Faire la peau à la bureaucratie: Et si c’était la mauvaise question?

J’étais interrogé il y a quelques jours par une journaliste au sujet de la bureaucratie qui, semble-t-il se développe beaucoup dans les grandes entreprises et empoisonne leur existence, ralentissant leur fonctionnement et démobilisant leurs collaborateurs. Certes, l’enjeu est d’importance à l’heure de la crise où tout le monde doit être sur le pont dans un environnement qui change rapidement. Mais je ne crois pas qu’attaquer la bureaucratie soit la bonne approche.

Gary Hamel, un gourou du management des années 90, veut « faire la peau » à la bureaucratie. Qui serait contre? Je ne connais personne qui aime la bureaucratie. Et pourtant, cette approche est problématique: d’une part parce que le vocabulaire est guerrier, et que les organisations ont trop souffert de ce type d’impératif qui reflète des modèles mentaux viciés à la base: ici, celui selon lequel la bureaucratie est un mal et qu’il peut être combattu à condition d’être courageux et de trancher ce qui doit être tranché. La violence de la posture nourrit sa propre défaite qui ne viendra malheureusement qu’après beaucoup de souffrances et de dégâts causés à l’organisation et à ceux qui y travaillent. D’autre part parce que l’utilisation du mot bureaucratie de façon explicitement péjorative est un jugement de valeur, ce qui est toujours un très mauvais point de départ dans un diagnostic organisationnel. Car la bureaucratie a des avantages, c’est ce qu’a montré le sociologue Max Weber il y a longtemps: des règles claires, identiques pour tous, la prédictabilité des décisions, la capacité à faire fonctionner de très grandes organisations, entre autres. La sociologie moderne (notamment avec les travaux de Michel Crozier et Ehrard Friedberg) nous a en outre appris depuis longtemps que si une situation de gestion persiste, c’est qu’elle a un intérêt et qu’elle répond à un besoin d’une partie au moins de l’organisation et de ses membres.

La bureaucratie: un symptôme, avant d’être une cause

Il y a quelques temps, j’intervenais auprès d’une grande entreprise industrielle qui menait un grand projet de transformation avec un objectif de simplification de son fonctionnement. « Nous étouffons sous les procédures », me disait son responsable. « Par exemple, le moindre projet, si petit soit-il, doit avoir un comité de pilotage. Il faut simplifier tout ça! » Et pourtant, toutes les tentatives de simplification avaient échoué et ce bien que toutes les parties prenantes m’aient assuré qu’elles voulaient absolument réduire la bureaucratie. Et donc tout le monde devenait fou: la bureaucratie se développait, tout le monde était contre, mais rien ne changeait et elle continuait sa course folle. Dans notre ouvrage Stratégie modèle mental, Béatrice Rousset et moi avons abordé cette question et montré que dans ces situations, il faut remonter à la source du phénomène qui semble inextricable. Il y a quelque chose qui bloque, et ce quelque chose ce sont les modèles mentaux, c’est-à-dire les croyances individuelles et collectives de l’organisation. Vu sous cet angle, la bureaucratie, ou ce qu’on nomme « bureaucratie », est le produit d’une certaine façon de penser, et c’est elle qu’il faut mettre en lumière. Un atelier a permis de montrer que cette entreprise a une très forte culture industrielle et s’est bâtie autour de la notion d’expertise. Les managers sont pour la plupart ingénieurs de formation et voient leur fonction comme une fonction d’expertise: un manager, parce qu’il (ce sont en majorité des ils) est le chef, est un expert, et un expert doit avoir réponse à tout. La terreur absolue de ces managers est d’être pris en défaut, de ne pas savoir répondre à une question dans une réunion et donc d’être déconsidéré par leurs collègues, tout aussi terrorisés qu’eux. Cette terreur a développé un manque de confiance et une peur de l’échec, qui a entraîné un besoin de se protéger à tout prix. La bureaucratie, mot qui ici qualifie le développement de procédures apparemment inutiles, est la réponse de ces managers à leur besoin de protection. Le comité de pilotage d’un projet existe pour « mouiller » les collègues et faire en sorte que si échec il y a, celui-ci soit collectif. Autrement dit, la « bureaucratie » est une réponse parfaitement rationnelle des managers à leur modèle mental de peur.

Le bureaucrate, voilà l’ennemi! (Source: Wikipedia)

Le miroir aux alouettes de la simplification

Avec ce qui précède, on comprend donc pourquoi les efforts de simplification échouent: si vous dites à un manager que désormais il pourra gérer son projet tout seul, la panique le saisit. Ce n’est pas du tout ce qu’il veut, même si par ailleurs il déteste cette bureaucratie qui le mine jour après jour, comme un fumeur qui sait que le cancer le guette mais qui ne peut renoncer à sa cigarette. Si vous simplifiez en exigeant des réunions plus courtes, les managers en feront deux au lieu d’une. Et donc les entreprises qui suppriment les strates d’organisation et les processus superflus se font des illusions parce que ces strates et ces processus jugés superflus remplissent en fait une fonction, et que cette suppression se heurtera au mur de l’immunité organisationnelle. Vue comme une agression et une mise en danger, elle fera l’objet d’une résistance qui, il faut insister là-dessus, sera parfaitement rationnelle. Le problème n’est pas le processus « superflu »; le problème est ce qui donne naissance à ce processus. Vous appuyez sur l’accélérateur (la simplification) tout en ayant le pied sur le frein (le modèle mental bloquant).

