Intelligence artificielle: Votre prochain concurrent est un Centaure; Êtes-vous prêt?

Alors que beaucoup pensent que le développement rapide de l’intelligence artificielle et de l’automatisation mettra fin au travail, la réalité sera probablement beaucoup plus nuancée. C’est ce que montre l’expérience de Garry Kasparov, premier champion du monde d’échecs battu par un ordinateur. Les expériences qu’il a menées depuis dans le monde des échecs suggèrent que le grand enjeu de l’intelligence artificielle est la collaboration intelligente entre l’homme et la machine. Cela vaut également pour l’entreprise.

Le 11 mai 1997, Garry Kasparov est battu par Deep Blue. Pour la première fois, un champion du monde d’échecs est défait par une machine. Kasparov dira plus tard qu’il a été battu par un réveil matin sophistiqué, utilisant la force brute, mais il n’empêche, le coup est rude et le champion est sonné. Depuis, les ordinateurs ont fait des progrès et battu les champions humains de Go, un jeu nettement plus complexe où la force brute n’est pas opérante car le nombre de combinaisons est simplement trop grand pour être calculable.

Kasparov n’en est pas resté là. Piqué au vif par la défaite, il s’est intéressé aux ordinateurs et a développé toute une nouvelle branche d’échecs, qu’on appelle les tournois hybrides. Dans ces tournois, plutôt que d’avoir des humains luttant contre des machines, ce qui n’a plus d’intérêt, ce sont des équipes d’hommes utilisant des ordinateurs qui luttent les unes contre les autres. Chacun est libre d’utiliser l’ordinateur comme bon lui semble. Là où ça devient intéressant, c’est quand on regarde ce que Kasparov a tiré comme leçon des tournois qu’il a organisés en regardant qui gagne ces tournois. Voici ce qu’il observe:

Un humain moyen + une machine moyenne + un bon processus

est supérieur à

un super ordinateur

qui est lui-même supérieur à

un humain expert + une machine + un mauvais processus.

On observe que ce n’est pas le super ordinateur qui gagne. Ce n’est pas non plus l’expert. Au contraire, ce qui fait la différence, c’est le processus, c’est à dire la façon dont l’humain moyen doté d’une machine moyenne utilise cette dernière. Ce qui fait la différence, c’est donc la façon d’utiliser l’informatique, pas l’informatique elle-même, si puissante soit-elle.

Votre futur concurrent (Par Aristéas e Pápias – Tetraktys, Wikimedia)

Avec cette observation, qui relativise la croyance en la toute puissance de l’ordinateur, Kasparov conclut que l’avenir va faire émerger ce qu’il appelle des Centaures, créature mi-homme, mi-cheval de la mythologie grecque. Un Centaure est un couple homme-machine constitué et fonctionnant de façon à ce que chacun tire le meilleur parti de ses spécificités.

En soi cela n’a rien de nouveau: depuis l’aube des temps, l’homme utilise la technologie pour faire plus et mieux, mais cela a principalement concerné la force brute jusqu’ici. Avec l’ordinateur, et plus encore avec l’intelligence artificielle, cela concerne maintenant l’intelligence. Steve Jobs considérait ainsi que les ordinateurs sont des « bicyclettes de l’esprit ». Le résultat de Kasparov sert à rappeler que la puissance technologique en elle-même n’est rien. C’est rarement ceux qui ont les meilleurs outils qui gagnent, mais ceux qui savent le mieux s’en servir. A l’heure d’une phobie généralisée d’un monde de machines, le résultat vaut d’être rappelé.

Il se pourrait donc bien, si l’on transpose ce résultat à l’entreprise en général, que la répartition des tâches entre l’homme et la machine, et plus généralement la capacité à créer des processus mêlant efficacement l’un et l’autre, devienne un avantage concurrentiel-clé dans les années à venir. L’entreprise qui gagnera sera celle qui saura créer la bonne association homme-machine, pas celle qui aura les machines les plus puissantes. La création de cette association a évidemment des implications stratégiques et humaines: elle pose la question du rôle des RH et de leur capacité à recruter et former des collaborateurs centaures dès maintenant. A ma connaissance, très peu de DRH ont même commencé à se poser la question.

