Qu’est-ce qu’un projet entrepreneurial viable?

La question que se pose tout entrepreneur en herbe est celle de la bonne idée. C’est bien connu, il faut une bonne idée pour entreprendre. Une bonne idée, c’est celle qui correspond à une opportunité, c’est à dire à une demande insatisfaite du marché. Une fois qu’on a une bonne idée, il faut bâtir le projet autour de cette bonne idée, trouver les ressources nécessaires et se lancer. Un projet viable, c’est donc une bonne idée, validée si possible par une étude de marché, et un plan solide pour la mettre en oeuvre. Du moins c’est ce qu’on essaie de nous faire croire. La réalité, en fait, est tout autre. C’est ce que suggère l’effectuation, une théorie qui s’intéresse à ce que les entrepreneurs font vraiment (voir mon introduction à l’effectuation ici).

Un projet ne démarre en général pas par une grande idée. Il démarre par un individu. Vous. Même si vous n’êtes pas riche, vous disposez de ressources: votre personnalité, votre connaissance, et vos contacts personnels. Votre personnalité vous rendra sensible à tel ou tel problème, que d’autres ignoreront. Elle vous fera imaginer telle ou telle solution, à laquelle d’autres ne penseront pas ou qu’ils trouveront impossible. Elle donnera corps à une idée et la fera évoluer de manière spécifique. Donnez une idée à trois personnes, revenez dans un mois, et vous avez trois projets radicalement différents. L’expérience a été confirmé de nombreuses fois. Qui il est, ce qu’il connaît et qui il connaît, voilà trois ressources considérables qui forment le point de départ du projet entrepreneurial. A l’idée initiale, qui peut n’être qu’une intuition, une interrogation ou un problème à résoudre, il faut un déclencheur: des circonstances, une rencontre, qui font qu’on commence à s’y intéresser. Ainsi donc:

Idée = N’importe quoi + Vous

Encore une fois, il faut insister que par idée, on n’a souvent guère plus qu’une intuition ou une interrogation, pas un éclair de génie, parfois même rien: les fondateurs de HP et de Sony ont trouvé leur idée 5 ans après la création de leur société. Au début, la seule « idée » de Hewlett et de Packard, c’était de travailler ensemble pour créer des produits électroniques. Ce qui compte, dès lors qu’on a un « n’importe quoi » qui nous fait tourner autour d’une idée, c’est d’agir. Plus que l’idée, c’est l’action autour d’une idée qui compte. On a tendance à concevoir l’action comme simple mise en oeuvre d’une idée, séparant bien l’une de l’autre dans la grande tradition cartésienne. Mais c’est une erreur. L’action est la vraie source de nouveauté dans le monde. Inutile de passer des heures à réfléchir dans votre chambre. Oubliez les séances de brainstorming et de créativité. Agissez pour donner corps à votre idée et la transformer par l’action en opportunité.

Opportunité = Idée + Action

A ce stade, vous n’avez encore qu’une opportunité, c’est à dire un ensemble d’idées, de croyances et d’actions qui visent à créer de futurs produits ou services. C’est bien, mais c’est peu. Vous n’avez aucune indication de la viabilité du projet, ni de véritable dynamique de celui-ci. Faire un business plan? A ce stade, il ne sera qu’un tas de papier basé sur des hypothèses au mieux fantaisistes. Réfléchir encore? Inutile, vous fonctionnerez en circuit fermé. La solution? Parlez autour de vous et suscitez l’engagement d’autres gens à votre projet. Les ressources dont vous disposez – rappelez-vous: votre personnalité, votre connaissance, et vos relations – vous permettent d’imaginer des objectifs possibles. Ces objectifs vous permettent de convaincre d’autres personnes de vous soutenir. Ce faisant, elles vous apportent de nouvelles ressources. Un bureau mis à disposition, une aide ponctuelle, un engagement d’achat, de la crédibilité, de l’information, etc. Leur engagement fait qu’elles deviennent parties prenantes à votre projet. Dès lors, celui-ci commence à réellement exister hors de votre tête.

