Le coronavirus, situation inédite: les décideurs sont-ils coupables d’impréparation?

Il était assez certain que face à l’épidémie du coronavirus, nous allions chercher à identifier des gens qui l’avaient prédite, car le paradigme prédictif nous obsède. Et ça n’a pas raté: certains ont ressorti un rapport de la CIA qui contient une double page évoquant le risque d’une pandémie, d’autres une vidéo de Bill Gates avertissant lui aussi sur ce risque. Nul doute qu’on nous ressortira bientôt une petite grand-mère du Lubéron qui, elle aussi, évoquait depuis un moment une pandémie à venir, et qu’elle fera la une du 20h de TF1. Conclusion des commentateurs: l’épidémie était prévue, les gouvernements ont été prévenus et ils n’ont rien fait! Malheureusement l’histoire ne tient pas, à la fois parce qu’une épidémie relève de l’incertitude, elle n’est donc pas prédictible, mais aussi parce que la recherche de quelqu’un ayant prédit avec succès un événement traduit un biais rétrospectif. Mais surtout, elle ignore difficulté de prise de décision en incertitude.

Biais rétrospectif

Nous passons notre vie à faire des prévisions. Chaque jour, un déluge de prévisions plus ou moins sérieuses est produit dans le monde sur à peu près tout et n’importe quoi. Et puis un jour un événement se produit. On se tourne alors vers le passé et on s’étonne de trouver quelqu’un, quelque part, qui l’avait prédit! Quel génie! Quelle prémonition! Qui est-il ou qui est-elle? Quels sont ses réseaux? Quel est son secret? Mais il s’agit bien-sûr d’un biais rétrospectif. Nous oublions toutes les fausses prévisions faites à longueur d’année pour filtrer rétrospectivement celle qui correspond à ce qui s’est passé et nous nous convainquons qu’il s’agissait d’une prévision exacte. C’est oublier que même une horloge arrêtée indique l’heure correcte deux fois par jour.

Biais du spécialiste

Bill Gates s’investit dans la santé publique au travers de sa fondation. Il est normal qu’il annonce des épidémies car c’est le sujet sur lequel il travaille. Les épidémies n’ont rien de nouveau, elles existent depuis la nuit des temps. Rappelons, une nouvelle fois, que la peste a tué au moins un tiers de la population européenne en 1348 et la grippe asiatique de 1956 environ deux millions de personnes. Il est donc normal que quelqu’un qui travaille sur les épidémies soit sensible à ce risque, comme il est normal qu’un pompier annonce des incendies et un policier des crimes. Est-ce pour autant une prédiction? Non. Une prédiction consisterait à décrire à l’avance ce qui va se passer et quand, ce que n’a pas fait Bill Gates, pour la simple raison que c’est impossible. Évoquer une possibilité, un risque que quelque chose de l’ordre du possible peut se produire n’est pas inutile, bien au contraire. L’important dans le rôle d’un expert, pour reprendre les termes du chercheur Paul Saffo, c’est en effet de définir un « cône d’incertitude », c’est à dire de délimiter le domaine du possible, même relativement large, et de fournir sur cette base au décideur « ce qu’il a besoin de savoir pour agir de façon sensée dans le présent. »

La production de prévisions: un jeu très politique

La production de prévisions n’est pas seulement le fait d’experts inquiets pour leur domaine de spécialité. Elle sert également des intérêts très spécifiques, notamment des organes gouvernementaux et des agences publiques. La hantise d’une agence gouvernementale est en effet qu’on puisse lui reprocher de n’avoir pas prévenu le décideur d’un risque possible. Et donc, ceinture et bretelle, on fait bien attention à ce que tout risque possible soit transmis au décideur, qui se trouve donc sous un déluge de prévisions. C’est pour cela que l’analyse des rapports d’organisations comme la CIA est toujours intéressant quand on regarde la façon dont ils essaient de se couvrir, notamment avec la technique bien décrite des notes de bas de page: on envisage un scénario dans le texte, et on met une note de bas de page pour dire qu’un scénario contraire est possible, comme ça on est bien couvert quelle que soit l’évolution.