Votre prochain concurrent sera sans doute un Centaure, ou une entreprise composée de Centaures. Êtes-vous prêts?

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21 réponses à “Intelligence artificielle: Votre prochain concurrent est un Centaure; Êtes-vous prêt?

  1. juste du bon sens, ca a toujours été comme ca.
    Le premier centaure c’est moi et ma mule.

    Sur Arte (chaine que je hais pour certains docu-p0rn-fear), il y a eu un docu sur les grande ville dont Londre.
    Comment londre est devenue capitale de la finance ?

    tout a commencé par un moyen age où les gens travaillaient dur la terre, rare, pour se nourrir.
    Puis est arrivé la peste noire qui à divisé la population par 2, et donc à doublé le capital foncier par tête.
    manque de bras, il a falu automatiser , et on exploité des robots biotechnologie, les boutons.
    Au lieu de détruire les emplois, les moutons, robots qui s’alimenten tout seuls et entretiennent leur capital foncier,ont créé de nouveaux emplois liés à la laine… et l’industrie textile s’est développée à Londre, tirant la technologie, puis la finance.

    Comment sortir les gens de la famine :
    – augmenter le capital par tête
    – automatiser

  2. Vincent LAGARRIGUE

    Intelligence artificielle : ce n’est pas tant une question de puissance de machine mais d’algorithmes permettant à la machine d’apprendre de ses erreurs et de faire évoluer son code interne en quelque sorte (cf. algorithmes neuronaux). A partir de là, plus besoin de l’homme !

  3. Je ne suis pas certain de comprendre la notion de ‘processus’ dans l’exemple de kasparov ?
    Fait-il reference à l’algorithme ou à autre chose ?

  4. Je suis surpris par la deuxième place du super ordinateur.
    En fait, on est en train de dire que les IA ne sont pas parfaites, et tant que l’IA n’est pas complète, il vaut mieux avoir un bon partenariat humain/IA.

    Un jour viendra (mais pas tout de suite) où les IA n’auront plus besoin de nous pour des problèmes fermés comme les échecs.

    • effectivement c’est là qu’est la surprise; la leçon qu’on peut en tirer est que tout n’est pas affaire de calcul brut, si sophistiqué soit-il. Peut-être la créativité humaine jouera-t-elle encore longtemps un rôle. Mais surtout la capacité à organiser la division des tâches entre l’homme et la machine…

  5. Bravo
    C’est limpide, éclairant et inspirant
    Je vous fais suivre sur mon réseau et vous invite à venir regarder et liker nis propositions sur la french road (modèle x-road estonien de la carte à tout faire, sur le socle de l’identité numérique et la confiance digitale)
    Bien à vous
    Emmanuel

  6. Pingback: Intelligence artificielle : votre prochain concurrent est un Centaure | Contrepoints

  7. Je suis d’accord avec la vision Centaure. Elle parait la plus juste pour le moment, comme pour l’avenir, sauf à rêver d’un « transhumanisme », idéologie qui tient plus de la foi/croyance que de la réalité technique présente comme future.

    Reprenons les faits:
    – La machine mécanique (jusqu’à nos jours) est une augmentation-extrapolation de la force physique humaine. Elle augme la capacité de production des individus et l’on ne s’en plait pas (ou plus).
    – La machine informatique ou automate informatique augmente-extrapole la capacité cognitive, essentiellement mémorielle de l’esprit humain. Elle ne supplante en rien l’intelligence des individus. Car l’intelligence est d’une autre nature que la mémoire.

    On peut fantasmer sur la puissance des algoritmes, mais un algoritme qui fait fonctionner un logiciel est le produit de l’esprit humain. Dans cet algorithme, son concepteur y met sa culture, ses attentes, ses passions, ses aversions. Il est donc la représentation de notre intelligence que l’automate
    informatique exécute sans autre forme d’intention.
    Reste que si l’automate informatique et l’algorithme peuvent exécuter des tâches répétitives (par ex, correction de fautes de frappe), il me soulage de faire appel à ma mémoire (qui n’est pas fiable ni rigoureuse).
    C’est à nous de bien nous servir de ce prolongement d’une partie de notre outil cognitif.
    Cela ne me dérange pas d’être un centaure à la tête bien faite. Pour la tête bien pleine, je laisse ça à la soi-disant « Intelligence Artificielle ». Qui n’a rien d’intelligente puisqu’elle se borne à répéter ce qu’on lui a appris.

