Apparu récemment dans le débat public, le terme “techno-solutionnisme” désigne la tendance à vouloir résoudre les grands problèmes contemporains, notamment environnementaux, par la technologie. L’expression se veut descriptive, mais elle porte en elle une critique implicite : celle d’une confiance jugée excessive dans le progrès technique. En réalité, ce mot soulève lui-même question. En assimilant toute approche technologique à une forme d’illusion ou de fuite en avant, ses utilisateurs dénaturent la technologie et instrumentalisent la crise écologique pour promouvoir une transformation sociale, plutôt que de s’ouvrir à toutes les solutions disponibles.

L’article n’est pas passé inaperçu. Dans Le Monde du 30 août dernier, l’historien Jean-Baptiste Fressoz accuse le GIEC de privilégier des solutions « trop technologiques », y compris dites « spéculatives », dans la lutte contre le réchauffement climatique. Si cette remise en cause du GIEC, pourtant référence des activistes du climat, a suscité des réactions de surprise, l’hostilité à ce que certains appellent péjorativement le « techno-solutionnisme » n’est pas nouvelle. Le terme vaut la peine qu’on s’y arrête.
Une hostilité envers la technologie
Les mots, en effet, disent beaucoup de la pensée et des modèles mentaux de ceux qui les inventent. Ici, « techno-solutionnisme » traduit l’idée d’une tentative de résolution d’un problème exclusivement à partir de la technologie, à l’exclusion de toute autre solution. L’invention de ce terme est habile à deux titres. D’une part, il joue sur une crainte, voire une hostilité, à la technologie ressenties par beaucoup. Celle-ci est vue comme inhumaine. Parlez de révolution génétique, on vous répond Frankenstein. Parlez de robotique, et on vous répond Skynet. Parlez d’IA, et on vous répond éthique et encadrement! Cette opposition entre la technologie et l’humanité est très ancienne. Elle naît dès la première révolution industrielle, notamment avec le mouvement romantique, et se retrouvera notamment dans la critique de Heidegger contre l’essence de la technique moderne et les appels répétés à « réenchanter » un monde supposé corrompu par la technologie.
D’autre part le terme « techno-solutionnisme » laisse penser que ses tenants, parce qu’obsédés par une solution purement technologique à l’exclusion de toutes les autres possibles, seraient de dangereux idéologues qui refusent d’envisager d’autres voies plus « naturelles », comme la sobriété. Le « techno-solutionnisme » serait une foi, et partant serait irrationnel. L’accusation n’est pas seulement pratique, exclure des solutions possibles, elle est également morale.
Une incompréhension de ce qu’est la technologie
Pourtant, l’invention de ce terme joue sur une confusion. Car qu’est-ce que la technologie? Ce n’est rien d’autre que de la connaissance accumulée. Plus spécifiquement, c’est une somme de connaissance sous une forme utilisable par ceux qui ne la possèdent pas. Une paire de lunettes, c’est de la technologie: elle encapsule la connaissance d’ophtalmologues, d’opticiens, d’experts des matières comme le plastique ou le verre et de fabricants. Grâce à cet objet, vous pouvez tirer parti de leur connaissance pour voir clair. Sans avoir besoin de savoir comment ça marche. Quand vous rencontrez le mot technologie, vous pouvez toujours le remplacer par connaissance, et donc par solution. Technologie fait peur, on peut être contre, mais pas connaissance ni solution. C’est étrange mais c’est comme ça.
Et donc le fameux « techno-solutionnisme » tant décrié n’existe pas. C’est simplement le nom péjoratif que l’on a inventé pour dénigrer l’idée que l’humanité développe des connaissances pour résoudre les problèmes auxquels elle est confrontée, y compris ceux qu’elle a pu créer elle-même.
Spéculation
Bien entendu, rien ne garantit qu’une solution envisagée donne les résultats escomptés. En ce sens, toute tentative de solution est effectivement « spéculative » pour reprendre le terme de l’article. Mais parce qu’on n’est pas certain de réussir, faudrait-il s’interdire d’essayer? Personne n’y songe, et ce d’autant moins que les « transformations structurelles » alternatives invoquées dans l’article sont tout aussi spéculatives. Rien ne démontre qu’elles résoudraient le problème, et tout laisse penser qu’elles en créeraient d’autres.