L’erreur consiste donc à poser le problème en termes de « bureaucratie » et la solution en termes de « simplification ». Quand vous pensez « bureaucratie », les managers entendent « protection ». Quand vous parlez de « simplification » ils entendent « danger » et ils ont raison. Dans notre exemple, la solution a consisté à exposer le modèle mental profond « Un manager est un expert qui doit avoir réponse à tout » pour amener les participants à le questionner. Puis nous avons identifié quelques occasions où un manager pouvait essayer un modèle alternatif, par exemple: « Un manager est un coordinateur qui s’appuie sur l’expertise des autres ». Ces occasions ont été choisies de façon qu’elles soient sans impact important en cas d’échec (qu’elles représentent des pertes acceptables). De fait, un manager qui n’est plus saisi par la peur de ne pas savoir répondre à une question technique ressentira moins le besoin de se protéger par des mesures « bureaucratiques ». On ne guérit pas la fièvre, mais la source de la fièvre. Et surtout, on la guérit en partant d’une posture de reconnaissance et de respect de ce qui est, ici la peur des managers. Au-delà, nous avons mis en lumière un modèle mental encore plus profond qui a trait à la confiance. En l’occurrence ici, l’organisation avait laissé diminuer la confiance accordée aux managers avec le temps, ce qui était l’une des sources de leur peur et de la démultiplication des procédures. La notion de confiance est donc apparue comme un sujet majeur sur lequel l’organisation devait travailler.

Deux choses en conclusion: le première, cesser de proposer des solutions simplistes basées sur l’identification d’un coupable ou d’un mal « facilement curable à condition qu’on s’en donne les moyens. » Cela revient à prendre les collaborateurs des organisations pour des imbéciles ou des poules mouillées, ce qu’ils ne sont assurément pas. Si c’était aussi simple, ils l’auraient déjà fait. Les phénomènes organisationnels sont intrinsèquement compliqués; là encore la sociologie nous l’a abondamment montré depuis bien longtemps. Des recommandations simplistes voire naïves comme « limiter les réunions à 1h » ou « réduire les niveaux organisationnels » ne prennent pas du tout en compte la réalité organisationnelle et n’iront nulle part. La seconde chose est de remonter à la source des comportements qui peuvent sembler aberrants mais qui sont en fait rationnels. Et cette source, ce sont les modèles mentaux, nos croyances profondes. L’exposition de ces croyances et leur ajustement respectueux est la seule façon de remettre l’organisation en mouvement.

Voir l’article de Muriel Jasor (Les Echos): Quand trop de complexité génère «bullshit management» et bureaucratie d’entreprise. La notion de modèle mental et son importance dans la transformation individuelle, organisationnelle et sociétale sont développées dans mon ouvrage Stratégie Modèle Mental co-écrit avec Béatrice Rousset.

Pour aller plus loin sur la question, on pourra lire mes articles précédents:

5 réponses à “Faire la peau à la bureaucratie: Et si c’était la mauvaise question?

  1. Comme tous les lundi, c’est l’heure du laitier … 🙂

  2. Je relisais ces derniers jours « Introduction à la pensée complexe  » d’Edgar Morin, dans lequel il aborde entre autres sujets, la rationalité et la rationalisation. Nous sommes dans un contexte sensible, dans lequel ces divers regards : pensée complexe, modèles mentaux, effectuation sembleraient être des méthodes et des outils nécessaires voir vitaux. Qu’en pensez vous ? Merci

    • Merci, vous prêchez un convaincu, mais l’enjeu n’est plus de décrire ni de faire de diagnostic, mais d’offrir des moyens concrets d’agir pour ceux qui font directement face à ces problèmes. Ca fait 30 ans qu’on écrit des bouquins sur la ***pensée*** complexe…

  3. I. Asimov (l’auteur des Robots) faisait dire à l’un de ses personnage que la bureaucratie permettait à une administration de fonctionner en dépit de l’incompétence des fonctionnaires qui la composent (il n’a rien dit de leur fainéantise ou de leur volonté de nuire).
    Mon point de vue serait plutôt que la bureaucratie permet d’évacuer toute responsabilité dans la prise de décision, que ce soit au plan des rapports humains, ou au civil comme au pénal.
    Si la bureaucratie se porte si bien, c’est parce qu’elle rend service à un certain nombre de gens (au dépens de l’entreprise, mais il est curieux de constater à quel point ce genre de considération pèse peu dans la réalité du terrain)