De même un exercice très prisé chez les économistes, par exemple, est de prédire « La prochaine crise ». Comme il finit toujours par y avoir une crise, d’une façon ou d’une autre, il y a un vrai avantage à se positionner de la sorte pour bénéficier de la rente octroyée à celui qui a « vu juste ». Que la crise soit rarement due à ce qu’avait annoncé le-dit expert n’a guère d’importance.

Mais cela va plus loin. Le sociologue Gérald Bronner montre ainsi que des comptes Twitter sont utilisés pour produire des fake news en très grand nombre dans ce but précis. On peut en effet aujourd’hui faire automatiquement des variations nombreuses autour d’un attentant à Paris, comme par exemple: « Fusillade à la gare Saint-Lazare, 15 morts »,  « Fusillade à la gare Saint-Lazare, 135 morts », « Bombe à la gare Saint-Lazare, 15 morts », etc. On peut, chaque heure qui passe, produire dix mille variations autour du concept (on fait varier le lieu, la nature de l’attentat, le nombre de morts, etc.) 99,99999% de ces tweets seront perdus car rien de tel ne se passera bien-sûr, mais leur nombre est tel qu’un jour un événement correspondra à l’un d’entre ces millions de tweets, et on pourra alors dire « Quelqu’un l’avait prévu! » ou pire « On nous cache quelque chose. » On décoche des milliers de flèches en espérant que l’une atteigne sa cible.

On vous envoie un paquet de prévisions, il y en a bien une qui tombera juste! (Source: Wikipedia)

Le dilemme du décideur

Pour autant, on pourra toujours reprocher au décideur de ne pas avoir agi malgré les avertissements des experts. C’est le classique « Warner/Warnee problem » évoqué dans les situations de surprise stratégiques, c’est à dire le cas où l’expert prétend avoir donné la bonne information mais a été ignoré par le décideur. Si on se place du point de vue du décideur cependant, la situation est compliquée: son quotidien est fait d’avertissements dans tous les domaines. La vraie difficulté est donc pour lui (ou elle) de choisir parmi toutes ces catastrophes annoncées laquelle il va traiter en priorité, car il ne peut bien-sûr les traiter toutes. Il va le faire selon ce qu’il juge important, pour lui, ou pour son institution, ou pour son pays, en bref il va le faire selon son modèle mental, c’est à dire ses croyances et ses valeurs. Il n’a pas d’autre choix qu’exercer son jugement. Face à 50 annonces de catastrophes possibles, voire imminentes, à tout moment, il n’existe aucun moyen objectif de choisir car nous sommes dans le domaine de l’incertitude, c’est à dire de l’inédit pour lequel il n’existe pas de données sur la base desquelles calculer ce qu’il faut choisir en priorité. Imaginons un conseiller santé briefant le Président en décembre sur un virus qui tue quelques chinois âgés dans une province peu connue de Chine. Nous sommes en pleine grève des transports, le pays est à l’arrêt, les gilets jaunes saccagent les centres-villes depuis plus d’un an, les policiers sont épuisés, l’opposition accuse le Président de fascisme ou de laxisme (c’est selon), sans parler des menaces d’attentats. Enfin bref, tant d’urgences, il faut bien choisir. Des masques en papier dans tout ça??? Le Président n’est pas le seul décideur, mais ce type de situation se retrouve à tous les niveaux.