Projet viable = Opportunité + Engagement de parties prenantes

Pour qu’un projet soit viable, il faut donc qu’il suscite l’adhésion d’un nombre croissant de parties prenantes – partenaires, employés, clients, etc. C’est cette dynamique sociale qui marque la viabilité du projet. L’adhésion d’une nouvelle partie prenante apporte de nouvelles ressources au projet, qui permettent de définir de nouveaux objectifs, plus ambitieux que les précédents.

En conclusion, un projet entrepreneurial est avant tout un processus social. Il ne s’agit pas d’avoir une grande idée pour chercher ensuite à la mettre en oeuvre, mais d’organiser un processus qui fera émerger non seulement une grande idée, mais inscrira celle-ci dans la réalité. La réflexion, l’action et la recherche de parties prenantes qui s’engagent sont donc les trois axes que les entrepreneurs développent simultanément. L’un ne peut aller sans l’autre. Analysez moins, agissez plus!

[Mise à jour février 2013] Pour en savoir plus sur l’effectuation,  voir l’ouvrage d’introduction que je viens de publier: Effectuation: les principes de l’action entrepreneuriale.

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17 réponses à “Qu’est-ce qu’un projet entrepreneurial viable?

  1. Article très pertinent pour lequel je soulignerais cette phrase importante « Agissez pour donner corps à votre idée ».

  2. Nous nous étions rencontrés lors du dernier World Entrepreneurship forum, et nous n’avions pas plus échangé, je vois que c’est une erreur de ma part 🙂 Cela fait écho pour moi à ce que disait Gilles Copin hier lors d’une table ronde pour les lauréats du concours OSEO qui sont en séminaire cette semaine à l’EM Lyon! Il serait intéressant d’expliquer cela aux jeunes chercheurs des labos de recherche, car il y a trop peu de projet qui sortent de la recherche française malgré du potentiel (projet/humain).

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  7. Ouais … Il serait bon parfois de revenir à la base des choses. Un projet entrepreneurial viable, c’est peut-être ;-)) en premier un projet qui a une certaine rentabilité en EXPLOITATION, cad une activité où chaque mois, les rentrées d’argent sont supérieures aux sorties (hormis le problème de décalage).
    Etrangement depuis quelques années, ceci semble complètement oublié et notamment peu enseigné dans les écoles de « commerce » qui se targuent de former des entrepreneurs. On apprend aux gens à lever des fonds, à considérer qu’il faut absolument des « investisseurs » mais on passe les calculs de base au second plan. En même temps on porte aux nues des start-ups ou sociétés qui n’ont jamais eu la moindre rentabilité en exploitation mais dont les fondateurs ont su habilement jouer du tambourin médiatique ou relationnel pour « revendre » à plus idiot que les investisseurs initiaux qui en avaient peut-être un peu marre de ne rien gagner.

    • Bonjour
      Vous avez naturellement raison. Pour être plus précis donc, disons que pour qu’un projet soit viable selon votre définition, il faut qu’il le soit d’abord avec la mienne….
      Quant à votre remarque sur les écoles de commerce je ne la partage pas: l’analyse de la rentabilité est partie intégrante de nos enseignement sur l’entrepreneuriat. il y a bien sûr, il y a toujours eu et il y aura toujours des joueurs de poker.
      Merci
      Ph S.

      • Bonjour,
        A propos de ma remarque sur les écoles de « commerce » qui se targuent de former des entrepreneurs (certaines pas toutes) et pour prendre des exemples concrets trouvez-vous que donner comme exemple à des étudiants des sociétés comme Price Minister ou Spartoo soit bon alors que ces sociétés ne sont pas rentables ?
        Trouvez-vous que former les gens à faire des business plans et pas à faire des factures ou à connaître par exemple l’ abc des contrats d’embauche soit « normal » et de « bonne formation » ??