Car en effet, s’il est possible de développer des solutions « techniques » permettant de régler le problème du réchauffement climatique, pourquoi s’en priver? En 1962, le très pragmatique Deng Xiaoping disait lui-même : « Peu importe qu’un chat soit noir ou blanc; s’il attrape la souris, c’est un bon chat ». Mais le pragmatisme ne semble pas toujours à l’ordre du jour ici. Et si, finalement, les idéologues n’étaient pas ceux qu’on croit?
Le vilain petit secret de l’hostilité au « techno-solutionnisme«
Il semble en effet que l’espoir de ceux qui agitent l’épouvantail « techno-solutionnisme » ne soit pas que les problèmes soient résolus. Si ça l’était, ils seraient ouverts à toutes les solutions, comme Deng Xiaoping. Leur espoir est que ces problèmes nous forcent à modifier notre façon de vivre. Leur projet est donc politique et moral. Dans ce projet, le réchauffement climatique, et tout problème large en général, est instrumental. Ce n’est pas la cible, un problème à résoudre, mais un moyen, une opportunité pour imposer leur projet de société – sobre et décroissant, dont personne ne voudrait sans cela. On comprend mieux dès lors leur inquiétude: si des solutions technologiques sont apportées – une énergie abondante et décarbonée, par exemple – alors l’opportunité sera perdue. À cette aune, tout ce qui permet de résoudre le problème sans changer notre structure sociale ou notre mode de vie, et notamment le développement de nouvelles connaissances, doit être combattu. C’est tout le sens de l’article de Jean-Baptiste Fressoz.
Il est bien-sûr parfaitement légitime de vouloir changer les structures sociales d’un pays et d’instrumentaliser le problème climatique pour cela. C’est de bonne guerre. Ceux qui veulent réellement le résoudre feront mieux, cependant, de s’inspirer du sage Deng Xiaoping: il nous faut attraper la souris, et pour cela n’importe quel chat fera l’affaire, fut-il technologique.
✚ Sur le même sujet on pourra lire mon article précédent: Et si l’optimisme était une bonne idée? Le pari de Pascal de l’innovation.
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10 réflexions au sujet de « Le techno-solutionnisme, cet épouvantail qui n’existe pas »
Je ne rejoins pas votre analyse, cette fois-ci assez simpliste. Les conférences d’Arthur Keller nous permettent aisément de comprendre que nous sommes face à un problème qui n’a pas de solutions. Et que la découverte d’une énergie gratuite et décarbonée ne viendrait qu’à accélérer la destruction de notre monde. Enfin, les techno-solutionnistes, qui veulent rêver sans fin à des solutions plutôt que d’oser envisager remettre en cause leur mode de vie existent bien. S’il nous faut chercher des progrès du côté de la technique, il est indispensable de chercher aussi des progrès dans la sobriété de notre mode de vie, le tout en étant bien conscients que les 2 approches combinées ne suffiront pas à résoudre le problème insoluble auquel nous faisons face, et dont le changement climatique n’est qu’un simple symptôme.
2) D’après vous ceux qui critiquent le techno-solutionnisme ne veulent pas vraiment résoudre les questions climatiques mais veulent changer la société.
Ceci est profondément faux.
Il y a effectivement des personnes qui pensent que la crise climatique ne peut se résoudre sans un changement politique profond.
Toutefois, dans la majorité des cas, le techno-solutionnisme est critiqué car il laisse penser que de nouvelles technologies (pas encore inventées pour la plupart) pourront à elles seules résoudre la crise climatique. Et cela conduit directement à une forme d’inaction puisque si des technologies miracles vont tout résoudre, à quoi bon commencer à changer notre façon de vivre.
Je vous invite à lire notamment les rapports du Shift Project qui montrent que même si de nouvelles technologies apparaissaient demain, le temps et les ressources nécessaires pour les mettre en oeuvre massivement nous ameneraient quand même à des crises climatiques extrêmement graves si aucune autre transformation n’est entreprise.
Pour résumer, critiquer le techno-solutionnisme, ce n’est pas militer pour de nouvelles forme de société, c’est critiquer l’illusion que la crise climatique peut se résoudre en attendant que des solutions miracles apparaissent.
1) Vous écrivez « Si cette remise en cause du GIEC, pourtant référence des activistes du climat »
Comme si le GIEC était aligné sur les positions des écologistes les plus extrêmes.
