. Comme le magicien, le démocrate a un truc et quand celui-ci est éventé la magie disparaît) fait ressortir les valeurs humaines admirables, généreuses et adaptées au contexte pas le parcours de formation du ou des femmes et des hommes artisans d’un succès petit ou grand. Ce n’est pas une négation du bénéfice d’une formation mais sont recentrage non pas sur un système de sélection ou de compétences spécifiques mais sur un apprentissage permanent, indispensable des valeurs et des émotions humaines, soit de la vie, du bien être et du mal-être individuel et collectif que l’on peut expérimenté quotidiennement dans la relation avec soit et les autres et pratiquer comme nous pratiquons une langue ou un instrument jusqu’à provoquer l’admiration des autres et pouvoir faire le don de son art.
Ce qui n’interdit pas des écoles très spécialisés pour devenir médecin ou pilote mais subordonnés a celle de la vie qui conduit grâce à la motivation à toutes les réussites y compris celles de ne pas réussir au delà de son existence.
En quelques mots ma croyance est qu’il n’y a aucune forme de supériorité humaine mais une adaptabilité variable des personnes aux écoles comme aux situations du réel sans que l’un préjuge de l’autre. Adaptation utile ou non à l’individu et au groupe ponctuellement ou durablement de façon reconnue ou non et c’est vrai de tout temps. Substituer à la richesse humaine la simplicité de l’argent ne c’est pas révélé plus adapté. Échouer est aussi humain que réussir et echouer n’interdit ni de vivre ni de réussir, réussir n’est ni permanent ni gage d’une meilleure vie.
Quelle est votre croyance quand vous prônez le moyen de renouveler les élites ?
Portez-vous bien, prenez soin de vous,
Belle journée,
Jacques.
L approche est interessante et montre bien la derive de nos societes mais l etre humain etant ce qu il est, la tendance au nepotisme va faire que papa va tout faire pour que le fiston pas trop doué reussise quand meme et on retrouve le travers denonce ici (papa fera un gros cheque pour que le fiston soit admis (version US) ou fera jouer ses relations pour que le fiston soit admis sur dossier (version France))
L autre probleme qui n est pas evoque ici (mais evoque par ex dans le billet sur Kennedy) est que les gens extrement doues mit a la tete de l etat ou de societes fassent d enormes erreurs et envoie le pays/la societe dans le mur (pensez a JM Messier ou Macron pour rester en France)
Cet article reprend un problème déjà documenté de haute époque en sciences sociales: celui de l’inégalité des chances scolaires. Deux sociologues réputés tels R, Boudon et P, Bourdieu l’ont investigué avec des analyses et des explications opposées. Concernant la posture de gouvernance de l’université Austin, et son efficacité, il faudra attendre quelques années pour connaître la corrélation entre le standard de méritocratie scolaire avancé et la composition sociologique des candidats recrutés et diplômés. Dans le cas français des grandes écoles, le dispositif de concours consacre le mérite scolaire à l’évidence. C’est pour ce fait que les parents informés et argentés déploient des stratégies de choix précoces d’écoles primaires, de collèges, de lycées et aussi de cours privés pour augmenter les chances aux concours scientifiques ou littéraires. Les segments sociaux médicaux se conduisent de la même manière pour que leur progéniture gagne au concours de médecine. Rien à reprocher à ce constat connu. Boudon a raison dans sa démonstration.
Une analyse portant sur l’origine sociale des élèves ayant accédé à ces grandes écoles des années 1940 aux années 1980 souligne la permanence d’une sélection sociale et culturelle très marquée (Valérie Albouy et Thomas Wanecq, 2003) . Les fils de cadres et d’enseignants ont toujours beaucoup plus de chances d’intégrer une grande école que les enfants issus des milieux populaires dans une période caractérisée par la généralisation de la scolarisation dans l’enseignement secondaire et ayant connu de nombreux changements dans la stratification sociale. En termes de chances relatives d’accès selon son milieu social d’origine, la base sociale de recrutement des grandes écoles semble même se resserrer dans les années 1980 après avoir connu une relative démocratisation à l’image de l’ensemble de l’enseignement supérieur. Ma trajectoire de professeur des Ecoles des Mines corrobore ce constat ci-dessus.
