Être ou ne pas être: ce que Hamlet nous apprend de la paralysie face à l’incertitude

La littérature nous en apprend parfois beaucoup plus sur l’âme humaine et sur la gestion des situations difficiles que les meilleurs livres de management. C’est notamment le cas du célèbre monologue « être ou ne pas être » de Hamlet, qui explore le défi de l’incertitude qui peut conduire à la paralysie.

Hamlet, prince du Danemark, vient d’apprendre par le fantôme de son père que celui-ci a été assassiné par son oncle Claudius, qui a désormais épousé Gertrude, la mère d’Hamlet, et s’est emparé du trône. Hamlet doit le venger, mais il ne sait pas comment s’y prendre, ni même s’il doit agir. Désemparé, il envisage de se suicider. Cependant, la fameuse ouverture « Être ou ne pas être » ne parle pas tant du suicide que d’incertitude.

Hamlet est en effet pris dans une situation impossible. La vengeance demandée par le fantôme implique de commettre un régicide et d’assassiner son propre oncle, un acte qui viole à la fois la loi et la morale. Il ne sait pas si le fantôme était sincère ou s’il s’agissait d’un démon cherchant à damner son âme. Certes, il est dégoûté par le remariage précipité de sa mère, et il ressent le poids de la corruption qui l’entoure, mais il ne sait pas si une action violente permettra d’arranger les choses ou ne fera qu’empirer la situation. C’est le contexte dans lequel il prononce le monologue.

Dans celui-ci, Hamlet réfléchit à haute voix, sans savoir qu’il est écouté, à la profonde incertitude de l’existence humaine. Il se demande s’il vaut mieux continuer à vivre et endurer les souffrances de la vie (« être »), ou mettre fin à ses jours et échapper à la douleur (« ne pas être »). Au premier abord, la mort semble la solution la plus facile; une libération, décrite comme une sorte de sommeil.

Mourir, dormir,
Rien de plus; et par ce sommeil dire : Nous terminons
Les peines du cœur, et dix mille chocs naturels
Dont la chair est héritière, c’est une consommation
Ardemment désirable.

Cependant, il se reprend rapidement : comme le sommeil, la mort peut apporter des « rêves » inconnus, et c’est cette incertitude quant à ce qui se passe après elle qui complique les choses et rend le choix insupportable.

Mourir, dormir :
Dormir, peut-être rêver! Ah, voilà le mal !
Car, dans ce sommeil de la mort, quels rêves aura-t-on
Quand on a dépouillé cette enveloppe mortelle ?

Car si la mort peut en effet être un soulagement, sitôt qu’on la considère surgit l’inquiétude de ce qui se passe après elle. Et donc le soulagement n’a plus rien de certain. Elle n’est pas nécessairement le repos éternel. Il n’y a pas de fuite possible. On ne peut échapper à la décision.

Le discours passe du suicide un temps envisagé (« ne pas être ») comme une fuite possible à l’examen des raisons pour lesquelles les gens endurent la souffrance plutôt que d’y mettre fin. C’est la peur de l’au-delà inconnu qui nous maintient prisonniers de la misère. Cela cristallise le conflit central auquel il fait face: Hamlet est une personne réfléchie, contrainte à une situation qui exige une action décisive et violente. Son hésitation n’est pas une faiblesse; c’est la paralysie de quelqu’un qui est pris dans un dilemme.

Hamlet conclut que la peur de l’inconnu, la « crainte de quelque chose après la mort », paralyse les gens et les empêche d’agir de manière décisive. Plutôt que de risquer un sort pire que les épreuves de la vie, les individus choisissent d’endurer leurs souffrances. Ils préfèrent la certitude d’une situation, si difficile soit-elle, à l’incertitude de ce qui pourrait arriver s’ils essayaient de changer celle-ci, ou s’ils essayaient même seulement de la fuir.

Mais cette crainte de quelque chose après la mort,
Ce pays ignoré, des bornes duquel
Nul voyageur ne revient, embarrasse la volonté
Et nous fait supporter les maux que nous avons,
Plutôt que de courir vers d’autres que nous ne connaissons pas.

Le monologue se poursuit en mettant en balance les misères familières de la vie et l’incertitude terrifiante de la mort, « ce pays inconnu d’où aucun voyageur ne revient ». Nous savons ce que nous endurons aujourd’hui, mais nous ne pouvons pas savoir ce qui nous attend au-delà de nos choix. Ce manque de connaissance devient une forme de torture. Hamlet se demande s’il vaut mieux rester passif et subir tout ce que la vie nous réserve (dans le monde moderne, cela peut être un emploi sans avenir, un chef difficile, une relation toxique), ou s’il vaut mieux lutter contre ces forces et agir pour y remédier.

Cet arbitrage explique l’impuissance de fait, rationnelle, produit d’un modèle mental surévaluant systématiquement la perte possible au gain possible. C’est le risque de faire quelque chose qui est craint plus que celui de ne pas le faire. C’est ce qui donne le principe de précaution qui paralyse et qui n’a de précaution que le nom. Car s’empêcher de résoudre un problème n’est pas agir avec précaution, c’est même le contraire. Hamlet conclut:

Ainsi la conscience fait des poltrons de nous tous;

C’est pourquoi l’incertitude est souvent plus difficile à supporter que l’adversité manifeste. Au moins, face à un défi connu, nous pouvons nous préparer, nous adapter et réagir. Mais lorsque nous ne savons pas ce qui va se passer, nous sommes pris entre plusieurs possibilités, incapables de nous engager pleinement dans une ligne de conduite. Nous existons dans une sorte de limbes, ni ici ni là-bas; il semble que nous ne puissions ni être, ni ne pas être.

Agir malgré tout

Face aux grands problèmes de notre temps, nous risquons la même paralysie. Peut-être la leçon de Hamlet est que le défi n’est pas tant de trouver des solutions à nos problèmes que de surmonter cette paralysie – d’apprendre à agir malgré l’incertitude plutôt que d’attendre une certitude qui ne viendra jamais.

🔎 Source pour cet article: Hamlet’s most important lesson. Hamlet en français dans ses différentes traductions: https://journals.openedition.org/palimpsestes/425?file=1.

✚Sur d’autres exemples de littérature, lire mes articles précédents: 📄Kim ou les leçons de management d’un roman pour des temps incertains; 📄George Smiley, ou pourquoi votre organisation a besoin d’anti-héros

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Une réflexion au sujet de « Être ou ne pas être: ce que Hamlet nous apprend de la paralysie face à l’incertitude »

  1. Aussi:
    La phrase « mieux vaut avoir des remords que des regrets » souligne l’idée que agir et prendre des risques peut être préférable à ne rien faire, même si les résultats sont moins parfaits. Cela encourage à oser et à vivre ses rêves, plutôt que de se lamenter de ne pas avoir osé. Cependant, il est important de bien réfléchir avant d’agir, car les conséquences peuvent être significatives. En somme, cette expression peut être utilisée comme un encouragement, mais elle ne doit pas être prise pour une vérité absolue.

    « 100% des gagnants ont tenté leur chance »

    Qui ne risque rien n’a rien.

    Etc.

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