C’est inexact.
Le GIEC résulte d’un travail d’une multitude de chercheurs et les rapports sont basés sur le consensus.
C’est ainsi que les modélisations du GIEC ne montrent pas une trajectoire mais des familles de trajectoires en fonction des hypothèses.
Ainsi certains scientifiques pensent que le GIEC est trop prudent car ils mettent de côté de possibles phénomènes d’emballement lorsque ces phénomènes ne font pas l’objet d’un consensus.
Rien d’anormal et rien de surprenant ici.
« Techno » peut aussi faire référence à la technique :
La solution à un problème n’est pas forcément technique, mais peut aussi être organisationnel, voir un mix des deux 🙂
Rappeler ce simple état de fait, ne veut pas dire que l’on est obscurantisme et regrettons la bonne vieille époque du moyen âge 😉
Bonne journée.
Je souscris pleinement à votre analyse. Je tempérerais néanmoins en rappelant, à l’instar d’un Jacque Ellul, par exemple, que la technique peut légitimement être considérée comme un phénomène (au sens philosophique) autonome de la morale et seulement guidé par l’impératif d’efficacité. En ceci, la technique ne serait ni chat blanc, ni chat noir, mais potentiellement aussi une vision idéologique du monde. Mais peut-être avez-vous raison : la recherche de la plus grande efficacité face un problème donné pour lequel une solution est attendue, est encore le meilleur moyen de se tenir à distance des 2 chats quand il deviennent idéologues.
Bonjour,
Merci pour cet article et de rappeler que
– la technologie est du savoir capitalisé qui est mis en oeuvre concrétement pour apporter des solutions / ouvrir de nouvelles opportunités. Elle fait donc partie des facteurs de différentiation de l’espèce humaine : la capacité à développer et transmettre du Savoir.
– le risque à faire doit être revisité en regard du risque à ne pas faire. Le risque et la « peur » associée doivent être un moteur pour agir les yeux ouverts et non pas un moteur pour ne rien faire.
cordialement
excellente analyse, applicable de même aux autres mots issus de la même forge, eg pesticide, méga-bassine
merci pour vos pertinentes publications
Historiquement, il n’y avait pas de chats en Australie. Aujourd’hui, après les avoir importer pour tuer des souris, les australiens inventent des robots pour tuer les chats qui pullulent.
C’est un peu caricatural cette phrase de Deng, non ?
La société est complexe. Elle constitue un système. Traiter un problème avec une technologie amène souvent à « déplacer » le problème, pas à le résoudre.
Autre chose, la technologie n’est pas que du savoir, c’est aussi un outil de production, une manière d’utiliser la connaissance servie par des moyens financiers, des politiques publiques, un marché , etc…
Bref, je trouve que ce n’est pas votre meilleur billet.
Je vous rejoins à 100%.
J’ajoute que si on a un rejet de la « technologie » au XIXème siècle, cela ne tombe pas du ciel. Je rappelle la pollution massive dans les villes, l’intoxication au plomb des ouvriers. Vous pouvez lire La Contamination du monde, Le Roux et Jarrige, c’est intéressant.
Et tant qu’à lire, Sans transition de J. -B. Fressoz sur les solutions technologiques… fascinant. Et lucide.
Le rejet de la technologie, par certains milieux militants, tombe un peu du ciel, quand même, mais du ciel « au mensonge déconcertant » (je reprends l’expression de Ante CILIGA, ce militant communiste effaré par la réalité construite par ses copains). Les pourfendeurs du techno-solutionnisme sont très actifs dans la prétendue « lutte contre » le réchauffement climatique mais sont, par contre, persuadés qu’il y un thermostat qui va nous permettre de baisser la température de la terre de 2°C : à la fois contre la technique mais (en même temps) idolâtres d’un Frankenstein climatique, maîtrisé (de surcroît) par les Occidentaux Verts ( 2°C en moins pour les Verts blancs, est-ce que ce sera accepté par les Verts noirs, ou les Verts jaunes ?). De fait, à part les moines des pagodes orientales, personne au monde n’est prêt à se passer de la moindre technologie pour résoudre le moindre de ses problèmes quotidiens, même Greta Thunberg qui vit entourée de technologie dans son château suédois, ni les Hippies rescapés des années 60 qui essaient de vivre confortablement dans leur Ariège de 2025…