    • Merci. Cela étant dit l’IA est bien plus que simplement de la mémoire. Un véhicule autonome est un bon exemple: le système peut prendre des millions de décisions non triviales tout seul. Il s’agit bien d’un complément de notre intelligence à plein de niveaux.

      • Hugues Chevalier

        Mais justement, la conduite automobile est une activité parfaitement robotisée pour les individus. L’IA ne fait que dupliquer ce que nous exécutons par routine, par ce que nous avons appris à conduire.
        Ceci dit, concernant le véhicule autonome, pour avoir échangé récemment avec le CTO d’un grand groupe automobile sur ce sujet, on est encore loin du compte concernant les performances de ce type de véhicule par rapport à l’humain. Mieux vaut parler pour le moment de « conduite assistée ».

  8. Intelligence artificielle: mon prochain allié est un Centaure, voulez vous dire ?

  9. Que donnerait une partie entre le meilleur ingénieur de deep-blue, sans doute un peu amateur d’échecs, aux commandes de ‘son’ logiciel, contre la dernière génération d’IA non tutorée ?…. Les centaures existent, ce sont les informaticiens, et ils travaillent à produire des meta-centaures, les IA, qui produiront et piloteront des machines dotées d’algorithmes ‘conventionnels’. La question n’est donc pas de savoir qd le travail disparaîtra, mais à quel rythme et comment la société s’adaptera.

  10. À AlainCo : on pourrait tout aussi bien comparer les approches françaises et allemandes durant les « 30 glorieuses » et leurs besoins en capacité de travail : immigration massive et main d’œuvre à faible coût en France, vs automatisation, hauts salaires et immigration limitée en Allemagne.
    Avec des conséquences à long terme que n’importe qui pouvait prévoir à condition de voir plus loin qu’une carrière de « chef ».

    • effectivement.
      Le japon aussi, qui culturellement refuse l’immigration.
      A noter que l’immigration n’est pas un problème, mais c’est celle dont le seul but est de baisser le coût du travail, d’éviter de transformer le travail en capital.
      A mon avis, si on éduquait efficacement nos immigrants (augmenter leur capital savoir, et donc leurs salaires), vu leur motivation, on aurait presque une croissance chinoise, mais on préfère leur faire porter des parpaing, cueillir des cerises ou servir des sandwich…

  11. À Gilles Fabre : « Les centaures existent, ce sont les informaticiens »
    Quand on y pense, ça fout les jetons, hein ?

    Et à tous: Quand on voit les brillants ratage de (presque ?) tous les grands logiciels qui nous imposent leur loi, qui s’auto-proclament « conviviaux » et « ergonomiques » comment certaines dictatures se disent « démocratiques » et « populaires », franchement, ça ne donne pas envie. Des « centaures », cette bande de bras cassés qui suivent un cahier des charges stupides sous les ordre de chefs pour qui seul compte son Planning majuscule ?

    Ce qu’on nous prépare, ça risque de ressembler à de la stupidité artificielle… Les symptômes sont là, par milliers, pour qui sort un peu de sa bulle : le robot de la poste qui propose d’acheter des timbres, mais est ensuite incapable, tant que l’on n’a pas cliqué sur « je paye avec des pièces », d’établir le lien avec le fait que si on lui met des pièces, c’est avec l’intention de payer : non seulement le concepteur-crétin pense comme un automate séquentiel, mais il veut nous contaminer ! Le distributeur de café qui, une fois le café choisi dans 3 niveaux de menus et les sous mis dans la fente, demande si on le veux, ce café (pour afficher un « veuillez patientez » que personne ne peut corriger). Le robot téléphonique qui dit (avec un peu plus de lubrifiant oratoire) ‘Bienvenue à la banque Machin, personne ne vous répondra, allez vous faire f… ».
    Le supplice des mille coupures… Mais certaines tournent à l’hémorragie : demandez aux militaires, aux auto-écoles, aux vendeurs de voitures, aux bacheliers (il parait que « demain on rase gratis »).

