Redéfinir le concept de vision dans un monde incertain: la vision comme modèle mental

L’une des choses les plus difficiles à faire admettre lorsque je présente l’effectuation (la logique d’action des entrepreneurs) est qu’il n’est pas nécessaire d’avoir une vision pour piloter son organisation. On m’oppose souvent l’argument qu’il faut bien avoir une « Étoile polaire » pour guider l’action des collaborateurs et qu’une telle direction est particulièrement nécessaire dans un monde incertain. Je pense que c’est précisément le contraire. Mais surtout, dans un tel monde, c’est la notion même de vision qu’il faut redéfinir tant la façon dont elle est définie traduit une conception du monde qui n’existe plus.

La vision est l’un des concepts les plus importants de la pensée stratégique classique. Celle-ci stipule que l’organisation doit avoir une vision, une mission et une stratégie, cette dernière étant définie comme le moyen d’atteindre un objectif donné, comme la pénétration d’un marché particulier. La vision, elle, est la représentation ambitieuse d’un état futur préférable à l’état actuel, en général sur un horizon de cinq à dix ans. La vision existe pour guider et inspirer les collaborateurs. La formuler est la tâche majeure du dirigeant. L’idée derrière l’importance de la vision est que dans la mesure où nous pouvons prédire l’avenir, nous pouvons le contrôler, c’est à dire contrôler notre position dans un marché futur: c’est l’objet de la stratégie.

Dans le monde stable et certain, la vision peut être utile et son développement peut avoir un sens. Mais dans un monde qui change en permanence et de manière de plus en plus inattendue, un monde incertain et plein de surprises, déterminer une vision et s’y tenir devient de plus en plus difficile et surtout dangereux. Quand on mesure à quel point notre monde change rapidement et profondément, on peut douter sérieusement du caractère raisonnable de développer une vision sur un horizon de cinq à dix ans. Imaginer un état futur dans un tel monde est tout bonnement impossible et la réalité risque de réduire à néant en quelque temps la vision patiemment élaborée.

La vision, étoile polaire de l’organisation? (Source: Wikipedia)

En étudiant l’action entrepreneuriale mise au jour au travers de la théorie de l’effectuation, on apprend que les entrepreneurs donnent une réponse originale à ce problème: ils ne sont pas bloqués face à l’impossibilité de prédire résultant de l’incertitude, et donc à l’impossibilité de définir une vision, car ils estiment que la prédiction n’est pas nécessaire. Ils inversent en effet la proposition de la stratégie en estimant que dans la mesure où on peut contrôler l’avenir, on n’a pas besoin de le prédire. Contrôler l’avenir, qu’est-ce que ça veut dire? Ça veut dire agir pour transformer l’environnement en fonction de nos souhaits.

La vision c’est le modèle mental

Mais s’il n’est plus possible de définir une Étoile polaire qui guide notre action, au sens d’un état futur souhaitable, par quoi celle-ci est-elle guidée? Car bien-sûr les entrepreneurs ne progressent pas au hasard. Pour le savoir, il faut prendre conscience de la contribution fondamentale des entrepreneurs qui est de changer notre façon de voir le monde: ils nous font trouver normal quelque chose qu’on trouvait inacceptable avant qu’ils n’agissent. Ainsi, AirBnB nous fait trouver normal qu’un inconnu dorme dans notre salon! En un mot, les entrepreneurs changent nos modèles mentaux, c’est à dire l’ensemble de nos croyances et suppositions sur le monde.

Les psychologues et les philosophes ont montré depuis longtemps que nous ne pouvons agir que sur la base de modèles mentaux. C’est vrai aussi bien au niveau individuel qu’au niveau collectif (équipe, département, organisation).

Les modèles mentaux prennent une importance particulière dans un monde qui change rapidement et profondément, qui connaît ce que le sociologue Harmut Rosa appelle une accélération. L’accélération a pour effet de rendre nos modèles mentaux obsolètes rapidement. Si, dans un monde lent et certain, on pouvait laisser le temps faire évoluer tout seul nos modèles, ce n’est plus possible. La plus étayée des croyances, celle qui nous a servi durant des décennies, peut devenir fausse par un de ces sauts soudains et brutaux de notre environnement qui deviennent si courants aujourd’hui.

Dans un monde effectual, la vision n’est donc pas l’image figée d’un futur lointain, futur qui n’arrivera jamais et que nous nous épuiserons à atteindre bien avant qu’il ne devienne une chimère. Dans ce monde, la vision, c’est la façon dont notre organisation voit le monde et le comprend aujourd’hui. C’est la façon dont l’organisation construit une représentation non pas exacte, mais efficace de la réalité. Conformément au principe n°1 de l’effectuation (démarrer avec ce que vous avez), l’organisation trouve en elle-même la source et la raison de sa vision pour se projeter vers l’extérieur et le transformer selon ses souhaits.

