« Les innovations du smartphone sont celles de l’État » Le contresens regrettable de Thomas Porcher sur l’innovation

Dans une vidéo récente, l’économiste Thomas Porcher déclarait que les entrepreneurs n’inventent rien, prétendant que toutes les innovations du téléphone mobile sont des innovations de l’Etat. C’est une affirmation fréquente qui traduit une profonde méconnaissance de l’innovation et de son histoire.

Martin Cooper, ingénieur et inventeur chez Motorola, a passé le premier appel depuis un téléphone portable le 3 avril 1973.

« C’est l’État qui a inventé Internet, pas les entrepreneurs ». C’est le message-clé de l’économiste Mariana Mazzucato qui a sans doute inspiré Thomas Porcher. Il est à la fois vrai et faux, mais surtout faux. Il est vrai au sens que les premiers concepts d’Internet ont été créés à l’initiative du ministère de la défense américain dans les années 50, via son agence de recherche DARPA. Il s’agit de créer un réseau non déterministe, c’est à dire qui puisse continuer à transmettre des données même lorsque l’un de ses nœuds est détruit. De façon intéressante, ce travail associe des laboratoires de recherche publics mais aussi, dès le début, des entreprises privées. Ce sont notamment ces dernières qui conçoivent les premiers routeurs, pièces centrales du dispositif. L’Etat ne fait pas, il finance à partir d’une demande exprimée.

Seulement voilà: un beau réseau est créé mais la DARPA ne sait quoi en faire. En 1983, après vingt ans de travaux sans véritable débouché, elle en transfère l’essentiel au monde civil, qui ne sait pas lui non-plus quoi en faire. En 1990, le réseau subit une dernière évolution et devient Internet. Libre de contraintes, il est alors pris en main par des entrepreneurs qui poursuivront son développement technique et en feront ce qu’il est aujourd’hui. En résumé: 1) l’État n’a pas inventé Internet; il a suscité l’invention de sa première mouture; 2) Il l’a fait avec des acteurs publics mais aussi privés; 3) il n’en a rien fait de concret pendant les trente ans qui ont suivi; et 4) Ce n’est que lorsque des entrepreneurs s’en sont emparés qu’il est devenu quelque chose d’utile pour tous. Sans eux, il serait sans doute resté un outil de communication limité pour les universitaires. En substance, 99% de la valeur créée (financière et d’usage) l’a été par des acteurs privés, même si le rôle initial de l’État est avéré.

Téléphonie mobile

Il en va de même pour la téléphonie mobile, dans l’émergence de laquelle le rôle de l’État est encore plus limité. Contrairement à ce qu’affirme Thomas Porcher, personne ne prétend que Steve Jobs a inventé le téléphone mobile. Et pour cause: ce dernier ne date pas de l’iPhone, qui a été lancé en 2007, mais du début des années 80. À l’époque, il n’y avait ni Internet, ni le GPS, ni les écrans tactiles sur les téléphones, technologies soi-disant étatiques auxquelles le téléphone devrait tout.

Les pionniers du secteur à l’époque sont tous privés, même si aux États-Unis, le processus est supervisé par la FTC, qui impose sa régulation étatique et attribue les fréquences. Côté téléphones, il y a surtout Motorola, une entreprise privée (en Europe: Nokia et Ericsson, deux entreprises également privées). Le réseau, lui, est financé entièrement par des fonds privés, notamment le capital risque, des groupes d’investisseurs privés via des nouveaux outils financiers comme les junk bonds (horresco referens), et les mises en bourse pour lever des fonds. Sans entrepreneurs, la téléphonie mobile que nous connaissons n’existerait sans doute pas. L’exemple du téléphone mobile « qui doit tout à l’État » est particulièrement mal venu.

L’action entrepreneuriale va en fait bien au-delà de transformer des inventions techniques en quelque chose d’utile. Le smartphone de 2025 n’a plus rien à voir avec le téléphone des années 80, lourd, analogique, d’une qualité médiocre, et se limitant à l’émission et la réception d’appels. Entre les deux, des centaines de milliards de dollars d’investissement et le travail de centaines de milliers d’ingénieurs durant quarante ans, le tout par des entreprises privées.

