Prospective et planification: la malédiction française

Tous aux abris, le plan est de retour! Le nouveau commissaire au plan, Clément Beaune, est enthousiaste et veut relancer la prospective et la planification. Cela montre bien que les illusions planificatrices ne meurent jamais malgré les échecs. C’est une malédiction française.

Le message est signé Clément Beaune, tout nouveau commissaire au Plan, sur Linkedin. Ton résolument volontariste, emojis à l’appui : «Lire les grands auteurs ! 📚🚆 Pierre Massé fut l’un des premiers commissaires au Plan, l’un des plus créatifs. Il a inventé les grands exercices de prospective (“la France dans 10 ou 20 ans”) avec lesquels nous renouerons bientôt… 🇫🇷🇪🇺»

On pourrait croire à de l’humour, mais non : c’est sérieux. Clément Beaune célèbre Pierre Massé, grand penseur de la planification française. Commissaire au Plan de 1959 à 1966, nommé par de Gaulle, Massé est aussi l’un des fondateurs de la prospective française et auteur d’un ouvrage dont le titre est sans ambiguïté : Le Plan ou l’Anti-hasard. Tout est là. Pour Massé, l’ennemi, c’est le hasard. L’idée que le monde puisse évoluer sans qu’un cerveau central en tire les ficelles lui semble proprement inconcevable.

Et le symbole du hasard, c’est le marché. À ce sujet, il écrit: « Tout le monde paraît d’accord sur (…) la nécessité pour un pays comme le nôtre de définir et de pratiquer une politique régionale volontaire, au lieu de confier la localisation des activités aux mécanismes naturels de l’économie. » La phrase est révélatrice. Lorsqu’un auteur commence par « tout le monde paraît d’accord », c’est qu’il sent bien que tout le monde ne l’est pas. Il tente de déguiser une opinion en bon sens partagé.

Ce rejet du marché, c’est à dire au fond de tout mécanisme qui échapperait au contrôle politique via ses experts, trahit une angoisse : que le futur advienne sans leur aval. Car Massé ne veut pas tant que l’économie fonctionne qu’elle aille dans le bon sens. Ce « bon sens », bien sûr, étant défini par eux. Ce n’est pas une question d’efficacité, c’est une question de morale et de pouvoir, et le hasard est l’ennemi du pouvoir établi. Où va-t-on si les gens décident ce qu’ils veulent sans notre avis éclairé?

Cette tentation de contrôler le développement de la société est une vieille tradition française, remontant au moins au Saint-simonisme, celle qui croit qu’un ordre ne peut qu’être construit par des experts, jamais émergent ni spontané. Et cette idée s’est régulièrement recyclée sous une forme ou sous une autre.

Pour ne prendre qu’un exemple: Dans les années 1990, Philippe Delmas — haut fonctionnaire passé par l’ENA, économiste, magistrat à la Cour des comptes — publie Le Maître des horloges, un livre qui célèbre le « miracle » japonais. Le Japon, à l’époque, semblait avoir trouvé la recette magique d’un capitalisme discipliné par l’État, via son célèbre MITI, le ministère de l’industrie. Delmas en tire la conclusion que seul l’État peut gérer le temps long, fixer le cap, piloter les grandes transformations. Le marché, ce grand distrait, n’en serait pas capable, avec son « court-termisme » et, bien-sûr, son chaos. On sait aujourd’hui que le rôle du MITI a été en fait beaucoup plus limité qu’on croyait, et qu’il a mis en scène des initiatives d’entreprises privées beaucoup plus qu’il ne les a suscitées et encore moins guidées. Étrangement, quand l’économie japonaise a sombré dans la stagnation au début des années 90 pour n’avoir pas su se renouveler — alors que le MITI était toujours supposé être aux commandes — Delmas n’a plus fait parler de lui.

Si la technostructure a joué un rôle dans la croissance économique française dans l’après-guerre, cet âge est largement révolu. La prospective à la française, présentée aujourd’hui comme le grand espoir, n’a pour sa part jamais brillé par sa capacité à prévoir les grandes ruptures qui ont transformé notre monde. Le premier plan fut ainsi rendu caduc par mai 68, qu’il n’avait pas anticipé. Oups! Elle produit des rapports brillants, des scénarios à vingt ou trente ans, mais rien n’y fait. La réalité prend un malin plaisir à ne pas lui obéir.

Célébrer Pierre Massé aujourd’hui s’inscrit donc bien dans cette tradition de méfiance à l’égard du réel. Une tradition où l’incertitude est vue comme une menace, le marché comme une anomalie, et le hasard comme un ennemi. Mais c’est une impasse. Car dans un monde aussi mouvant, aussi imprévisible que le nôtre, continuer à penser qu’on peut prévoir les 20 prochaines années à coups de scénarios n’a plus aucun sens. Et ce d’autant que, contrairement à une croyance tenace, l’absence de prévision n’empêche pas d’agir: Le hasard, la contingence, sont en effet aussi de formidables ressources pour peu qu’on en tire parti, ce que nous enseigne la théorie entrepreneuriale de l’effectuation, mais qu’ignorent nos technocrates.