    Demain, ces applications vont rester aussi stupides. Parce qu’elles sont « logiques » dans la tête de celui qui les a conçues ou spécifiées (une expérience « extrême » ? entendre un informaticien expliquer pourquoi il a eu raison de se tromper : « bon, d’accord, ça ne marche pas, mais c’était logique de faire comme ça » ; un des cas les plus ancien que je connaisse date des débuts du microsoft PC : « clavier absent, appuyez sur la touche F1 ». Vu de l’intérieur du code, c’est parfaitement logique. Vu de l’utilisateur, les softeux se sont couverts de ridicule…

    Le sens du ridicule : voila ce qui risque de disparaitre avec l’émergence de l’AI. Une décision d’AI pourra être ostensiblement crétine, il n’y aura pas de solution pour s’en dépêtrer. Certes, il y a des cas intéressants chez les « décideurs » humains, et la « tactique de la grosse colère » (usuelle chez les fisqueux ou les juges pris « la main dans le sac ») est une valeur sure : le fisqueux du Morbihan qui envoyait lettre de menace sur lettre de menace à une dame décédée depuis des années a eu beau évoquer ses « soupçons de fraude fiscale » indéfinis, il ne s’en est pas moins ridiculisé devant la France entière. À sa place, un robot aurait continué. Pour cause de décision « logique » de son moteur d’inférence.

    Sur un mode plus léger, combien de gens ont reçu des réclames de Google sur le sujet sur lequel ils viennent de finir de se renseigner, et par conséquent sur lequel ils n’ont plus besoin de rien ? J’en viens même à me demander si Google ne fait pas payer le fait de _ne pas_ envoyer de réclame intrusive, de nature provoquer le rejet de la marque concernée… Mais c’est peu probable : les logiciels de stupidité artificielle ne sont pas « tordus » pour y « penser »…
    C’est une question de temps : dans les métiers du Digital, le proctologue a de l’avenir (il fallait bien que je le case ;-))

    Alors, condamnées les applications d’IA ? Le pire est que non : il y a partout des chefs (peu importe le niveau, de toutes façons récursif) qui ont besoin, pour leur carrière, que « ça marche ». Donc, « ça marche ». Et en cas de petits problèmes, ce sera la faute de l’utilisateur. Ou d’un autre service. En cas de vraie catastrophe, on « déclenchera un audit » pour « fiabiliser », des ministres gesticuleront un peu, et il sera « trop tard pour revenir en arrière ».

    Un dernier point avant d’en finir (ou, je sais, c’est long ; mais les grandes envolées théoriciennes ont parfois besoin d’être confrontées aux « misérables petits faits » qui, parfois, les tuent ; du moins si le processus de décision est juste et rationnel, ce qui n’est pas le cas ici) : l’AI (comme, plus généralement, la modélisation numérique) a un fort potentiel de sclérose, car des décideurs soucieux d’organiser leur irresponsabilité risque de refuser toute solution (technique, organisationnelle, etc.) qui ne pourrait être « validée par la machine » pour cause d’innovation (les moteurs d’inférence des AI se bornent à « accumuler du passé » pour leurs décisions).
    Par exemple, un architecte Suisse, pionnier du ciment armé (fin XIXème début XXème) avait trouvé des solutions (évider les zones à faible effort, faire « travailler » le parapet…) permettant d’alléger la structure des ponts, qu’il proposait donc à un prix défiant toute concurrence (alléger un pont, c’est gagnant-gagnant…). Ses « chers collègues » ont voulu l’éliminer des marchés publics (c’est fréquent pour bâtir un pont…) parce que ses ponts n’étaient pas « calculables » selon les méthodes de l’époque (il utilisait la strioscopie sur maquettes, ce qui donne de jolies images… encore qu’à l’époque la photo était N&B). Transposé à maintenant, ça donnerait : « l’AI dit qu’on ne peut rien conclure quant à la tenue de ce pont donc on refuse pour ne pas être responsable ».
    Le même phénomène de manquera d’ailleurs pas de se produire dans des tas de domaines (octroi de prêts, témoignage judiciaires, embauches…). L’union mortelle de l’incompétence et de l’irresponsabilité…

  12. c’est plus facile de faire baisser le coût du travail rapidement avec un immigrant que de se casser la tête à fabriquer des robots . . . mais il est probablement trop tard !

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