Au travers de ce principe, la vision cesse d’être ce qu’elle est si souvent dans nombre d’organisations: une peinture desséchée et hors-sol à laquelle il faut faire « adhérer » les collaborateurs en raison même de ce caractère hors sol. Elle est au contraire incarnée par l’organisation et par ses membres par sa nature même. Elle est actionnable et elle évolue avec le temps de façon organique, ce qui lui évite d’être figée. Définie comme modèle mental, la vision est pour l’organisation ce qui l’anime, ce qui lui permet de fonctionner comme une organisation, ce qui rejaillit vers l’externe, ce qui la rend tout à fait unique, ce qui lui permet de faire sens.

La notion de modèle mental et son importance dans la transformation individuelle, organisationnelle et sociétale est développée dans mon ouvrage Stratégie modèle mental: cracker enfin le code des organisations pour les remettre en mouvement co-écrit avec Béatrice Rousset.

Pour en savoir plus sur l’effectuation, lire mon article introductif: Effectuation: Comment les entrepreneurs pensent et agissent… vraiment. Voir mon article précédent sur la vision: Transformation: la vision, c’est l’opium des organisations.

26 réponses à “Redéfinir le concept de vision dans un monde incertain: la vision comme modèle mental

  1. Quelle prise en compte du concept de raison d’être dans cette approche ?
    La RE fonde le sens de l’action de l’entreprise et semble particulièrement fondamentale pour naviguer en incertitude.
    Si je comprends assez bien l’impermanence de la vision (au sens qui est décrit) désormais, j’ai plus de mal à concevoir que l’action s’engage sans un alignement avec un « pour quoi » : que penser de « effectuation » et « RE »? Que penser de la permanence d’une RE ?

    • Point important en effet! Je pense que la raison d’être importe peu. L’entreprise est une construction sociale qui a pour but de se préserver.

      • j’entends votre définition de l’entreprise mais je me permets de ne pas la partager et encore moins votre affirmation que la Raison d’Etre importe peu. Pour moi, la Raison d’Etre est au cœur de l’acte d’entreprendre. Entreprendre est fondamentalement, par son action, transformer (ou à tout le moins vouloir transformer) le monde. Dès lors, la Raison d’Etre trouve tout son sens et devient la boussole de l’action, c’est elle qui détermine la vision tout en lui permettant de ne pas être la représentation statique d’un futur prédéterminé mais bien la volonté de voir prospérer dans la société au sens large un certain modèle mental. Comme vous le dites si bien dans votre article sur la réinvention de la vision, l’entrepreneur est le promoteur de nouveaux modèles mentaux C’est en cela qu’il invente et fait advenir un nouveau monde (au delà du seul désir de voir préserver son organisation).

      • vous pouvez avoir une raison d’être je dis juste que vous n’y êtes pas obligé.

  2. « Dans ce monde, la vision, c’est la façon dont notre organisation voit le monde et le comprend aujourd’hui ». Quelques exemples de visions exprimées selon ce concept ?

  3. Je vous remercie pour cet article très précis et tout aussi très juste. Pourtant nombre d’école de management ou de conduite de projet n’ont pas encore intégrée dans leurs enseignement l’effectuation comme ajustement aux théories, aujourd’hui obsolète. Les chefs d’entreprises font preuve dans leur démarche stratégique d’une grande « plasticité à l’instar de celle de notre système neurologique, de notre cerveau.
    Définir un cap et le renégocier en permanence pour peut être en imaginer un autre au gré d’itération stratégique et d’incréments semble être le comportement stratégique que développe plus aisément les petites entretoises et les startup pour se développer dans un monde très opportuniste et très en mouvement.

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  5. Bonjour Philippe,
    Merci pour cet article ce parti pris intéressant.
    Selon moi, un des rôles de la vision est de traduire une intention et de la partager. Il ne faut pas sous estimer son effet de levier par rapport à la motivation et la persévérance des équipes. Même si l’on « démarre avec ce que l’on a », il faut bien donner du sens. Ensuite les projets avancent selon cette orientation et peuvent à leur tour guider et nourrir la stratégie de l’entreprise. C’est un cercle vivant et vertueux.
    A bientôt,
    Laurent Cachalou du blog Innover-Malin

    • Pourquoi faut-il « donner » du sens? C’est justement ce que je questionne, cette évidence du « il faut bien » que l’ont dit avec résignation, sans jamais le moindre enthousiasme. Non, il ne « faut » pas. J’ai rarement vu une équipe motivée par une vision, sauf la NASA en 1969 peut-être.