Mais ce travail des entrepreneurs ne s’arrête pas là. Il permet aussi de rendre l’innovation accessible au plus grand nombre. Ce point essentiel a été souligné par l’économiste Joseph Schumpeter dans son ouvrage « Capitalisme, socialisme et démocratie » paru en 1942. Schumpeter expliquait en effet que l’innovation n’est pas caractéristique exclusive du système capitaliste : d’autres civilisations ou systèmes politiques ont été très innovants dans certains domaines (pensez à la technologie spatiale dans l’ex-URSS ou à la construction – le béton par exemple – dans la Rome antique). La véritable caractéristique du système capitaliste est sa capacité inhérente à démocratiser l’innovation, c’est à dire à la rendre disponible au plus grand nombre. Schumpeter résume ainsi l’argument: « Le moteur capitaliste est d’abord et avant tout un moteur de production de masse, ce qui signifie inévitablement aussi production pour les masses. C’est le tissu bon marché, le tissu de coton et de rayonne pas cher, les bottes, les automobiles et ainsi de suite qui sont les réalisations typiques de la production capitaliste, et non pas en règle générale une amélioration qui signifierait beaucoup pour l’homme riche. La Reine Elizabeth possédait des bas en soie. La réalisation capitaliste ne consiste pas en général à fournir plus de bas de soie pour les reines, mais à mettre ceux-ci à la portée des ouvrières en contrepartie d’une diminution constante des quantités d’effort (…) » C’est ainsi que nous pouvons disposer d’un téléphone mobile incroyablement sophistiqué pour 500€ et non pas 50.000€.

De façon plus générale, l’État n’a joué qu’un rôle mineur dans les innovations ayant donné naissance aux deux premières révolutions industrielles. Celles-ci sont principalement nées de l’action d’entrepreneurs comme James Watt. Cela ne signifie pas qu’il n’ait pas de rôle à jouer, aujourd’hui, dans l’innovation, en finançant par exemple la recherche fondamentale. Mais la leçon de l’histoire est qu’il est mauvais pour transformer celle-ci en produits et services concrets alors que les entrepreneurs le font excellemment.

Une vision nuancée de l’innovation

En fin de compte, opposer public et privé dans le développement de l’innovation dans une société est regrettable. Chacun a un rôle à jouer pour créer un système vertueux. Au lieu de vilipender les entrepreneurs en prétendant, contre toute évidence, qu’ils n’inventent rien, il faut au contraire les célébrer et leur faciliter la tâche. À l’heure où le retard de notre pays en matière d’innovation se fait chaque jour plus criant, le débat public à ce sujet, comme sur tant d’autres, mérite un peu de nuance, de respect de la réalité et de pragmatisme.

🔎 La vidéo de Thomas Porcher ici.

✚ Sur le même sujet, lire mon article précédent: L’État entrepreneurial est une chimère.

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3 réflexions au sujet de « « Les innovations du smartphone sont celles de l’État » Le contresens regrettable de Thomas Porcher sur l’innovation »

  1. L’Etat entrave souvent l’innovation par une réglementation excessive et une fiscalité lourde, nous le voyons bien en France. Les normes complexes et les procédures administratives ralentissent les startups. Certes Thomas Portes aurait pu dire que les aides publiques ne manquent pas, mais elles sont souvnt mal ciblées ou bureaucratiques. La vraie crainte est de voir les entrepreneurs continuer à s’expatrier vers des écosystèmes plus agiles. Plutôt que de stimuler, l’État a tendance à étouffer la créativité…

  2. Bonjour,
    Merci beaucoup pour cet article.

    Puisque vous parlez de lui, on m’a offert une BD de Thomas Porcher très pédagogique, qui m’a beaucoup intéressé et un peu bousculé.

    Connaissez-vous des choses similaires (qui vulgarisent l’économie) et qui seraient moins à gauche ?
    (J’avais lu Economix mais c’est plus historique).
    Quand je dis « choses », j’aimerais des BDs mais ça peut être aussi d’autres formats (blogs, etc ..)
    Merci
    Bigben

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