Les organisations sont obsédées par le leadership. Elles promeuvent le modèle d’Alexandre, celui du héros courageux qui tranche les problèmes et montre le chemin. Et si elles avaient plutôt besoin de caractères plus modestes, d’anti-héros qui font simplement bien leur travail sans chercher à coller à l’air du temps?
Comme George Smiley, le héros de John Le Carré…
George Smiley est un espion improbable. Il est l’opposé de son compatriote James Bond. Petit, bedonnant, peu sportif et myope, il est l’un des employés grisâtres du Cirque, le service secret britannique dans les années 60. Tandis que Bond parcourt le monde au bras des plus jolies filles, Smiley est un cérébral qui compulse les dossiers et s’essouffle au moindre mouvement. Sa femme, la jolie Ann, le trompe ouvertement, et avec son idole et ami d’enfance, le fameux Bill Haydon, étoile montante du service. Après une honorable carrière, il se fait finalement évincer à la suite d’une révolution de palais lorsque son mentor, le fameux Control, chef du service, déjà sur le déclin, rate de façon spectaculaire une opération clandestine en Tchécoslovaquie.
Exit les ringards, lutteurs de la guerre froide et place aux modernes, partisans de la détente qui s’annonce en cette fin des années 60. De sa retraite, où il étudie d’obscurs poètes allemands du Moyen-Âge, Smiley contemple la nouvelle génération désormais à la tête du service, sa réorganisation, ses changements d’hommes à tous les niveaux, et il perd peu à peu contact avec la nouvelle organisation.

La nouvelle équipe produit rapidement des résultats. Comme l’heure est à la détente, elle évite les opérations hostiles et sait se faire bien voir des autorités politiques en comprenant bien leur objectif principal: surtout pas de vagues. Coup de maître, elle réussit même à trouver une source au plus profond de l’appareil de gouvernement soviétique et produit des renseignements de grande valeur. Sa réussite est spectaculaire.
Jusqu’au jour où… jusqu’au jour où un ministre appelle discrètement Smiley, le ringard exilé, et le sort de sa retraite: le gouvernement est persuadé que la fameuse source est un agent double, qu’il y a une taupe au plus haut niveau du cirque, et que seul Smiley peut la démasquer. Ce que ce dernier fera au cours d’une traque épique et tout à fait fascinante.
Le retour de l’exilé, du ringard, pour nettoyer les écuries de ceux qui l’avaient évincé au nom de la modernité, est une marque de fabrique des premiers romans de Le Carré. Sans doute, dans une période de ruptures où l’on oppose sans arrêt les anciens et les modernes, où l’on oppose ceux qui sont pour le changement (les gentils) et ceux qui sont contre (les méchants), cette parabole est-elle utile pour montrer que les choses sont sans doute plus compliquées que cette opposition binaire. Avant de qualifier de ringards ceux qui expriment des doutes face à une évolution jugée inéluctable, il faut imaginer que l’on aura sans doute encore besoin d’eux pour longtemps. Alors choyez vos anti-héros.
La source pour cet article: « John Le Carré, La taupe« . Toujours dans la littérature, voir également Gletkin, héros du zéro et l’infini d’Arthur Koestler, dans mon article « Innovation: Comment les petits Gletkin tuent vos meilleures intentions ». Voir également Quand ses « talents » empêchent l’entreprise d’innover.
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5 réflexions au sujet de « George Smiley, ou pourquoi votre organisation a besoin d’anti-héros »
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