  6. gerald vanhaeck

    Je suis assez d’accord avec vous… mais comment éviter l’effet girouette ?

    • Si je vous comprends bien, il vaudrait mieux aller dans la mauvaise direction? Ne pas être guidé par une utopie ne signifie pas qu’on avance au hasard, c’est précisément ce que montre l’effectuation qui préconise une logique de contrôle du présent plutôt que de prédiction du futur.

  7. Bonjour et merci pour cet article intéressant et la mise en débat. Le pb est qu’un « comment » n’a jamais aidé quiconque à se lever le matin. Une vision qui n’aurait d’autre raison d’etre que de continuer à exister aura du mal à attirer et retenir les talents, à motiver les troupes.
    A rebours, « donnez un pourquoi à un homme et il trouvera tous les comment » Goethe 😉

    • peut-être… ou peut-être pas. Si on regarde ce qui rend malheureux, c’est rarement, très rarement, très très rarement l’absence de vision qui dans l’immense majorité des entreprises est une fumisterie. Un endroit où il fait bon vivre et travailler, où les choses bougent en synchro avec la réalité, je connais plein de gens qui viendraient travailler.

      • A mes yeux, c’est à cause de la pauvreté de la vision et de la difficulté d’incarnation des dirigeants que l’on doit se contenter du comment. La pauvreté du sommet provoque la pauvreté de la vallée. Notre humanité mérite mieux et notre avenir l’exige.

      • C’est l’idée même qu’il faut attendre quelque chose du sommet qu’il faut questionner. La pauvreté de la vallée, comme vous l’appelez, n’existe que parce que nous continuons d’attendre quelque chose du sommet.

  8. Bonjour Philippe et merci pour cet article qui sollicite nos vieux modèles sous des angles inhabituels.
    Le classique « Il n’est pas de vent favorable pour celui qui ne sait où il va », ne devrait probablement pas nous faire oublier qu’en toutes situations, les navigateurs raisonnables savent jouer avec le sens des vents pour trouver, voire même choisir en cas extrême, leur port.
    A côté de la conception d’une vision « déterminante », prescrivant le but et le sens de la marche, il apparaît de plus en plus vital de savoir faire vivre au quotidien celle d’une vision « activante », capable d’appréhender le contexte et les opportunités exploratoires qu’il recèle. C’est bien dans l’élaboration continuelle de cette vision-là, et particulièrement en contexte incertains que nos modèles mentaux, individuels et collectifs, se travaillent avec plus ou moins de confort et de bonheur. C’est ce que je réalise en vous lisant.
    La question qui se pose à ce stade est peut-être la suivante : si l’on passe de la vision à la vista comme modèle mental, qu’est-ce que cela implique pour le vivre effectivement en collectif ?

    • Très belle formulation « marine » (ah ce besoin de faire des mots…) L’implication je pense est que vous passez de « là-bas, demain » à « ici et maintenant ». Vous remettez la balle dans votre camp, vous libérez l’action au lieu de la pétrifier, au lieu de la suspendre.

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  11. AirBnB a changé nos modèles mentaux,
    les entrepreneurs d’AirBnB ont donc eu à un moment un modèle mental différent du notre, et ont réussi à nous convaincre de changer.
    Mais « modèle mental différent » n’est-il pas synonyme de « vision » ?

    • Non, du moins pas au sens habituel du terme, parce qu’il traduit ce qu’on voit du présent pas ce qu’on projette dans l’avenir. C’est ici et maintenant, pas là-bas et demain.

  12. Je me permets de rebondir sur ce sujet qui me fascine.
    Les sportifs parlent de vision du jeu qui correspond sans doute à peu près à la perception de ce qui possible.
    Je ne sais pas pourquoi cela me fait penser à un de mes anciens patrons, plutôt atypique, qui demandait a ses commerciaux vendeurs de remorques de toujours rentrer chez ses clients par la porte du garage. Juste histoire d’avoir le retour des mécaniciens de maintenance avant de voir les grands directeurs. Il répétait sans arrêt son souci qu’on lui donne « l’heure juste » selon son expression.
    Même si cela paraît moins noble, je me demande si à ce stade là on est pas plus dans l’imprégnation que dans la vision.

    • Excellente anecdote; ce n’est pas vraiment de la vision mais on est dans la relation au monde; votre ancien patron faisait en sorte de toujours rester en relation avec la réalité du monde. J’estime que dans un monde qui change vite, ça devient un avantage concurrentiel.

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