Face à l’incertitude: Agir sans prédire

Un événement majeur comme l’épidémie de coronavirus a une réalité duale: il correspond à quelque chose de connu sur de nombreux plans (les épidémies sont avec nous depuis la nuit de temps, nous savons ce qu’est un virus et comment il se transmet) mais son émergence relève de l’incertitude: il n’est pas possible de prévoir quand la prochaine épidémie va se déclencher, ni quelle sera son ampleur. La question n’est donc pas d’essayer de les prévoir, mais plutôt de mettre en œuvre des moyens pour les détecter et les traiter rapidement. En reprenant la définition de Saffo, l’expert peut donner à l’avance au décideur suffisamment d’information pour permettre une décision, même si la prédiction n’est pas possible. En effet, pour agir préventivement, on n’a pas besoin de savoir exactement ce qui va se passer et quand. Si l’on craint une épidémie, on peut développer les centres de surveillance, encourager la recherche de tests et de vaccin, acheter des masques, former des médecins, etc. La prévision n’est donc pas nécessaire pour pouvoir agir préventivement. Mais il n’en demeure pas moins que le décideur doit faire des choix, et qu’il sera comptable de ses choix auprès des donneurs de leçons, des ralliés de la 25e heure qui, une fois le match joué, pourront bien à leur aise dire « Je vous l’avais bien dit ».

Sur la prise de décision en incertitude, voir mes articles précédents: Gérer une situation de crise: Faut-il une approche centralisée ou décentralisée?, En situation de crise: Les trois lignes de conduite du dirigeant et Le coronavirus ou comment les crises bouleversent nos modèles mentaux.

5 réponses à “Le coronavirus, situation inédite: les décideurs sont-ils coupables d’impréparation?

  1. Il ne me semble pas que le travail conduit par les parlementaires Marie-Christine Blandin et Jean-Pierre Door sur le risque épidémique soit à classer dans la rubrique astrologie des hebdomadaires. C’est même plutôt un exemple de travail non partisan permettant d’éclairer utilement les choix.

    La synthèse est disponible ici: https://www.senat.fr/rap/r04-332-1/r04-332-1-syn.pdf
    Le rapport est disponible ici: https://www.senat.fr/rap/r04-332-1/r04-332-11.pdf

  2. Je partage votre analyse, mais seulement pour le dernier paragraphe ; en rapport avec « l’incertitude ». Pour le reste, il me semble que votre article dédouane un peu trop facilement, à coup de biais cognitifs ou autres, les autorités des demandes d’explications et de mises en responsabilités qui ne manqueront pas d’arriver après crise.
    C’est vrai :
    Que les politiques doivent prendre des décision (Ils revendiquent de les « assumer », on verra…)
    Que le monde est imprédictible,
    Nous sommes d’accord sur le constat : Il faut mettre des moyens pour réagir rapidement. Et c’est bien sur cette capacité à réagir et à réagir vite que nous pourrons demander des comptes.

    Sans jouer les Cassandre, il est aisé et sans attendre la fin du match, de vérifier que le comportement passé et actuel de gestion de cette crise sanitaire est déplorable. Petit rappel des faits :
    Le 12/03 « Nous sommes prêt, nous nous préparons depuis des mois » annonce solennelle du président réitéré par le 1er ministre le lendemain.
    Les « experts » disent que vous « pouvez allez voter ». « Notre situation sanitaire n’a rien à voir avec les italiens », »ils suivent une courbe complètement différente de la notre »…nous sommes à part.
    le 12 mars capacité en lit de réanimation : 5000 (comme en Italie)
    Le lundi suivant le vote « les français sont irresponsables et ne prennent pas la mesure de la gravité de la situation ».
    Depuis nous suivons à peu de chose près les courbes des pays qui prennent les mêmes décisions que nous dans les mêmes conditions et aux mêmes dates….empirisme quand tu nous tiens….
    Hier encore, pas de masque, pas de gants pas de gel dans les hôpitaux , pour les professionnels de soins et les personnes en première ligne.
    Des « commandes » expédiés en urgence vers la chine pour des masques(1 milliard) et des respirateurs (5 000).
    Pas de transparence sur le nombre réel de cas (car pas de tests), ni sur le nombre de morts dans les ephad (non comptabilisé pour l’instant).
    Les raisons pour ne pas faire de test évoluent au fil du temps, hier : « ça ne sert à rien, le tout étant de traiter les gens », au début du confinement nous étions à moins de 1000 tests par jours. Aujourd’hui on reconnait une difficulté à produire des tests pour tenir les 12000 test par jours.