C’est ainsi que pendant que les plus brillants cerveaux de la République se réunissaient dans des commissions pour faire des plans, les gueux, qui ignoraient tout de la prospective, trouvaient un garage à Palo Alto pour inventer le futur au lieu d’essayer de le prévoir.

On aurait pu croire que des leçons auraient été tirées de cet échec, mais il n’en est rien. Rien n’entame la foi de la technostructure, qui reste convaincue que le monde peut être piloté. Qu’il doit être piloté, et piloté par elle: C’est une malédiction française. Mais, en fin de compte, peut-être ne faut-il pas s’en inquiéter outre mesure. Il est probable en effet que personne ne fera vraiment attention à ce que produira le commissariat au plan. Sur la tombe de sa nième incarnation, dans quelques mois ou quelques années, on aura sans doute écrit: beaucoup de bruit pour rien.

✚ Cet article est tiré de mon ouvrage Bienvenue en incertitude. Sur les scénarios, voir mon article précédent Face à l’incertitude: intérêt et limites de l’approche par les scénarios. Sur Gaston Berger et Pierre Massé et l’école de prospective française, lire mon article: La prospective est une impasse: à propos de l’œuvre de Gaston Berger

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8 réflexions au sujet de « Prospective et planification: la malédiction française »

  1. Même si le « plan » à la française est souvent catastrophique, l’arbre ne doit pas cacher la forêt : il reste nécessaire d’avoir une démarche stratégique. Comment agir sans avoir identifié les caractéristiques de l’environnement dans lequel on se meut ? Les acteurs, leurs caractéristiques, leurs intérêts, les menaces et les opportunités qui en découlent. Comment agir également sans s’être situé : connaitre ses faiblesses et ses forces, la solidité des alliances qu’on peut nouer ?

  2. En outre tout l’État est conçu sur ce modèle horloger, autre malédiction française. On se prend à rêver, mais tout bas vu l’époque, à un Elon Musk, horresco referens, qui y regarderait, voire y soufflerait la poussière accumulée.
    Celà n’arrivera pas, chaque prétendant au trône signant préventivement un pacte de non agression avec la grande machine qui tourne en haut, ce qu’on nomme autrement dédiabolisation.
    Le diable boiteux, qui soulève les toits pour y regarder, n’est pas pour demain.

  3. Vous devriez distinguer les phases de « grand rattrapage » durant lesquelles il s’agit en fait de (re) construire les bases économiques et productives d’un pays en copiant ce que font les plus avancés, des stades ultérieurs.

    Les débuts de l’Union soviétique comme la planification de la reconstruction d’après guerre montrent que la planification peut, dans cette première phase, être efficace pour lancer la machine

    L’erreur étant de porter cela au crédit de la méthode sans comprendre la situation, et en conséquence de s’obstiner dans le plan au moment où il devient un obstacle…

    Cette réussite historique explique, particulièrement en France, la croyance en la planification, très largement répandue parmi les hauts fonctionnaires qu’elle conforte dans leur prétention au dirigisme

  4. Réduire la prospective à un exercice de prévision est dommage. La prospective est d’abord et surtout un exercice essayiste d’identification des facteurs à l’œuvre dans une évolution, et d’analyse de la façon dont ils agissent entre eux. Les scénarios qui peuvent en résulter – mais ce n’est pas toujours le cas – ne sont qu’une façon d’en faire le tableau d’ensemble. Vous voilà bien inutilement sévère à l’égard de la prospective (que vous pratiquez plus souvent que vous ne pensez). Et cela n’enlève rien à la pertinence de votre conclusion : qui se souviendra de Clément Beaune, Commissaire au plan ?

  5. Au sujet des prévisions des experts, voir le rapport Théry de 1994 au sujet du réseau internet sur lequel vous aviez fait un article :

    Extrait du rapport:
    « son mode de fonctionnement coopératif n’est pas conçu pour offrir des services commerciaux. Sa large ouverture à tous types d’utilisateurs et de services fait apparaître ses limites, notamment son inaptitude à offrir des services de qualité en temps réel de voix ou d’images. » Plus loin on lit, après un liste des limites de ce réseau: « Ce réseau est donc mal adapté à la fourniture de services commerciaux. »
    😀

    https://philippesilberzahn.com/2013/01/07/les-trois-erreurs-prediction-rapport-thery-autoroutes-information-1994/

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