Les bons élèves d’extraction modestes, méritants scolairement, ne sont pas informés ou s’autocensurent. Ils sont remplacés ou se voient barrés par des bons élèves dont la famille connaît les arcanes de l’orientation dans l’institution scolaire et les bonnes tactiques pour faire partie des bonnes classes, des grands établissements. Enfin, les établissements de management réputés et recherchés n’ont cessé de complexifier leur sélectivité. On lira utilement « La technologie de sélection des étudiants dans les grandes écoles de commerce françaises », par Pierre-Michel Menger et Colin Marchika.
Professionnellement, j’ai présidé des jurys oraux d’entrée aux Ecole des Mines, et il n’était pas rare d’entendre des candidats excellents refuser d’aller dans les Ecoles parisiennes pour des motifs financiers.
J’assume clairement que je suis favorable à l’excellence scolaire (concours ou dossier) et rétif aux avantages préférentiels des anciens élèves, des critères sportifs ou culturel. Par contre, j’assume aussi que je suis très sensible à la question de la mixité sociale dans la genèse des futures générations de professionnels de l’ingénierie, de la santé, de la gestion, etc. L’héritocratie scolaire m’apparaît problématique parce qu’elle s’auto -entretient dans ses cadenas mentaux, sociaux et culturels. Elle n’est pas vraiment acquise à l’idée de l’idée de reconnaître d’autres origines sociales que celles « naturelle » et « évidente » et transmises. Comment articuler finement l’exigence académique avec la mixité sociale me semble un interrogation légitime dans un régime républicain qui avance le terme de fraternité (ou de solidarité) sur son fronton?
On ne peut qu’adhérer à cette réaffirmation du mérite scolaire comme seul critère de sélection dans les filières de l’enseignement supérieur. J’ai pu, au cours de la scolarité de mes enfants, pester contre le nivellement par le bas dès l’école primaire, juste par manque d’exigence.
Mais peut-être cette exigence ne convient-elle pas pour toutes les personnes. Peut-être certain(e)s sont juste inadaptés à l’exigence académique mais possèdent des qualités que l’on peut parfois constater en dehors du domaine académique. Force est de constater que la réussite dans le monde ne dépend pas uniquement de ces critères, très formatés. Combien d’entreprises n’auraient pas vu le jour s’il avait fallu être un brillant élève pour les créer ? Combien de brillants élèves s’avèrent de piètres professionnels une fois diplômes (cf. notre technocratie) ? On constate aussi qu’on utilise peu nos acquis académiques dans beaucoup d’activités « post-diplôme » mais que le cursus académique donne des capacités de raisonnement qui y sont très utiles. On aura tous pu également constater au sein de nos activités professionnelles ou sociales la réussite d’acteurs sans diplôme élevé qui ont su dépasser les autres dans un contexte autre, dont les critères de réussite diffèrent de ceux du monde académique.
Combien d’autres n’ont pas eu l’opportunité de montrer leurs capacités du fait de la barrière du diplôme ? En Europe et particulièrement en France, les opportunités sont souvent réservées aux diplômés. Bien sûr, on ne peut que se réjouir de la prééminence du diplômes pour des fonctions hautement spécialisées, par exemple médicales. Mais on ne peut que constater également que l’obtention de diplôme est fortement corrélée à son origine sociale, rendant très difficile la démocratisation des ambitions professionnelles avec 2 risques sociétaux majeurs :
– comment rester un pays unis et respectueux des lois quand une part importante de sa population a peu d’espoir de réussite ?
– pourquoi persister à se priver des capacité, élevées pour certains, de cette part de population du fait du non accès à un enseignement de qualité (ex. les établissements scolaires du « 93 » sont les plus mal dotés en tous moyens) ?
Bien sûr, on répondra que la solution réside dans l’amélioration de la qualité de l’enseignement dispensé à toutes les catégories de populations, rêve pieux à un moment où une partie des dirigeants politiques clame le besoin de réduire les dépenses de l’état (sans jamais y parvenir d’ailleurs, c’est peut-être peu réaliste….). Mais serait-ce suffisant ?
Comment raccroche t’on les wagons perdus en cours de route ou peu adaptés pour leur apporter un minimum de connaissances, développer leur potentiel et leur autoriser un avenir ambitieux ? C’est peut-être à cette question que tente de répondre les cursus qui « ouvrent » leur sélection avec des critères plus larges. C’est la question que vous devriez aborder lors de votre prochain article. Sinon, votre réflexion serait celle d’un vase clos, ignorant les réalités de la société, que l’enseignement supérieur est pourtant censé tirer vers le haut.
bonne pioche ! Ya-t-il déjà des « résultats » documentés pour cette université ?