    • Rentabilité en Exploitation… évidemment il y a tous les conte exemples, le plus célèbre d’entre eux étant peut-être FACEBOOK?
      Auriez vous investi 10 centimes sur Facebook à son lancement?

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  10. Je partage pleinement l’analyse. J’en exprime une variant, sous cette forme adaptée à la question de la création d’entreprises technologiques: « il existe un réserve quasiment illimitée de technologies disponibles, beaucoup plus rares sont les entrepreneurs pour se les approprier, mais la rareté des rareté, c’est le bon modèle économique. » Une fois qu’on a fait de tour des modèles, qui tiennent dans une main (produits, services, moyens), si on n’a pas trouve son « opportunité », la situation commence à être critique!

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  13. Bonjour,
    Comme vous le faites remarquer, tout débute par une idée. Une idée n’a pas de valeur, tout le monde a des idées. Cependant il y en a des bonnes et des moins bonnes.
    C’est là à mon avis que vous éluder un peu facile la phase dite « d’avant projet ». C’est la phase au cours de laquelle il est imaginé une forme concrète à l’idée. Elle part de la question « comment telle idée pourrait elle prendre forme » C’est la phase de conception qui doit aboutir à trois types d’informations :
    – les moyens qu’elle suppose (matériels, techniques, scientifiques, humains, financiers…)
    – que peut elle générer : (socialement, culturellement, en terme de profit …)
    – quelles sont ses chances de succès : (la concurrence, les divers manière de résoudre le problème posé, l’impact client …)
    Il n’y a aucun génie à déployer au cours de cette phase. C’est seulement un travail de spécialiste. De spécialiste conscient. Conscient du fait que peu d’avants projets dépasseront ce stade. C’est un peu l’appréciation du poids de l’idée …
    En suite il y aura le projet lui même. C’est à dire tout ce qui précède la mise en œuvre. C’est à partir de là qu’intervient l’Entrepreneur. Une nouvelle fois encore tout n’est qu’affaire de spécialistes, des gens sont formés pour cela.
    Par contre, c’est entre ce deux phase qu’une part de génie est indispensable.
    Compte tenu des informations issues de l’avant projet de la personnalité et des moyens de l’entrepreneur il s’agit ou non de passer à l’étape suivante.
    Le concepteur a apporté les éléments de réflexion. L’entrepreneur a à les peser en fonction de lui-même. Il doit avoir le génie de « flairer la bonne affaire »
    Le concepteur est le plus mal placé pour intervenir dans cette phase de décision. Trop impliqué dans l’affaire, il ne peut juger sereinement des éléments qu’il apporte. S’il est allé jusqu’à présenter son avant projet c’est qu’il lui porte foi mais il n’a pas la sérénité nécessaire pour en apprécier la valeur.
    Toute la difficulté de création d’entreprise vient de là. Nous sommes, en France en particulier, d’une culture où l’entrepreneur se doit d’être le concepteur du projet auquel il va se consacrer.
    Les grandes réussites industrielles sont intéressante à étudier mais les chèques le sont encore plus. Dans la très grande majorité des cas nous constatons qu’ils sont dus au fait que la décision d’entreprendre a été prise, sans toute la lucidité nécessaire, par un concepteur trop impliqué, souvent par des années de travail, dans un projet qu’il ne peut abandonner sans déchirement.
    Il semble inconcevable que l’auteur d’un avant projet ne s’en porte pas l’entrepreneur tout comme l’entrepreneur ne peut se considérer comme l’auteur du projet qu’il compte développer. Pourtant, non seulement concevoir et développer sont deux professions distinctes et bien différentes qu’une même personne peut rarement maitriser, mais elles sont incompatibles au moment de la décision majore qui scellera le sort de l’entreprise.
    La sagesse populaire proclame qu’on ne peut être juge et partie, je retournerais la phrase en disant qu’on ne peut être partie et avoir conçu un projet et juge de savoir s’il doit être entrepris.
    Mon métier est de concevoir. Je laisse à d’autre le « génie » de « flairer » dans mes offres l’opportunité intéressante et d’en tirer profit

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