    Et pendant tout ce temps (perdu), nous rejetons la responsabilité sur la situation, les autres, refusons de regarder le pire et le meilleur chez les autres pour ne tirer des leçons :
    L’Italie qui exhorte la France à se confiner plus tôt, la Corée du Sud, le bon élève, et sa politique de test tous azimut suivie par l’Allemagne.
    Nous commençons à peine à avouer que notre (IN) capacité à produire des tests est limitée, que les approvisionnement en masques,gels, protections, respirateurs posent problèmes… comment peut-on se dire préparer dans ces conditions.

    Alors oui, des explications seront demandées, des comparaisons faites entre les bons et les mauvais élèves et des leçons devront être apprises, pas pour mieux prédire puisque c’est impossible, mais pour apprendre à mieux réagir :
    Être totalement transparent y compris sur nos faiblesses,
    Montrer l’exemple,
    « Paniquer tôt »,
    Prendre des décisions sur des mesures réelles,
    Être empirique,
    Agir en boucles courtes et expérimenter,
    Observer autour de soi (Chine, Italie…),
    Arrêter de se « défendre » et commencer à se remettre en question.

    Du coup plutôt que trouver les biais cognitifs qui font que le gens referons le match, après le match je, préférerai que nous recherchions les biais qui font que nous l’avions, peut être, perdu avant de le jouer.
    Ils tournent autour de/du :

    Biais « d’illusion du savoir » et surement un ego surdimensionné chez les pseudo experts français du début de crise, « ce n’est qu’un gros rhume »… »pourtant en chine ils font naître des hôpitaux de terre … »

    L’effet de halo, les élections ne sont pas un problème en période de pandémie, »TOUS les experts le disent….tous vraiment »

    « L’aversion à la perte », « Ça va pas durer…il suffit de faire le dos rond », vraiment ? on peut prendre les décisions plus tard.

    « L’effet de persistance envers et contre tout » (y compris les évidences), « On est pas en Italie… »

    La résistance au changement, « On suit le plan du H5N1….oui mais c’est le COVID-19… »

  3. Bonjour,

    Les épidémies, comme vous le soulignez, il y en a toujours eu et l’inconnue n’est pas de savoir s’il y en aura de nouveau (prévision 100% fiable!) mais le moment précis où elles surviendront: Dès lors, ce n’est plus un problème de prévision mais de mitigation et d’avoir les moyens d’agir le jour ou…

    Alors depuis la période 2011/2013 ou la question des masques a fait l’objet d’économies de bouts de chandelles dont on n’a pas fini de payer les conséquences réellement astronomiques en comparaison, le Canard Enchainé de la semaine dernière citait 2 alertes sur ces 5 dernières années:
    -2015, avec Ebola et la « bataille mondiale des tenues de protection » qui n’avait pas échappé à l’EPRUS et mis en lumière, pour une épidémie bien plus limitée (comme toujours avec Ebola), le problème des capacités de production insuffisantes (=> nécessité de stocks) et, surtout pour une saloperie pareille, de leur qualité trop souvent au rabais.
    -03/2019: Rapport suivant une demande de la DGS en 2016 pour MAJ de la stratégie ayant suivi H1N1 (Stocks Tamiflu alors constitués arrivant à péremption). Il chiffrait les besoins en masques en cas de pandémie à 1 milliard: CAD les chiffres que l’on fait actuellement semblant de découvrir.

    Au final, nous avons quoi pour faire face? Un SSA lui aussi à l’os, qui mets 1 semaine à regrouper les morceaux d’un hôpital de campagne et l’assembler, pour 30 malheureuses places psychologiques. Même les anglais qui ont pris initialement le problème par dessus la jambe sont en train d’en faire 4000 bien plus rapidement dans un centre de congrès.

    Les stocks de grenades lacrymo/ »désencerclement » (guillemets car utilisation largement dévoyée) et autres balles de LBD sont, eux, très bien tenus…

    Ce n’est clairement pas votre meilleur article!

    Cdt.

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